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Bispiritualité : fouiller le passé pour se réapproprier son identité

7 hours ago 2

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Des membres autochtones de la communauté 2ELGBTQ+ tentent de réanimer des conceptions identitaires traditionnelles par l’apprentissage de leur langue et de leur culture ancestrale afin de créer des espaces où ils peuvent se sentir acceptés et en sécurité.

Privées de leur lien culturel au territoire et forcées d’abandonner leurs langues et valeurs traditionnelles, les nations autochtones avaient été dépossédées des repères identitaires qui ne s'inscrivaient pas dans la vision eurocentrique du genre et de la sexualité, imposée par la colonisation.

Ces initiatives servent à reconstruire les conceptions autochtones de l'identité qui ont été réprimées, dans un processus de revitalisation culturelle qui s’opère autant à l’échelle individuelle que communautaire.

La langue comme véhicule de la culture

Professeure à l'Université du Minnesota, la chercheuse Kim TallBear, issue de la communauté du Sisseton Wahpeton Oyate au Dakota du Sud, s’intéresse au genre et à la sexualité dans les nations autochtones, et aux conséquences qu’a eues le colonialisme sur leurs visions traditionnelles du monde.

Le mot "queer" est un mot contemporain, dit Kim TallBear pour mettre de l’avant l’importance de la langue et de la culture traditionnelle dans l’expression de l’identité 2ELGBTQ+ autochtone. L’inclusion, c’est bien, mais ce n’est pas la décolonisation.

Kim TallBear.

Kim TallBear étudie les impacts du colonialisme sur les identités de genre et sexuelles autochtones.

Photo : Gracieuseté Kim TallBear / Noella Steinhauer

Elle souligne l’importance de l’étude des conceptions du monde, c’est-à-dire la manière dont une population explique l’univers qui l’entoure, sa langue, ses croyances et ses mythes.

Selon Kim TallBear, la perte de la langue traditionnelle est directement liée à la perte des conceptions du genre et de la sexualité.

Si l’on regarde les pensionnats autochtones, les garçons et les filles y étaient séparés, donc les frères et sœurs étaient divisés, dit-elle. Des enfants qui avaient peut-être grandi avec une vision du monde où ils n’étaient pas forcés de choisir entre garçon et fille de la même manière se retrouvaient soudainement contraints à cette binarité en raison de leurs traits physiques. Tout cela était renforcé par le christianisme et par le système de hiérarchies raciales.

Professeure engagée, Kim TallBear encourage d’ailleurs ses élèves autochtones 2ELGBTQ+ à trouver le mot qui convient à leur identité personnelle dans leur langue traditionnelle.

Elle aborde également la place des femmes dans la culture dakota, sa nation. Avant la colonisation et l’imposition des normes chrétiennes, les femmes dakota jouissaient notamment d’une plus grande autonomie au sein du mariage : elles pouvaient divorcer et possédaient des biens.

Dans une société où la propriété est privée, la propriété privée est tellement importante, et elle est traditionnellement transmise par la lignée masculine. Les femmes ne pouvaient pas avoir de carte de crédit à leur nom avant les années 1970. Elles ne pouvaient l'avoir qu’au nom de leur mari, affirme Kim TallBear.

En mettant l’accent sur la différence entre les conceptions du genre autochtone et non autochtone, l’experte illustre les conséquences qu’a eues le colonialisme sur la condition de la femme autochtone.

Or, les initiatives de revitalisation de la langue et de la culture menées par des membres autochtones de la communauté 2ELGBTQ+ permettent justement de réinterpréter les notions de genre et de sexualité à partir de nouvelles perspectives.

La bispiritualité

Historiquement, différentes nations autochtones d’Amérique du Nord avaient leurs propres termes pour désigner des personnes dont l’identité, les rôles ou les expressions de genre ne correspondaient pas nécessairement aux catégories aujourd’hui associées au masculin et au féminin.

Chez les Dakotas, les winkte, des hommes qui s’habillaient comme des femmes, occupaient notamment divers rôles cérémoniels et spirituels au sein de leur communauté. En cri, le terme tastawiyiniwak, qui peut être traduit sommairement par les personnes de l’entre-deux, désignait des personnes qui pouvaient assumer des rôles associés au féminin et au masculin.

Aujourd’hui, le terme pan-autochtone bispirituel est utilisé par certaines personnes autochtones pour décrire des identités et des expériences de genre et de sexualité ancrées dans leurs cultures et leurs communautés. Sa signification varie selon les nations et les personnes qui l’emploient.

Un drapeau des bispirituels.

Le drapeau bispirituel.

Photo : Radio-Canada

Dans certaines communautés, les personnes aujourd’hui décrites comme bispirituelles pouvaient traditionnellement occuper des rôles importants, notamment dans les domaines cérémoniel, spirituel ou de la guérison. Ces rôles et les conceptions qui les sous-tendent différaient d’une nation à l’autre.

Aujourd’hui, le terme pan-autochtone bispirituel est utilisé par certaines personnes autochtones pour désigner une identité liée au genre, à la sexualité ou à la spiritualité, selon des conceptions propres aux cultures autochtones.

Le cinéaste cri Theo Cuthand s’identifie en tant qu’homme trans bisexuel, en plus de s’identifier comme bispirituel, ou deux-esprits. Il explique l’importance de revisiter les concepts traditionnels de genre et de sexualité qui ont été perdus pendant la colonisation.

Dans ma nation, qui est Cri des Plaines, nos rôles de genre sont très égalitaires, donc il n’y a pas de structures de pouvoir entre les hommes et les femmes. Personne n’était hiérarchisé. Et puis, évidemment, quand il y a eu la colonisation, les femmes n’avaient plus les mêmes rôles, car les Blancs ne voulaient pas négocier avec les femmes.

Plus qu’une simple étiquette, l’identité bispirituelle permet la réanimation et la réappropriation de conceptions du monde autochtones, une démarche décoloniale importante dans les communautés autochtones et 2ELGBTQ+.

Des identités décoloniales

Jeune activiste inuk à l’identité bispirituelle, Tobi Nashak avait coorganisé le premier défilé de la Fierté à Kuujjuaq en 2023, et était présent aux célébrations de la Fierté autochtone à Montréal en 2026.

Une personne assise chantant avec la bouche ouverte et un sourire.

Tobi Nashak, activiste inuk venant de Quaqtaq dans le Nunavik, chantait pour le public de l'événement Fierté autochtone le 30 juillet dernier.

Photo : Radio-Canada / Éva Leblanc

Tobi Nashak dit se sentir en sécurité lorsqu'il est entouré d’autres personnes autochtones 2ELGBTQ+. Utiliser des conceptions du monde autochtones pour s’identifier et se retrouver en communauté l’aide à exprimer son identité autochtone.

Je ne m'autorisais pas à être féminin, explique Tobi Nashak. Je pensais être exclusivement masculin, et c’était la seule option que j’avais. Je pensais que la masculinité était ma seule option en tant que personne trans. Mais, ensuite, j’ai découvert que je pouvais être bispirituel. Et j’ai été très peu sûr de moi pendant longtemps, car mon identité autochtone ne me semblait pas assez légitime.

Ces pratiques de revitalisation culturelle et linguistique permettent aux personnes autochtones 2ELGBTQ+ une satisfaction individuelle, mais elles servent également d’initiative décoloniale.

En se réappropriant des conceptions du monde et des termes qui ont été colonisés et qui ont disparu, les Autochtones revendiquent leur droit d’apprendre et de pratiquer leurs cultures, autrefois interdites.

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