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Au milieu des surdoses, la quête d’harmonie entre la Maison Benoît Labre et Saint-Henri

1 day ago 13

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Il est bientôt midi et le soleil brille dans le quartier Saint-Henri, à Montréal. Le marché Atwater fourmille de gens venus faire des emplettes ou siroter un café sur une terrasse.

Juste en face, le contraste est saisissant. Sur le terrain de la Maison Benoît Labre, qui offre un soutien aux personnes itinérantes et marginalisées, une femme fume du crack à quelques mètres du trottoir, sous les yeux des passants. D’autres personnes sont allongées à l’ombre des arbres, visiblement intoxiquées.

Ça fait deux ans et demi que je travaille ici, indique le chef de l'équipe de cohabitation et d'implication sociale de l’organisme, Guillaume Bronsard. La majorité des personnes, je les connais et elles me connaissent. On a créé un lien. C'est sûr que des fois, malheureusement, elles s'en foutent, parce que la société se fout d'elles.

Des personnes se promènent devant la façade de l'immeuble de la Maison Benoît Labre.

La Maison Benoît Labre existe depuis 1952, mais elle a déménagé à plusieurs reprises. Elle est actuellement située dans une nouvelle construction, où la ressource s’est installée au printemps 2024.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Dans le passage piétonnier qui borde la Maison Benoît Labre, l’intervenant social amorce un parcours qu’il suit quotidiennement dans le quartier Saint-Henri. L’objectif est d’enlever les déchets ou le matériel de consommation qui pourraient se trouver au sol, mais aussi d’agir comme médiateur dans le voisinage.

C'est comme une brigade de propreté, mais de cohabitation, décrit-il. On focus au niveau de l'École Victor-Rousselot, du métro Lionel-Groulx, du marché Atwater et de la rue Notre-Dame. Je suis là pour trouver des solutions. S’il y a des personnes qui fument ou qui flânent, je vais essayer de les rediriger vers [nos services].

Aujourd’hui, il est accompagné par Patricia, une utilisatrice des services de la Maison Benoît Labre qui participe à ces efforts de nettoyage en étant rémunérée. Elle est l’une des 36 personnes qui résident dans un des logements subventionnés de l'organisme. Elle s'y est installée après avoir démontré qu’elle avait stabilisé sa situation.

Elle y demeure depuis le printemps 2024, après des années d’itinérance et d’injections de cocaïne.

Avant de vraiment tomber à ce point-là, tu as épuisé tout le monde autour de toi, décrit-elle. C'est encore plus dur sur le moral, avec toute la détresse. Fait que la consommation, oui, c'est souvent un complément, tu sais.

Guillaume Bronsard et Patricia inspectent un stationnement pendant leur tournée de cohabitation.

Guillaume Bronsard et Patricia inspectent un stationnement pendant leur tournée de cohabitation.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Cette consommation est au cœur des difficultés liées au voisinage dans ce secteur du Sud-Ouest. Si le quartier Saint-Henri a toujours été un point chaud, les problèmes de cohabitation se multiplient depuis 2024, année où la Maison Benoît Labre a déménagé ses services et, surtout, un centre de consommation supervisée.

Depuis, les reportages sur les méfaits de la présence de cette ressource pour personnes toxicomanes à proximité de l’école primaire Victor-Rousselot ont fait grand bruit.

Une pétition citoyenne récente, qui réclame plus de sécurité et le retrait des centres de jour et de consommation supervisée, a été signée par plus de 2400 personnes du quartier. De nombreux parents et résidents du secteur se disent excédés par les problèmes grandissants entourant l'itinérance et la toxicomanie.

C'est une situation catastrophique, puis on est à la même place que les citoyens à ce niveau-là, admet Andréane Désilets, directrice générale de la Maison Benoît Labre depuis maintenant 10 ans. On ne peut plus s’en tenir au statu quo.

Qu'est-ce qu'un centre de consommation supervisée?

Il s'agit d'installations propres et sécuritaires où des personnes peuvent consommer légalement. La consommation est possible par injection, par voie orale ou en inspirant par le nez, sous la supervision de membres du personnel qualifié qui peut intervenir en cas de surdose. Ces établissements ont fait leur apparition au Canada au début des années 2000, d'abord à Vancouver, sous la forme de projets pilotes.

Deux cubicules équipés de chaises et de petits comptoirs.

Les cubicules de consommation supervisée où des intervenants sont parés à toute éventualité.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Un pic de surdoses dans Saint-Henri

Les crises superposées de l’itinérance et de la dépendance aux drogues dures, principalement le crack et le crystal meth (méthamphétamine en cristaux) dans Saint-Henri, ne cessent de s’aggraver.

Selon Andréane Désilet, les effets de 22 surdoses ont été inversés par la naloxone au cours des deux derniers mois seulement dans le quartier. Quatre autres surdoses se sont avérées mortelles.

Il y a des jeunes de 20 ans, précise-t-elle.

Ces drames s’ajoutent à une hausse importante du nombre de surdoses à Montréal et à une augmentation vertigineuse des décès de personnes en situation d’itinérance depuis 2020, en particulier chez les femmes.

Il n’y en a jamais eu autant auparavant, affirme Patricia à propos de ces surdoses. Tu sais, je me considérais chanceuse de ne pas en avoir autour de moi, puis là, c'est trois personnes [de mon entourage] juste dans le dernier mois.

Selon sa directrice générale, la Maison Benoît Labre est complètement débordée par l’ampleur des besoins. Le centre de jour, qui offre un espace de répit et des salles de bain aux personnes en situation d'itinérance, est à 110, 120, 135 % de sa capacité.

Le centre de consommation supervisée ne répond plus à la demande : on y refuse jusqu’à deux personnes sur trois, qui se rabattront ensuite sur des lieux publics.

Il y a une réalité qui nous rattrape tous actuellement, estime Andréane Désilets. Nous, on est capables d'essayer d'améliorer certaines choses, d'essayer d'être créatifs, de travailler avec notre communauté, mais on ne peut pas tenir à bout de bras l'entièreté d'une crise sociale.

Quand ça déborde dans le parc-école

En novembre 2025, le gouvernement du Québec a adopté le projet de loi 103, qui stipule qu’un centre de consommation supervisée ne peut être situé à moins de 150 mètres d’une école, d’un centre de la petite enfance ou d’une garderie.

Cette législation contraint la Maison Benoît Labre à déménager son centre de consommation supervisée dans un délai de 4 ans, puisqu’il se trouve à 143 mètres de l’École Victor-Rousselot. Pour ce faire, l’organisme réclame un soutien financier du gouvernement.

La Maison Benoît Labre indique avoir soumis des propositions de relocalisation rapide à Québec, mais se dit toujours en attente d’un plan clair du gouvernement. Dans ce processus, l'organisme veut assurer la continuité des services essentiels qu’il fournit.

Dans un courriel, le ministère de la Santé et des services sociaux souligne qu’une rencontre s’est tenue en juillet entre le ministre Lionel Carmant et la Direction régionale de santé publique de Montréal. Celle-ci poursuit activement ses travaux en vue d’un déménagement du centre de consommation supervisée de la Maison Benoît Labre.

Cet été, l’équipe de Guillaume Bronsard continue d’inspecter quotidiennement le parc-école Victor-Rousselot, situé à l’arrière de l’école primaire. Durant l’année scolaire, ce parc est réservé à l’usage exclusif des enfants de l’école pendant la journée, mais il est ouvert au public le reste du temps.

Les surveillants de l’école, des commerçants et des citoyens ont le numéro de cellulaire de l’intervenant en cas de problèmes. Les équipes de la Maison Benoît Labre se coordonnent pour être présentes à des moments stratégiques, comme les récréations. La rentrée scolaire étant à nos portes, l’harmonie risque d’être de nouveau mise à l’épreuve aux alentours du parc-école.

Des fois, on a des usagers qui vont passer la nuit en arrière pour avoir la paix, explique Guillaume Bronsard. Puis, le problème, c'est qu’ils oublient parfois leurs choses ou ils vont se cacher pour fumer. Les brigades de cohabitation vont passer tôt le matin, avant même que les enfants arrivent, et nettoyer le parc au complet.

C'est les mêmes personnes qui vont laisser leur matériel traîner, ajoute Patricia. Ce n’est pas tout le monde qui crée du tapage, tu sais. C'est les mêmes cinq ou six, ce qui fait que ça détonne.

La Coalition Victor-Rousselot, qui représente des parents de l’école primaire, a obtenu en juillet 2025 un registre des incidents recensés dans le parc ou à proximité du terrain de l’école, depuis que la Maison Benoît Labre a déménagé à son emplacement actuel.

Dans les documents de cette demande d’accès à l’information adressée au Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM), près de 90 événements sont répertoriés en 2024 et 2025. Parmi eux, on retrouve de la consommation de crack, des comportements erratiques ou la découverte de seringues.

Une affiche protestant contre le centre de consommation supervisée est visible sur un bâtiment.

Une affiche protestant contre le centre de consommation supervisée est visible sur un bâtiment situé tout près de la Maison Benoît Labre.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Le centre de jour, il va rester

À terme, Andréane Désilets craint que les problèmes de cohabitation ne soient simplement déplacés dans le quartier. Le nouvel emplacement du centre de consommation supervisée se retrouvera dans un rayon à proximité de la Maison Benoît Labre, puisque l’épicentre du problème demeure aux alentours du métro Lionel-Groulx.

C'est dur de trouver où c'est acceptable socialement d’avoir notre pouvoir d'action, lâche-t-elle.

D’autre part, elle juge qu’une nuance importante s'est perdue aux oreilles d’une partie du public. Le projet de loi 103 entraînera le déménagement des cubicules de consommation, mais les autres services de la Maison Benoît Labre resteront au même endroit.

On me demande souvent : "Quand est-ce que ça déménage?", raconte l’intervenant Guillaume Bronsard. Puis, il faut que je rappelle aux gens : "C'est le SCS qui déménage. Le centre de jour, il va rester." Le monde est un peu déçu. J'ai l'impression qu'il y a une mauvaise communication à ce niveau-là.

6,6 millions de dollars

C’est le coût estimé par la Maison Benoît Labre pour déménager son centre de consommation supervisée, dans son mémoire déposé lors des consultations publiques du projet de loi 103. Cette somme inclut notamment les charges salariales, l’acquisition d’un immeuble et les rénovations pour installer les cubicules et les systèmes de ventilation nécessaires.

Andréane Désilets pose pour la photo dans un cadre de porte.

Andréane Désilets, directrice générale de la Maison Benoît Labre

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Avec le déclenchement des élections provinciales, le dossier de la Maison Benoît Labre risque d’alimenter les débats dans la circonscription de Saint-Henri–Sainte-Anne, représentée par le député Guillaume Cliche-Rivard, de Québec solidaire.

En mars dernier, plusieurs associations en dépendance et en santé publique ont dénoncé le choix de Québec de ne pas reconduire sa Stratégie nationale 2022-2025 de prévention des surdoses de substances psychoactives. Selon Andréane Désilets, la rapidité d’action gouvernementale n’est pas à la hauteur de la situation.

On devait défoncer des portes de toilettes pour aller intervenir sur des surdoses. Ça, c'est le constat. Rendu là, je pense qu'il faut réfléchir autrement les services. Pour nous, c'est clair que ça doit passer par plusieurs petits organismes [comme le nôtre].

Moi non plus, je ne suis pas contente que les gens n'aillent pas bien, souligne-t-elle. C'est le résultat de quelque chose qui va bien au-delà de la consommation. Tu sais, c'est rare qu'on se donne comme objectif de vie de fumer du crystal meth, d'être comme quelqu'un qui va tout perdre.

Pour le moment, le quartier Saint-Henri devra s’armer de patience et continuer à naviguer dans les eaux troubles de cette cohabitation.

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