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La longue route des mères gaspésiennes

8 hours ago 5

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Une femme enceinte expose son ventre arrondi devant la route 132.

Grand format

La longue route des mères gaspésiennes

Signé par Catherine Poisson

Une femme enceinte est assise sur la plage avec son fils de 4 ans. Ce dernier donne un bisou sur le ventre arrondi de sa maman.
Une femme enceinte est assise sur la plage avec son fils de 4 ans. Ce dernier donne un bisou sur le ventre arrondi de sa maman.

Il y a des choses qu’il faut avoir vécues pour réellement les comprendre. La grossesse et l’accouchement en font partie.

En tant que journaliste, je couvre souvent les services d’obstétrique en Gaspésie. Mais en tant que femme qui s’apprête à devenir maman pour la deuxième fois, je ne pouvais m’empêcher de penser que l’histoire que je racontais était incomplète.

Une femme enceinte est assise sur le gazon, derrière sa maison. Son fils de 4 ans l'enlace, la tête appuyée sur son épaule.

J’ai choisi de fonder ma famille dans cette région. Pour la beauté des paysages, l’espace à n’en plus savoir quoi faire, la qualité de vie et par amour. Mais sur un territoire si vaste, je constate que mon choix a un prix.

Une montagne et des arbres colorés. Un cours d'eau contourne une église.

Il n'est pas rare de vivre à une heure de route, et parfois plus, du lieu d’accouchement le plus proche.

Il y a six hôpitaux, soit ceux de Gaspé, Chandler, Maria, Sainte-Anne-des-Monts, Matane et Amqui, et une maison de naissance pour couvrir 30 341 km2.

Des voitures circulent sur la route bordée par la mer, en Haute-Gaspésie.

Nous sommes habitués à faire de la route en Gaspésie. Mais en pleines contractions ou en cas d’urgence médicale, c’est une autre paire de manches.

Sans compter qu’aux distances peuvent s’ajouter les interruptions de services. L’an dernier, le département d’obstétrique de l’hôpital de Sainte-Anne-des-Monts a été fermé aux accouchements pendant 133 jours par manque de ressources infirmières.

Et le reste de l’histoire? Ce n’est pas à moi de le raconter.

Lysandre Saint-Laurent, Cloé Saint-Roch et Priscilla Guy en sont toutes à des étapes différentes de la maternité. Leurs grossesses ne se ressemblent en rien. Mais elles ont en commun d’avoir choisi de donner naissance ici, au bout du monde.

Lysandre sourit en observant Léon sentir un petit bouquet de pissenlits.

 Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Saint-Maxime-du-Mont-Louis, en Haute-Gaspésie

Lysandre Saint-Laurent vit à Saint-Maxime-du-Mont-Louis. En décembre 2012, elle donne naissance à son premier fils, Mattéo, à l’hôpital de Sainte-Anne-des-Monts, à 45 minutes de chez elle.

Cinq ans plus tard, enceinte de son deuxième enfant, elle est enthousiaste à l’idée de retrouver l’équipe médicale en qui elle a confiance.

Mais en fin de grossesse, elle apprend que le seul département d’obstétrique de la Haute-Gaspésie sera en découverture de services à sa date prévue d’accouchement.

Lysandre tient son bébé naissant dans ses bras.

On lui propose une chambre d’hôtel à Matane, pour accoucher à l’hôpital de l’endroit. Lysandre choisit plutôt de loger chez des amis un peu plus à l’ouest, pour terminer son suivi de grossesse à la Maison de naissance Colette-Julien de Mont-Joli.

En janvier 2018, enceinte de 41 semaines et en plein cœur de l’hiver gaspésien, Lysandre donne naissance à son deuxième fils, Hubert, à 2 heures 40 de chez elle.

Lysandre et son fils Léon s'amusent à faire des bulles.

En 2022, Lysandre est enceinte de son troisième enfant et le scénario se répète. 

En fin de grossesse, elle reçoit un appel qui l’informe d’une nouvelle découverture de services au département d’obstétrique de l’hôpital de Sainte-Anne-des-Monts. Cette fois, la situation ne vise pas sa date prévue d’accouchement et Lysandre demeure chez elle, confiante.

Mais rapidement, elle reçoit un deuxième, puis un troisième appel.

Un paysage de la ville de Gaspé.

L’incertitude pèse lourd. Lysandre veut éviter un transfert par ambulance en plein accouchement. La famille décide donc de louer une chambre à Gaspé, quitte à ce que papa doive s’absenter du travail et leurs deux garçons de l’école.

Les jours passent, bébé n’arrive pas et l’hôtel les informe qu’ils ne peuvent pas prolonger leur séjour car l’établissement affiche complet.

Lysandre lance un cri du cœur sur les réseaux sociaux et le voisin d’une connaissance accepte de lui prêter son appartement à Gaspé.

Lysandre affiche un air sérieux en racontant son histoire.

 Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

La menace d’un transfert par ambulance plane à nouveau et, encore une fois, Lysandre doit revoir ses plans. Elle contacte la maison de naissance où elle a vécu son deuxième accouchement, mais avec si peu de préavis, il n’y a aucune disponibilité. 

Son conjoint propose donc d’aller encore un peu plus loin, à l’hôpital régional de Rimouski. 

Léon rit aux éclats en jouant dans le gazon avec son chien Dubaï.

Lysandre donne naissance à son troisième fils en janvier 2023, à trois heures de route de chez elle.

Après 521 km parcourus, le petit Léon naît en parfaite santé et la famille est comblée. Mais cette aventure leur aura coûté un stress énorme et quelques milliers de dollars, qui ne seront remboursés en partie par Santé Québec qu’après l’accouchement.

Cloé est assise dans son salon et donne le biberon au petit Robin.
Des voitures circulent sur la route 132 qui traverse le village de Grande-Vallée.

Cloé Saint-Roch garde un mauvais souvenir de son premier accouchement, en Estrie.

Lorsqu’elle déménage à Grande-Vallée et tombe enceinte d’un deuxième enfant en 2025, elle tient à ce que les choses se déroulent mieux.

Elle entame son suivi de grossesse à l’hôpital le plus proche de chez elle, celui de Gaspé… à 1 heure 20 de route. À 23 semaines, elle reçoit un diagnostic de décollement placentaire et apprend que son accouchement pourrait se dérouler plus vite que prévu.

En bordure de la route, un panneau annonce une courbe prononcée. Un autre panneau rappelle de composer le 9-1-1 en cas d'urgence.

À 32 semaines de grossesse, Cloé ressent une douleur intense qui l’empêche de se lever. Elle appelle une amie pour faire garder son aînée et se rend d’urgence à Gaspé. L’équipe médicale la garde pour la nuit, et le lendemain, après plusieurs tests, Cloé reçoit un nouveau diagnostic : hernie incarcérée au niveau du nombril.

Elle est opérée le jour même et tout se déroule bien.

Mais un mois plus tard, elle reçoit un appel.

Un vélo pour enfant a été laissé dans l'entrée d'une maison.

Cloé tente de calmer ses craintes et la période de découverture passe sans qu’elle ait à se rendre à l’hôpital. C’est plutôt à 38 semaines que les vraies contractions débutent et les choses vont vite.

Rapidement, elle ressent des contractions toutes les cinq minutes, alors que l’équipe médicale lui avait conseillé de prendre la route dès qu’elle avait des contractions à sept minutes d’intervalle.

Cloé sourit en tenant la tête de son bébé.

Cloé franchit les 97 km qui la sépare de l’hôpital de Gaspé à temps. Comme elle l’espérait, elle vit son deuxième accouchement entourée de l’équipe en qui elle a confiance, qui la connaît et respecte son plan de naissance à la lettre.

En mars 2026, l’arrivée au monde du petit Robin est si douce que Cloé lance à la blague qu’elle pourrait avoir 10 autres enfants en Gaspésie, quitte à endurer les Portages.

Priscilla sourit en tenant un bouquet de lilas devant son visage.

 Photo : Radio-Canada / Myriam Ouellette

Une voiture est stationnée devant une jolie maison verte, entourée d'arbres et de montagnes.

Chez Priscilla Guy, le terme arrière-pays prend tout son sens. La future maman vit au bout d’une petite route de campagne, au pied des montagnes de Marsoui.

Mais pour elle, hors de question d’avoir à passer la souffleuse pour aller accoucher.

Elle planifie donc ses essais selon les saisons et son souhait est exaucé. Priscilla attend son premier bébé pour le mois d’août 2026.

Priscilla, de dos, embarque dans sa voiture.

Comme la maison de naissance la plus proche est située à 187 km de chez elle, Priscilla opte pour un suivi à l’hôpital de Sainte-Anne-des-Monts, à 40 km.

Or, elle apprend ensuite que les ruptures de services se succèdent à cet hôpital et que la situation dure depuis des années. L’enjeu devient encore plus concret au moment de planifier son échographie de deuxième trimestre.

Une route s'étend devant l'objectif, entourée de forêt verdoyante.

Priscilla traverse le parc national de la Gaspésie et passe la nuit chez des amis de la Baie-des-Chaleurs, pour son échographie prévue à 9 h le lendemain, à l’hôpital de Maria. Mais à son arrivée, le personnel réalise qu’il y a eu une erreur et que son échographie a plutôt été planifiée pour 13 h.

La situation l’oblige à repousser le travail qu’elle avait prévu pour l’après-midi et lui rappelle que les soins dans la région sont parfois fragiles.

Dans sa cuisine, Priscilla range des assiettes.

« J’ai pas rencontré de problèmes de santé ou d’enjeux qui nécessitaient davantage de soins ou d’attention. J’ai une stabilité socio-économique, un travail flexible avec un horaire flexible. J’ai les moyens d’avancer les sous pour faire un aller-retour à Maria pour avoir une échographie, et pourtant… j’ai trouvé ça exigeant d’avoir une grossesse en Haute-Gaspésie. »

Priscilla se tient devant la porte de sa maison, la main sur son ventre arrondi.

Cette insécurité est fondée : un manque de médecins force l’interruption du service plusieurs jours alors que Priscilla est à 39 semaines de grossesse.

Par chance, elle n’accouche qu’une fois le service rétabli à l’hôpital. Mais le soulagement est de courte durée, car la maman réfléchit déjà à la pénurie de places en garderie et à la précarité des écoles de villages.

Elle espère que le prix à payer pour élever son enfant au pied des montagnes gaspésiennes ne sera pas trop élevé.

Une femme enceinte marche sur la plage de Saint-Ulric. Son fils de 4 ans court devant elle en souriant.
Une femme enceinte marche sur la plage de Saint-Ulric. Son fils de 4 ans court devant elle en souriant.

Il y a autant d’histoires à raconter que de familles en Gaspésie.

Celle de la naissance de ma fille s’écrira dans les prochaines semaines et je mentirais en disant que je n’ai pas d’appréhension, ayant vécu un transfert à Rimouski après mon premier accouchement.

Mais quand je vois mon fils saluer les phoques sur le chemin de la garderie le matin et que je l'entends rire aux éclats en faisant rebondir un galet sur la mer, je me dis que dans ce cas-ci, ce n’est pas le trajet parcouru qui importe, mais bien la destination.

Crédits

Texte : Catherine Poisson
Images : Myriam Ouellette, Jean-François Deschênes, Catherine Poisson et Martin Toulgoat
Vidéos : Myriam Ouellette et Robert Mercier
Édition et intégration : Roxanne Langlois
Designer : Sophie Leclerc
Révision : Martin Benoit
Cheffe de projets : Marylène Têtu

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