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Endetté à cause de sa mère, il fait faillite à 20 ans

1 month ago 43

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C’est dans une chambre d’hôtel de Moncton, au Nouveau-Brunswick, que nous avons donné rendez-vous à Miguel Duguay. Le jeune homme de 21 ans est allumé, fait preuve d’une maturité et d’une résilience hors du commun, et a un sens de l’humour réjouissant.

Atteint d’une maladie rare, l’amyotrophie spinale, Miguel est handicapé. Ses mains, qui bougent à peine, sont cramponnées à la manette de son fauteuil roulant, qu’il arrive néanmoins à diriger. Il s’agit du seul mouvement que son corps atrophié lui permet. Même son souffle est limité; il ne peut vivre sans son respirateur.

Aujourd’hui, Miguel doit faire face à une nouvelle épreuve : sa mère, qui était censée le protéger, l’a couvert de dettes et mené à la faillite.

Sa mère, c’est Nadia Duguay, un nom qui circule dans la région de Moncton, et pas pour de bonnes raisons. En effet, depuis des années, elle fait preuve d’imagination pour flouer les gens.

Dans un reportage de La facture diffusé en 2022, plusieurs personnes la dénonçaient. Elle encaissait l’argent de clients rencontrés par le biais d’un groupe Facebook de vente d’articles à bas prix, sans livrer la marchandise. Un ex-petit ami qui s’était retrouvé avec une dette de 22 000 $ après leur brève relation ainsi qu’un travailleur de soutien qui s’était occupé de son fils y racontaient également comment elle les avait arnaqués.

Les agissements de Nadia Duguay ont mené à la création d’un groupe Facebook, L'arnaqueuse qui a gaspillé votre argent NB, qui compte plus de 600 membres.

Nadia Duguay dans un cadre de porte.

Nadia Duguay, quand La facture l'avait rencontrée en 2022.

Photo : Radio-Canada / Carl Mondello

Elle a eu bien du fun avec mes chèques

En vieillissant, Miguel a compris que sa mère a tiré avantage de sa situation médicale.

Elle a profité de ma situation, pour sûr. Je pense que, quand elle a réalisé que j'étais de même, elle a vu l'opportunité. Ça lui a donné plein d'opportunités pour frauder, déplore-t-il. En effet, le fait qu’elle soit la mère d’un enfant handicapé inspirait confiance aux gens et lui permettait d’attirer la compassion ainsi que les dons.

C’est en cherchant à comprendre ses finances et à en prendre le contrôle que le jeune homme a commencé à avoir des doutes. Je trouvais ça vraiment suspicieux qu'elle ne veuille pas me donner accès à mon compte de banque, raconte-t-il.

En épluchant ses relevés bancaires, le jeune homme a constaté avec horreur que sa mère avait détourné l'argent de ses prestations gouvernementales.

Au lieu de les placer dans un compte d’épargne comme elle devait le faire, Nadia Duguay s’en est plutôt servi pour s’offrir un beau train de vie : coiffures, manucures, produits de beauté, séjours à l'hôtel, repas au restaurant, toilettages pour ses chiens et assurance animale.

On trouve même dans les relevés des prélèvements mensuels pour des abonnements au gym, ce qui fait rire Miguel. Ah oui, je ne skippe jamais le leg day, c’est-à-dire l'entraînement des jambes!

Il a aussi découvert que sa mère avait effectué de nombreux retraits et virements pour des montants importants sans pouvoir comprendre à quoi ils ont servi.

Plan rapproché de Miguel Duguay.

Miguel Duguay a déclaré faillite à l'âge 20 ans, incapable de rembourser les dettes encourues en son nom.

Photo : Radio-Canada

La situation a pris une tournure encore plus inquiétante lorsqu’il a commencé à recevoir des appels d’agences de recouvrement. Il a alors appris que sa mère avait ouvert divers comptes à son nom auprès de Bell Aliant et d’Énergie NB, dont elle n’a jamais payé les factures, et de Money Mart, pour des prêts qu’elle n’a jamais remboursés.

Il a évité de justesse une coupure de courant, alors qu’il dépend de son respirateur, qui doit être régulièrement branché pour être rechargé; une situation qui aurait pu s’avérer catastrophique.

Miguel s’est retrouvé avec des dettes accumulées de près de 10 000 $, une somme qu’il ne pouvait pas payer avec pour seule source de revenus ses prestations gouvernementales de 1139 $ par mois. Il n'a eu d'autres choix que de déclarer faillite.

Même son véhicule adapté a été saisi, dit-il.

J'ai déclaré faillite à 20 ans. [...] Ce serait stupide de dire : "Oh non, elle ne m'a pas fraudé." Je le sais, c'est clair!

Miguel a déménagé seul dans un appartement adapté à sa situation médicale, et il a coupé tout contact avec sa mère. Il a également porté plainte contre elle à la Gendarmerie royale du Canada (GRC), le seul corps de police à Moncton.

Fausse identité

Joël Guimond regrette amèrement d’avoir croisé la route de Nadia Duguay, qui s’était présentée à lui sous une fausse identité. Elle m'avait dit qu'elle avait plusieurs maisons à Moncton qu’elle louait. C'était une businesswoman.

C’est sous le nom de Floras Demez qu’elle l'a convaincu d'investir dans l'achat d'un bar de l'endroit, une arnaque qui lui a fait perdre 9400 $.

Elle est vraiment convaincante. La façon dont elle dit les choses, la façon dont elle fait les choses... Elle est vraiment professionnelle avec ses mots, se désole M. Guimond.

Plan rapproché de Joël Guimond.

Joël Guimond affirme que sa rencontre avec Nadia Duguay lui a coûté plus de 9000 $.

Photo : Radio-Canada

Il s’est rendu dans un poste de la GRC pour porter plainte, mais la réponse des policiers l’a surpris. Ils lui ont expliqué que, puisqu’il avait volontairement donné l’argent à Nadia Duguay, ils ne pouvaient rien faire, et que son dossier relevait du domaine civil et non du criminel.

Tant qu’à moi, ce n'est pas civil; elle fait ça pour voler le monde, déplore Joël Guimond.

Ce dernier a donc suivi la recommandation de la GRC et a poursuivi Nadia Duguay à la Cour des petites créances. Il y a obtenu un jugement par défaut, puisqu’elle ne s’est pas présentée à l’audience.

Même si le jugement ordonne à Mme Duguay de lui rembourser les 9400 $ qu’elle lui a soutirés, il craint de ne jamais revoir son argent. Elle n'a rien. Elle n’a rien à son nom. Elle a changé d'adresse plusieurs fois. Ça fait que c'est dur, mais je vais la trouver, espère-t-il.

Un reportage de Katherine Tremblay et de Jean-François Vézina à ce sujet sera présenté à l'émission La facture diffusée sur ICI Télé mardi à 19 h 30 (20 h 30 HA).

Aucune accusation au criminel

De nombreuses autres plaintes ont été déposées à la police. D’ailleurs, la GRC a confirmé à Miguel avoir ouvert plusieurs dossiers concernant sa mère et y travailler rapidement.

Or, malgré les plaintes qui s’accumulent depuis des années, aucune accusation criminelle n’a encore été portée contre Nadia Duguay.

Ça ne semble pas être un cas de fraude si complexe que ça. Ce n'est pas Vincent Lacroix, ce n’est pas Bernie Madoff aux États-Unis... Qu'est-ce qui pose tant de problèmes pour que la police puisse porter des accusations et que ça aille en cour? se questionne Jean Sauvageau, criminologue et professeur agrégé de criminologie à l’Université Saint-Thomas de Fredericton.

On sait qu'ils sont sous d'énormes pressions. Ça fait des années qu'ils rencontrent plein de défis. Personne ne semble satisfait des services de la GRC Codiac à Moncton : la population en général, le conseil municipal, les gens d'affaires..., avance M. Sauvageau, qui scrute de près le fonctionnement de la GRC au Nouveau-Brunswick.

D’après lui, les policiers veulent toujours donner la priorité aux crimes violents, et le détachement de Codiac en a plein les bras. À ce moment-là, des infractions moins graves tombent un peu dans les craques du plancher, regrette le criminologue. On ne met pas la priorité sur colliger une preuve qui amènerait à monter un dossier qui fera en sorte d'apporter des accusations.

Le Nouveau-Brunswick est l’une des provinces où le moins de crimes sont élucidés au pays. Selon les données de Statistique Canada, seuls 25 % l’ont été en 2024, alors que la moyenne nationale était de 35 %. Pour ce qui est spécifiquement des crimes contre les biens, qui incluent la fraude, le taux provincial était d’à peine 12 %.

La GRC indique par courriel que les dossiers de fraude sont souvent complexes et qu’ils requièrent une attention particulière. Elle assure qu’ils sont pris au sérieux par les enquêteurs.

Miguel Duguay et Katherine Tremblay sur un trottoir.

Miguel Duguay, accompagné ici de notre journaliste Katherine Tremblay, en direction des bureaux de la GRC.

Photo : Radio-Canada / Gilles Boudreau

Miguel, lui, trouve que le message qu’envoient les policiers est plutôt : Frauder, c'est OK!

Combien de preuves veux-tu de plus? demande-t-il. Ce n'est pas rien que moi, c'est beaucoup de monde qui a été fraudé.

Quant à Nadia Duguay, que nous avons jointe par téléphone, elle a mentionné qu’elle allait communiquer avec son avocat. Elle a rapidement raccroché après qu’on lui a demandé de réagir au fait que son fils avait porté plainte contre elle auprès de la police.

Miguel explique : J'essaie de me construire un avenir et je sais que, si elle n'est pas arrêtée de force, elle va juste continuer.

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