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« On joue la comédie » : la Clinique juridique du Barreau manque de vrais clients

1 hour ago 5

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Près de la moitié des clients qui prennent rendez-vous à la Clinique juridique du Barreau ne se présentent pas. Selon des données et des témoignages obtenus par Radio-Canada, la situation oblige souvent les futurs avocats du Québec à effectuer des consultations fictives, malgré les problèmes d'accès à la justice dans la province. Le Barreau assure travailler pour remédier au problème.

Lorsque le Barreau du Québec a mis sur pied la Clinique juridique du Barreau, en 2023, il a énoncé deux objectifs : élargir l’accès à la justice et permettre aux finissants en droit d'avoir un contact réel avec des clients.

Au dévoilement du projet, le ministre québécois de la Justice, Simon Jolin-Barrette, s’était réjoui d’une contribution à une justice plus moderne, plus accessible.

Toutefois, Radio-Canada a appris que plusieurs étudiants se retrouvent à faire de fausses consultations, un problème sur lequel le Barreau assure travailler.

Je n’ai vraiment pas [aidé] l’accès à la justice et, en plus, j’ai reçu une valeur pédagogique négligeable, laisse aujourd’hui tomber Charlie*, une ancienne étudiante de la Clinique.

Radio-Canada a récolté une vingtaine de témoignages d’étudiants de la Clinique. La plupart, comme Charlie, ont accepté de nous parler à condition que nous taisions leur identité, par crainte de représailles de la part du Barreau.

Sur les huit dossiers sur lesquels elle a travaillé à l’automne dernier, seuls trois lui ont permis d’aider de vrais clients. Les autres rendez-vous se sont déroulés avec un autre étudiant, qui jouait le rôle du client.

La Clinique juridique fait partie de la formation des étudiants de l’École du Barreau. Obligatoire pour tout futur avocat du Québec, elle leur coûte environ 3000 $. Le service est gratuit pour les clients.

Lorsqu'ils manquent de demandes, l’École du Barreau attribue aux étudiants un dossier dit clinique. Il s’agit généralement d’un ancien dossier anonymisé et recyclé. Et lorsqu’un client ne se présente pas au rendez-vous, le dossier devient aussi clinique.

Dans les deux scénarios, les étudiants (dans certains cas, les superviseurs) sont appelés à jouer le client lors d’une consultation fictive.

Une mauvaise pièce de théâtre

Ayme Benfeito, elle, a accepté de nous parler à visage découvert. Le nombre de clients qu'elle a rencontrés pendant la session d’hiver 2026 : zéro.

Je suis rentrée dans la clinique pleine d'espoir, avec beaucoup d'énergie et de motivation pour pouvoir servir un mandat d'aide au public. Finalement, vers la fin, je suis un petit peu déçue.

Quand on joue la comédie, on est avec nos amis, ça nous met dans une situation un peu bizarre, admet une autre étudiante, dont nous taisons l’identité. Rendu là, on dirait quasiment plus un examen d'école de théâtre que d'École du Barreau.

Nous sommes sensibles à la déception de certains étudiants, assure le Barreau du Québec, dans une réponse par courriel. C'est une réalité que nous prenons au sérieux et sur laquelle nous travaillons activement.

Selon l'établissement, le gain de compétences est équivalent, qu'il s'agisse d'un dossier réel ou clinique.

Tous les étudiants ont bénéficié des mêmes opportunités d'apprentissage, et la clinique a pleinement rempli sa mission en matière d'accès à la justice, ajoute le Barreau, tout en rappelant que 1375 clients ont pu être servis à l’hiver 2026.

L’École nous avait d’abord refusé une entrevue. Nous avons pu nous entretenir avec le directeur de l’École du Barreau, Guy-François Lamy, à la suite de la parution de cet article. Il explique que la littérature sur l’expérientiel encourage un mélange de réel et de simulation.

Les étudiants avec qui nous nous sommes entretenus ne voient généralement pas la valeur d’un dossier fictif.

Je me sentais vraiment dans une mauvaise pièce de théâtre, raconte l’un d’entre eux, qui a intégré la Clinique en 2024. Pédagogiquement, je n’ai pas l’impression d’avoir appris grand-chose. L'idée d'une clinique juridique, c'est que les avocats deviennent plus aptes à interagir avec des gens, à être plus empathiques, à développer une capacité de communication avec des gens vulnérables, stressés, etc. Alors, de faire des dossiers fictifs, ça donne quoi?

Portrait de David Brady.

David Brady estime avoir vécu « globalement une belle expérience », même s'il n'a vu que trois clients sur ses huit dossiers.

Photo : Gracieuseté

Sans vrai client, la valeur pédagogique de l’exercice est un petit peu moins importante, dit pour sa part l’étudiant David Brady. On ne peut pas vraiment poser les mêmes questions à l’étudiant qui joue le client.

Certains des étudiants à qui nous avons parlé ont déjà travaillé dans d’autres cliniques juridiques, où la demande débordait pourtant.

Près de la moitié des clients ne viennent pas au rendez-vous

À l’hiver 2026, la Clinique du Barreau comptait dans ses rangs plus de 700 étudiants prêts à servir. La très grande majorité des plages horaires ont été comblées par des rendez-vous, avec de vrais clients.

Le problème, c’est que plus de 40 % des clients ne se sont jamais présentés, selon des chiffres que nous avons obtenus. En comparaison, l’automne 2025 a vu un taux d’absentéisme d’environ 22 %.

Nous avons demandé au Barreau ce qui expliquait de tels taux, mais n’avons pas eu de réponses à ces questions. On nous a toutefois répondu que le Barreau emploie tous les moyens raisonnables et proportionnels permettant d’assurer le suivi des rendez-vous.

Nous avons contacté d’autres cliniques juridiques, notamment universitaires, qui nous ont affirmé ne pas avoir un tel problème d’absentéisme.

Selon nos informations, le délai pour obtenir une consultation se compte parfois en mois à la Clinique du Barreau.

Personne ne va attendre cinq mois pour une petite question juridique, estime une étudiante à qui nous avons parlé. Souvent, quand ils ont besoin d'un avocat, d'un conseil juridique, souvent, c'est assez urgent, ajoute une autre.

Dans un courriel envoyé aux étudiants au début de la session d’hiver 2026 et dont Radio-Canada a obtenu copie, l’École du Barreau reconnaît le problème de l’absentéisme des clients et affirme vouloir optimiser les délais d’assignation des dossiers.

Parmi les solutions mises en place, l’École a commencé à effectuer des rappels téléphoniques aux clients afin de confirmer leur présence, lit-on dans le courriel.

C'est sûr que je souhaite une clinique juridique qui rencontre le maximum de clients possible, dit Guy-François Lamy. Tout en reconnaissant que l’hiver 2026 était loin de satisfaire cet objectif, il assure que les nouvelles mesures portent déjà leurs fruits en ce début d’été.

Nous avons demandé au Barreau le délai moyen entre la demande de consultation et la date du rendez-vous, mais n’avons pas obtenu de réponse à cette question avant la publication de ces lignes. Depuis la publication, le directeur de l'École du Barreau a précisé que le délai moyen était de 21 jours à l’hiver 2026, et qu’il est possible que certains dossiers prennent plus de temps.

En plus de l’absentéisme des clients, en raison du nombre important d’étudiants, l’École a distribué 160 dossiers cliniques (fictifs dès le départ) à l’hiver 2026. S’ajoutent à cela les 483 dossiers cliniques distribués début février, en raison d’un problème administratif dont nous ne connaissons pas les détails.

En comparaison, l’École n’en a distribué que deux à l’automne 2025.

Portrait d'Ayme Benfeito.

Ayme Benfeito n'a vu aucun client lors de son expérience à la Clinique.

Photo : Gracieuseté

Le fait que la clinique juridique existe, je pense que c'est une très belle chose, dit Ayme Benfeito. Évidemment, pour l'instant, ça n'aide pas la quantité de personnes qu'on l'aurait souhaité, ça n'a pas l'impact qu'on aurait souhaité pour l'instant. [...] Je voudrais contribuer à la solution.

*nom fictif

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