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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayÀ Winneway, les sirènes viennent de loin. Privée de police depuis deux décennies, cette communauté anishinabe du Témiscamingue doit faire face seule à des crises de violence et de détresse. Alors que le Québec est à l’heure des grands choix, l'urgence sécuritaire et sociale à Winneway trouvera-t-elle écho dans la présente campagne électorale?
Publié
le
2 septembre 2026
Le poste de police tient dans une roulotte de chantier plantée au bord de la route. Un mobil-home blanc et sommaire, où le provisoire s’est installé pour durer.
Lors de notre passage, la porte est fermée et les lieux sont déserts. Aucun agent à l’accueil, aucun patrouilleur prêt à répondre à un appel. Ce bâtiment vide résume à lui seul le paradoxe de la communauté. Winneway possède un poste de police, mais pas les policiers qui devraient l’occuper.
Le territoire s’étire entre le lac et la forêt boréale, au bout d’une route sinueuse du Témiscamingue. Dans cette région isolée, les noms de Winneway, Kipawa et Kebaowek gardent la mémoire ancienne des eaux et des passages anishinabeg.
À une centaine de kilomètres de Ville-Marie, près de Laforce, Winneway est le principal lieu de vie de la Première Nation de Long Point. Quelques centaines de personnes y habitent autour de l’école, du dispensaire, du centre de la petite enfance et des bureaux du conseil.
Derrière la tranquillité de ce village aux maisons basses, les crises éclatent loin de la police. Infirmières, pompiers volontaires, travailleurs sociaux et proches doivent alors intervenir seuls, sans protection ni formation policière. La Sûreté du Québec (SQ) arrive de Ville-Marie, à une centaine de kilomètres, tandis que les agents autochtones de Timiskaming et de Kebaowek ne peuvent agir sans elle.
Dans son bureau, le chef Steve Mathias laisse éclater son amertume. On a des semaines, souvent, sans même avoir de présence policière. Leurs passages demeurent irréguliers. Les policiers autochtones ne sont pas autorisés à intervenir seuls à Winneway. Ils doivent être accompagnés par des agents de la police provinciale.
La situation nourrit un profond sentiment d’injustice. Des policiers formés sont disponibles, certains sont même originaires de Long Point, mais aucun ne peut assurer dans sa propre communauté la présence permanente que les habitants réclament depuis 20 ans.
En pleine campagne électorale québécoise, Winneway réclame la concrétisation d’engagements déjà pris. Le chef Steve Mathias rappelle que les gouvernements péquistes, libéraux et caquistes se sont succédé sans parvenir à régler le dossier.
Aujourd’hui encore, nous sommes sans corps de police, peu importe le parti au pouvoir, déplore-t-il.

Six heures avant l’arrivée de la police!
Six heures avant l’arrivée de la police!Après 20 ans de démarches infructueuses, les habitants de Winneway ne se sentent plus seulement traités comme des citoyens de seconde zone, ils en font l’expérience chaque fois que les minutes puis les heures s’écoulent entre un appel de détresse et l’arrivée d’une voiture de patrouille.
Cette attente rythme notamment le travail de Priscilla Pichette, infirmière en santé communautaire et cheffe d’équipe, qui dort avec le téléphone de garde près d’elle. Le dispensaire fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Mais lorsqu’un patient devient agressif, qu’une personne menace de se suicider ou qu’une arme est signalée, les soignantes ne peuvent intervenir seules. Elles doivent, elles aussi, attendre la police.
On ne peut pas mettre notre vie en danger pour en sauver une, dit-elle en entrevue. Ces appels surviennent, estime-t-elle, deux ou trois fois par mois.
Le délai habituel peut atteindre une heure et demie. Un soir, assure l’infirmière, il a fallu attendre six heures. On met beaucoup de vies en danger, pas juste la nôtre, mais aussi celles des patients à qui on donne des services.
Elle se souvient d’une soirée, trois ou quatre semaines plus tôt, où tout a basculé. Des visiteurs venus d’autres communautés, intoxiqués, deviennent agressifs dans une maison de Winneway. Plusieurs bagarres éclatent. La SQ est appelée à trois ou quatre reprises sans que la situation soit d’abord jugée assez urgente pour justifier une intervention immédiate. À la clinique, les soignantes attendent. Sans protection policière, impossible d’approcher les personnes agressives munies d’armes blanches.
Dans la salle de traumatologie, deux infirmières peuvent se retrouver seules devant un patient qui bascule soudainement dans la violence. Des employées ont déjà quitté leur travail dans ce contexte, affirme Priscilla Pichette, même si le plus récent départ de son équipe s’explique par plusieurs raisons.
C’est toujours un stress. On doit toujours dormir un œil ouvert, parce qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre.
Puis elle pose la question que l’on entend partout dans la communauté : Pourquoi les autres [communautés] ont-elles droit à un service de police, et pourquoi pas nous? On a autant de besoins ici. Avant de nous quitter, elle insiste : Ça presse!

Car l’absence de policiers place les intervenants devant des choix impossibles. Sky Polson, représentant de la Première Nation auprès des services à l’enfance et à la famille, doit parfois décider seul s’il peut entrer sans danger dans une maison. Chaque fois, je dois me demander s’il est vraiment sécuritaire d’y aller, confie-t-il.
Une personne peut être très agressive, suicidaire ou armée. Récemment, dit-il, on lui a demandé de parler à un individu qui avait un fusil, alors qu’aucun policier ne se trouvait à proximité. Je sens que je me mets en danger. Avec une présence locale, il aurait demandé aux agents de l’accompagner. Sans eux, l’intervention sociale devient un pari risqué.
« S’il arrive quelque chose à une famille ou à un enfant, je ne peux faire qu’une partie du travail quand la situation présente un risque élevé. »
Sky Polson parle pour lui-même, mais pense aux autres travailleurs de première ligne confrontés aux mêmes choix. Renoncer à entrer peut signifier abandonner momentanément une personne en crise; entrer peut signifier s’exposer à une arme. Entre ces deux dangers, Winneway a appris à improviser.

Une communauté obligée de se surveiller elle-même
Une communauté obligée de se surveiller elle-mêmeLe conseil a fini par recruter des citoyens pour effectuer des rondes nocturnes et protéger les bâtiments. Ils patrouillent en véhicule, observent, tentent de calmer les rassemblements; ils ne possèdent toutefois ni pouvoirs policiers ni formation suffisante pour intervenir dans une situation grave.
Cette surveillance artisanale est née tout récemment après des vitres brisées, du vandalisme et l’incendie d’un équipement appartenant à la communauté. Le chef se souvient aussi de jeunes roulant à vive allure au milieu de la nuit, certains assis dans la boîte ou sur le toit d’une camionnette.
Cette mobilisation ne suffit pourtant pas à combler le vide. Heureusement, nous pouvons compter sur les premiers répondants, les pompiers, les infirmières et les travailleurs de première ligne, confie un habitant qui préfère garder l’anonymat. Mais il y a une limite à ce qu’ils peuvent faire.
Un signalement de harcèlement ou une altercation peut ne pas être considéré comme prioritaire, laissant parfois à la situation plusieurs heures pour dégénérer avant l’arrivée des policiers. On finit toujours par s’arranger, souffle-t-il. Loin de célébrer la capacité de Winneway à tenir bon, ses mots traduisent surtout la résignation d’une communauté habituée à se débrouiller seule. Combien de temps on va pouvoir encore tenir comme ça, à votre avis?

Plusieurs membres de la communauté nous ont confié leur désarroi, nourri par des années d’attente, des promesses restées sans lendemain et le sentiment d’avoir été abandonnés à leur sort. Un sentiment d'insécurité marque aussi les habitudes. À la tombée de la nuit, les rues de Winneway se vident rapidement. Durant notre séjour, rares étaient les habitants qui s’attardaient dehors.
À 18 ans, Marcus Gero est déjà pompier volontaire, entraîneur auprès des jeunes et soutien pour les aînés. Il parle d’abord de Winneway comme d’un endroit magnifique et paisible où l’on pêche, chasse et campe en famille. Son récit s’assombrit lorsqu’il évoque les adultes intoxiqués, les bouteilles abandonnées dans les rues et les enfants qu’il faut parfois mettre à l’abri.
Un jour, raconte-t-il, un homme désorienté s’est dénudé devant des jeunes. Marcus leur a demandé de rentrer, a averti leurs parents, puis a sommé l’homme de se rhabiller. Si on avait notre propre police, je pense que beaucoup de choses se produiraient moins souvent, dit-il.

De son côté, Marissa Rogers, 20 ans, est née et a grandi ici. Elle parle de l’isolement, du peu d’activités et surtout de la drogue. J’ai vu des gens entrer et sortir de certaines maisons pour aller chercher leur dose, confie-t-elle.
Elle souhaite elle aussi une présence policière anishinabe permanente. Son témoignage est bref et traduit une réalité devenue courante à Winneway, où des situations préoccupantes finissent par s’inscrire dans le quotidien.
La drogue dans toutes les familles
La drogue dans toutes les famillesLe chef Steve Mathias ne cherche pas à embellir le tableau. Fentanyl, méthamphétamine, crack : il énumère les substances dures qui circulent et parle de maisons que les habitants ont surnommées les « crack shacks ».
Personne dans la communauté ne peut prétendre que sa famille est épargnée, affirme le leader anishinabe. Chacun connaît un frère, une sœur, un parent ou un ami emporté dans ce cercle vicieux.
Des fournisseurs viendraient de l’extérieur, notamment de l’Ontario, la province voisine, et resteraient parfois plusieurs jours dans la communauté. Le chef rapporte les menaces qu’il dit avoir reçues d’un homme auquel le conseil avait interdit l’accès à Winneway.
Pour faire respecter cette décision, la communauté a dû se tourner vers le tribunal de Ville-Marie, à plus d’une heure de route. Une juge a finalement interdit à l’individu de s’approcher de Winneway, du chef et de sa famille, et de posséder des armes à feu.
Cette petite victoire judiciaire ne met pas fin à la vulnérabilité de Winneway. Selon Steve Mathias, les trafiquants surveillent les déplacements des policiers et savent que 90 % du temps, ils ne sont pas là.
J’espère qu’on n’attend pas qu’il y ait du sang avant d’agir beaucoup plus sérieusement, prévient le chef.
Au centre de la petite enfance, Diane Polson mesure les effets de cette insécurité sur les plus jeunes. Cela finit par devenir normal pour eux. Or, les drogues et les problèmes sociaux ne sont pas normaux, insiste la directrice.
Elle se dit effrayée pour les enfants et les adolescents. La dépendance, rappelle-t-elle, ne disparaît pas du jour au lendemain.
« L’absence de police ne cause pas à elle seule la toxicomanie, la détresse mentale ou la violence, mais elle retire à la communauté un moyen essentiel de prévention, de dissuasion et d’intervention. »
Paroles, paroles, paroles
Paroles, paroles, parolesWinneway a pourtant déjà disposé de ses propres policiers. Long Point était d’abord membre de la Police amérindienne du Québec, l’appellation alors employée pour désigner les services autonomes administrés par et pour les communautés autochtones.
Le chef Steve Mathias relate que la Première Nation a créé son propre corps policier grâce à des ententes conclues avec Ottawa et Québec. En 2006, son renouvellement achoppe sur la question du financement. Les sommes proposées ne couvrent plus les besoins et le conseil a accumulé un déficit d’environ 100 000 $, une charge considérable pour une communauté de cette taille.
Les gouvernements refusent alors de bonifier leur offre et placent Long Point devant un choix à prendre ou à laisser, affirme-t-il. Faute d’entente, le service policier cesse ses activités le 31 mars 2006.
Le chef, lui-même ancien policier, se rappelle une ultime cérémonie de purification au cours de laquelle le conseil avait voulu maintenir symboliquement l’autorité de ses agents. Peu après, des représentants gouvernementaux sont venus remettre à chacun une lettre lui ordonnant de cesser ses activités et de rendre son arme.
Les gens critiquaient déjà beaucoup les délais d’attente. Dans une situation de violence, cinq minutes peuvent sembler une éternité. Attendre deux ou trois heures, ce n’est pas logique.

En 2008, une entente-cadre avec Québec devait permettre de régler la question de la sécurité publique en cinq rencontres portant notamment sur le territoire d’intervention, le financement et la construction d’un poste. Les discussions se sont toutefois enlisées au fil des changements de dirigeants et de négociateurs. Revenu à la chefferie en 2017, Steve Mathias jure d’en faire l’une de ses priorités.
Un projet de service policier régional réunissant Long Point, Timiskaming et Kebaowek a ensuite été envisagé. Si cette démarche a renforcé la collaboration entre les trois communautés, elle n'a pas garanti la présence permanente réclamée par Winneway. Le dossier a toutefois franchi un cap en juillet dernier, lorsque Kebaowek a finalement obtenu son propre poste de police.
La lacune, c’est le conflit d’horaires. Quand les corps policiers autochtones veulent venir dans la communauté, cela ne concorde pas avec la Sûreté du Québec. Et quand cela fonctionne pour la SQ, ce sont les deux autres corps policiers qui ne sont pas disponibles, lâche Steve Mathias en secouant la tête.
Long Point réclame maintenant des garanties écrites sur l’ouverture d’un véritable détachement, les effectifs, les infrastructures et le pouvoir des policiers autochtones d’intervenir seuls sur le territoire convenu.
Pour Jean Vicaire, conseiller stratégique en sécurité publique et ancien directeur de police, les solutions sont déjà connues. Ce n’est pas scientifique, ce qu’il y a à faire. Il faut simplement aller de l’avant et avoir la volonté de le faire.
La roulotte actuelle ne peut constituer une réponse durable, poursuit-il. On ne peut pas demander aux gens de travailler dans ce contexte-là pour les dix prochaines années. Ça prend des infrastructures efficaces et solides. Il estime que des attentes allant jusqu’à six heures reviennent à jouer avec le feu.

Et puis, une police issue des Premières Nations ne permettrait pas seulement de réduire les délais d’intervention. La connaissance des habitants, des familles, de l’histoire et des ressources de la communauté aiderait aussi les agents à désamorcer certaines situations. Le lien de confiance est établi. Ça permet de meilleures relations et une meilleure intervention, martèle le conseiller stratégique.
À l’inverse, lorsqu’une voiture de la SQ entre dans Winneway, relève Sky Polson, certains avertissent leurs proches que la police est en ville. Des agents censés rassurer sont parfois perçus comme une menace. Les patrouilleurs autochtones inspirent davantage de confiance, non par simple identité, dit-il, mais parce qu’une connexion culturelle et communautaire existe déjà.
Un territoire en morceaux
Un territoire en morceauxAux difficultés entourant la desserte policière s’ajoute une singularité territoriale ancienne. Winneway n’est pas juridiquement une réserve au sens de la Loi sur les Indiens, mais un établissement autochtone dont l’assise foncière n’a jamais été définitivement réglée. Il en résulte un enchevêtrement de titres fonciers et de compétences. Sharon Hunter, directrice générale de Long Point, indique que l’autorité responsable peut varier d’une rue ou d’un lot à l’autre, les terres relevant tantôt de la province, tantôt de la municipalité voisine, de la Première Nation ou d’un autre régime juridique.
Cette particularité ne remet pas en cause l’identité de Long Point ni les droits ancestraux qu’elle revendique, assure la directrice générale. Cette dernière compare plutôt cela à une courtepointe aux pièces disparates. Winneway, c’est comme un kilt avec différentes couleurs pour les différents titres de territoire, explique-t-elle.
D’une rue à l’autre, les règles et les compétences peuvent donc changer, ce qui complique la gestion quotidienne d’un village pourtant habité depuis des générations. Dans ce patchwork, les administrations se renvoient parfois la responsabilité : ce n’est pas une municipalité; ce n’est pas une réserve; le conseil ne peut pas adopter tel règlement... On est comme dans les limbes, ici, dit Sharon Hunter.
La communauté soutient néanmoins qu’un territoire d’intervention policière a déjà été cartographié et accepté dans le cadre du projet de service policier régional. Elle refuse donc que le règlement de son assise territoriale devienne une condition préalable à l’obtention d’une présence policière permanente. L’assise territoriale et la sécurité publique sont deux dossiers distincts, insiste Sharon Hunter.

Pour sa part, Diane Polson considère que cette impasse porte atteinte à un droit fondamental. La sécurité publique est un droit humain. Il est inacceptable que d’autres Premières Nations et d’autres communautés y aient accès, et pas nous.
Après 20 ans de négociations sans résultat, le dossier a aussi profondément détérioré les relations entre Long Point et le gouvernement québécois. Steve Mathias avoue ne plus saluer Ian Lafrenière lorsqu’ils se croisent et affirme que le lien de confiance avec le ministre chargé de la Sécurité intérieure et des Relations avec les Premières Nations est rompu.
Steve Mathias refuse toutefois de ramener ce blocage à un conflit personnel. Avant la CAQ, d’autres gouvernements ont échoué. En pleine campagne électorale, Winneway demande surtout que soit enfin réglé un dossier qui dure depuis 20 ans.
La communauté continue pourtant de veiller sur elle-même. Les voisins protègent les enfants, les jeunes se retrouvent au bord du lac et les intervenants répondent aux urgences avec les moyens dont ils disposent. Sharon Hunter conserve un peu d’espoir, malgré le peu de progrès. Steve Mathias, lui, prévient que Winneway est assise sur une bombe à retardement.
Au bord de la route, la roulotte qui fait office de poste de police reste vide. Une enseigne annonce un service que les habitants attendent toujours. Après 20 ans de démarches et de promesses, leur demande tient en trois mots. Pourquoi pas nous?



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