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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayDes eaux trop chaudes, à des niveaux toujours plus bas : l'habitat est de plus en plus inhospitalier pour le saumon dans la rivière Ouelle, au Bas-Saint-Laurent, si bien que la pêche y est interdite depuis six ans. Le même sort attend-il les autres rivières de la province?
La beauté fantomatique de la Cavée
La beauté fantomatique de la CavéeLà où la rivière Ouelle glisse et serpente entre d'imposantes murailles de pierre se cache la Cavée, un sanctuaire autrefois célèbre parmi les pêcheurs de saumon.
Ce lieu d'une beauté majestueuse et sauvage exhale aujourd'hui un parfum de désolation. Un lourd silence hante le sentier. Suspendu au-dessus des eaux sombres, l'ancien pont de cordes et de bois, désormais condamné, semble flotter comme le vestige d'une époque oubliée.

Sous les deux abris aux couleurs délavées, les chaises, usées par les morsures implacables du temps, demeurent désespérément vides, comme si elles attendaient le retour de présences invisibles.
Épinglé au mur, un poème murmure encore l'amour que l'on vouait jadis à ce refuge : Ma Cavée.
Entre une montagne aux flancs déchirés
Et une rivière aux eaux saumonées
Il est un passé au cordon très fin
Nommé fil du temps en jargon ancien [...]
La Cavée m’a vu grandir et l'aimer
Ma plume a voulu la poétiser

Le guide de pêche Christian Milliard connaît chaque frisson, chaque secret de cette rivière.
Celui qui en a arpenté les rives pendant 40 ans, guidant les passionnés de pêche au saumon durant près de deux décennies, foule à nouveau ce sentier pour la première fois depuis de longues années.
Il a exceptionnellement revêtu sa vieille veste, sorti sa canne et ses mouches, pour nous guider, à pas lents, à travers ses souvenirs.
« On connaissait la rivière comme le fond de notre poche. On savait qu’à côté de telle roche, le saumon serait là. [...] Voir ça aujourd’hui, le néant... c’est infiniment triste. »
L’homme dans la soixantaine se souvient d'une époque faste qui détonne avec le silence actuel.
C’est triste de voir ça, que c’est rendu le néant, plus personne, juste quelques baigneurs qui viennent, tous les aménagements qui se sont faits pendant toutes ces années à l’abandon…, soupire Christian Milliard, qui a pêché pendant quatre décennies sur la Ouelle.
En 1996, il s’est pris aux alentours de 35 saumons dans la même journée, la majorité ici, à la Cavée. Le monde ne croyait pas ça! C’est impossible qu’une fosse puisse donner autant de saumons. Mais oui, sur la rivière Ouelle, la Cavée donnait ça, se remémore-t-il, les yeux pétillants.
Un sentiment d’échec
Un sentiment d’échecLa Ouelle, c'est une des rivières les plus étudiées au Québec. C'est une rapide. Moi, elle me fascine. Je suis une riveraine et j'ai la rivière dans ma cour. J'aime cette rivière-là. C'est comme si elle fait presque partie de mon ADN, témoigne Nathalie Joannette, ex-présidente de la défunte Société de gestion de la rivière Ouelle (SGRO).
En 2020, lorsque la Direction régionale de la gestion de la faune du Bas-Saint-Laurent a recommandé d'interdire la pêche sportive dans la rivière Ouelle en raison d'une population de saumon dans un état jugé critique, Nathalie Joannette l'a vécu comme une défaite.
« On a tenté un dernier coup et on n’a pas été capables. Pour moi, la Société de gestion de la rivière Ouelle, c’est le plus gros échec de ma vie. »
Pour elle, le déclin du saumon est un désastre écologique dont l’humain est entièrement responsable.

Le sort de la rivière Ouelle, tout comme le sort qui, selon elle, guette d’autres rivières à saumon, découle de l’incapacité des ministères des Forêts, de l’Agriculture et de l’Environnement à se concerter.
À bien des égards, on gagnerait à sortir des silos , plaide-t-elle, estimant que la gestion de rivière devrait obligatoirement asseoir citoyens, chercheurs et instances gouvernementales à la table de gestion de chaque rivière, ce qui n’était pas le cas à la SGRO, se désole-t-elle.

Le déclin d’un écosystème
Le déclin d’un écosystèmeLa rivière Ouelle a d’abord été désertée par les saumons au début du XXe siècle, à cause de la drave.
Dans les années 1960, on a décidé de l’ensemencer à coups de milliers de tacons chaque année, pour le plus grand bonheur des pêcheurs.
Dans les bonnes années, on comptait parfois entre 50 et 75 pêcheurs sur la rivière. Lors des journées d’ouverture, c’était tout simplement magique, raconte M. Milliard.

Depuis la fin de ces ensemencements en 2000, la population de saumon a amorcé un lent déclin, notamment à cause du réchauffement de l’eau.
[La rivière Ouelle] a quand même sa population propre, et même si elle est petite, ça reste que c’est une rivière à saumon, précise Véronique Furois, qui travaille à la protection et à la conservation du saumon sur la rivière Ouelle pour l’Organisme de bassins versants de Kamouraska, L’Islet et Rivière-du-Loup (OBAKIR).
La technicienne en écologie souligne que la rivière Ouelle constitue un habitat pérenne pour le saumon, qui y était naturellement présent dès l’époque de la colonisation. Elle rappelle d’ailleurs que le saumon exige un habitat bien particulier.

Christian Milliard avance que la génétique du saumon de la rivière Ouelle lui a toujours permis de tolérer des eaux particulièrement chaudes pour l’espèce.
Il se souvient d’avoir réussi des captures dans une eau frôlant les 28 °C, un exploit qui laissait les autres pêcheurs incrédules.
Cependant, le réchauffement de l’eau s'est accéléré pour atteindre des sommets fatals.

Le guide garde le tragique souvenir d'un épisode où la température de l'eau avait bondi à près de 30 °C.
À partir de la Cavée jusqu'au kiosque d'accueil à Saint-Pacôme, on avait compté 300 saumons morts. Des saumons allant jusqu'à 25 livres. On les mettait sur le bord, au moins, ça nourrissait les autres espèces, lâche-t-il, impuissant.
Véronique Furois confirme cette triste réalité.
La rivière Ouelle, elle a quand même une eau de bonne qualité, mais le saumon, ça lui prend aussi un habitat de qualité. C'est là l'enjeu. La rivière fait face à des étiages extrêmes, où l’eau devient dramatiquement basse, puis sa température devient très chaude, affirme la technicienne en écologie.

Un parcours du combattant pour le roi des poissons
Un parcours du combattant pour le roi des poissonsVéronique Furois explique que, si les changements climatiques agissent comme un amplificateur, c’est l’utilisation de l’ensemble du bassin versant qui condamne l’habitat de celui qui est surnommé le roi des poissons.
Contrairement à la majorité des rivières de la Gaspésie qui prennent leur source dans les monts Chic-Chocs, la rivière Ouelle coule dans les basses terres du Saint-Laurent.
Pour aller pondre en amont, les saumons doivent traverser des kilomètres de terres agricoles.
Or, les bandes riveraines, dont la végétation devrait faire de l’ombre à la rivière, ne sont souvent pas respectées, déplore Mme Furois, qui ajoute que les infrastructures, le développement immobilier et la remise en culture d’anciennes terres dans le Haut-Pays augmentent aussi la pression sur l’habitat du saumon.

La coordonnatrice des opérations chez OBAKIR estime cependant que, bien que la dégradation de l’habitat du saumon soit complexe et multifactorielle, les coupes forestières sur les terres publiques en amont de la rivière posent le plus grand défi.
Les forêts, ce n’est pas juste le poumon de la terre, c’est aussi un tampon spongieux qui fait que l’eau s’écoule tranquillement, explique Véronique Furois.
Elle ajoute que la multiplication des coupes et des chemins forestiers modifie considérablement l’hydrologie : la neige fond plus vite au soleil printanier, et, lors des averses, l’eau ruisselle frénétiquement dans les fossés pour se jeter dans la rivière.
Résultat : la rivière se gonfle d’un coup, puis se vide tout aussi rapidement, et le poisson se retrouve ainsi piégé dans une eau stagnante et trop chaude.
D’autres rivières à saumon menacées
D’autres rivières à saumon menacéesLa professeure d’écologie des poissons Emmanuelle Chrétien, de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), souligne que plusieurs menaces pèsent sur le saumon pendant son long parcours migratoire en eau douce, mais aussi en eau salée.
Elle affirme que nous avons le pouvoir de limiter les perturbations en eau douce, notamment en conservant les couverts forestiers, en respectant des bandes riveraines adéquates et en suspendant la pêche quand la température de l’eau est trop élevée, afin de ne pas entraîner le saumon dans des luttes qui l’épuisent.

Le triste destin de la rivière Ouelle pourrait se répéter dans d’autres rivières si nos pratiques ne s’améliorent pas, estime la chercheuse.
« La rivière Ouelle, c’est peut-être le canari dans la mine pour d’autres rivières similaires des basses terres du Saint-Laurent, comme la Mitis, la Rimouski ou la Matane. »
Face à ce péril, OBAKIR refuse de baisser les bras. L’organisme mène une initiative cet été pour recenser et caractériser des refuges thermiques, de petits secteurs où l’eau apportée par des affluents reste fraîche.
En partenariat avec des propriétaires privés, l’objectif est d’y aménager des zones d’ombre durables pour offrir un répit vital aux poissons, même si l’organisme est bien conscient que c’est une goutte dans l’océan de facteurs qui menacent le saumon.
« En travaillant pour protéger le saumon, c’est sûr qu’on protège les autres rivières, les autres espèces. »

La rivière Ouelle héberge notamment l’anguille d’Amérique, une importante frayère d’éperlan arc-en-ciel et l’unique population d’omble chevalier du territoire.
C’est bien qu’on parle du saumon, et qu’on essaie de préserver son habitat. Si on peut aider d’autres espèces, tant mieux. Il y a beaucoup, beaucoup d’autres espèces qui sont éclipsées par l’attention qu’on porte sur le saumon, souligne la chercheuse Emmanuelle Chrétien.
En attendant, le déclin du saumon amène déjà des changements que les riverains peuvent observer.
Je vois beaucoup moins de balbuzards, je vois moins de martins-pêcheurs. Ça fait à peu près quatre ans qu’on ne voit plus de petites loutres. [...] Ce n’est pas juste le saumon qu’on va perdre, ça va plus loin que ça, témoigne la riveraine Nathalie Joannette, peinée.
Après avoir soigneusement remis son matériel dans son coffre de pêcheur, Christian Milliard contemple l’eau tiède de la Ouelle avec nostalgie.

La fermeture de la pêche sportive a plongé les lieux dans un profond silence, percé uniquement par le chant des oiseaux.
J'essaie de ne pas revenir, pour ne pas me souvenir, confie l'ancien guide, les yeux embués par les méandres du passé.
Une tristesse qui résonne aujourd'hui comme un ultime appel à rétablir l’habitat de ces géants d'argent.
- Journaliste : Véronique Duval
- Photos : François Gagnon
- Édition : Raphaëlle Ainsley-Vincent
- Révision : Karine Picard
- Réalisation : Julie Tremblay
* La photo d'en-tête du chapitre Un parcours du combattant pour le roi des poissons est de l'agence Reuters.


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