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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayQuand une personne est debout et reste immobile, il ne faut que 20 minutes pour commencer à ressentir de l’inconfort.
Ailleurs dans le monde, les caissières* ont accès à des sièges ergonomiques, pour soulager la pression causée par les longues heures à rester immobile au comptoir-caisse.
Mais au Canada, la grande majorité des caissières doit rester debout et endurer l’inconfort et la douleur.
Une journée dans le corps
Isabelle** est caissière depuis 15 ans. Elle termine ses journées avec des crampes, des engourdissements et des points dans le dos. La nuit, ses jambes lourdes nuisent à son sommeil.
Il y a des soirs que j’arrive à la maison et je n’ai plus le goût de rien faire parce que cette journée-là, je l’ai dans le corps, nous confie-t-elle.
Elle n’est pas la seule dans son supermarché à vivre avec cette douleur.
Tous les jours, les filles nous disent : “ah, ce serait bien de s'accoter”. Il n’y a pas une fille en magasin qui n’essaie pas de trouver une solution pour répartir le poids de la journée, répartir la douleur.
À défaut de pouvoir s’asseoir, elle aimerait pouvoir s’adosser le bas du dos à l’occasion. Il faut le faire sans que l’employeur le voit parce que, sinon, il te rappelle à l’ordre pour te dire, il faut que tu te tiennes debout, affirme-t-elle.

Le principal syndicat qui représente les caissières affirme que les employeurs sont extrêmement réfractaires à l’idée de permettre aux employées d’utiliser un banc pour augmenter leur confort.
Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier
De la résistance des employeurs
Depuis 2001, il existe un règlement au Québec qui stipule que des employés qui travaillent debout doivent pouvoir s’asseoir si le contexte le permet.
Pourtant, les caissières et leur syndicat affirment se buter à une incroyable difficulté à faire évoluer les pratiques.
Ça n’a pas évolué d’un iota, affirme Roxane Larouche, porte-parole des Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce, qui représentent 35 000 travailleurs d’épicerie au Québec. Même les nouveaux commerces fraîchement construits ne prévoient pas de réaménagement de l’espace de travail des caissières pour améliorer leur confort. Des occasions ratées, selon elle.
Béatrice Monfette, du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), remarque aussi que les grandes compagnies de supermarchés sont réfractaires à permettre aux caissières de s’asseoir ou d’implanter un banc assis-debout. Ils ont l’impression que ça pourrait avoir l’air pas trop professionnel et que la clientèle ne serait pas prête pour ça, indique-t-elle.
L’employeur a une idée préconçue du fait qu'être assis ou s’accoter, c’est paresseux, confirme Isabelle.
Pourtant, en 2024, un sondage Léger révélait que 86 % des répondants croient que les caissières devraient avoir la possibilité de choisir entre s’appuyer ou rester debout au travail. Ce que ça montre très très clairement, c’est que la clientèle est bien ouverte à implanter des sièges dans les commerces, selon Béatrice Monfette.
Le marché de l’alimentation est majoritairement contrôlé par trois compagnies au Québec. Sobeys, qui possède la chaîne IGA, et Loblaw, qui détient les Maxi et les Provigo, n’ont pas répondu à nos demandes. Metro, qui possède aussi la chaîne SuperC, répond que le travail à la caisse ne correspond pas à une position debout statique au sens strict, puisque les caissiers et caissières effectuent des mouvements réguliers, des déplacements de courte distance et des variations posturales liées à la tâche. Metro a refusé de répondre à nos demandes de précisions.
Les impacts sur la santé
La professeure émérite au Département des sciences biologiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Karen Messing, s'intéresse depuis des décennies à la question. Les effets de la position statique debout se font sentir de deux façons : l’accumulation de sang dans le bas du corps et des problèmes musculosquelettiques. Ça donne des inconforts, éventuellement des douleurs dans les membres inférieurs. Ce que les caissières disent, c’est que ça irradie vers le haut, éventuellement les cuisses, le dos, même les épaules, explique-t-elle.
Qu’ils essaient de tenir une journée à notre place. S’ils descendaient et qu’ils essayaient d’être 8 h aux caisses sans bouger, peut-être qu’ils comprendraient notre situation.
Alors pourquoi croit-on que c’est mieux pour la santé de travailler debout que de travailler en position assise?
Il y a une différence entre le fait de marcher et le fait d’être debout immobile, répond la professeure Messing.

La réglementation en vigueur au Québec stipule que les employés doivent avoir accès à un banc lorsque la nature du travail le permet.
Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier
Une réglementation peu appliquée
Le combat ne date pas d’hier. En 1991, des caissières de Port-Cartier gagnaient en cour le droit d’avoir accès à des bancs.
Adopté en 2001, l’article 170 du Règlement sur la santé et sécurité au travail stipule que des chaises ou des bancs doivent être mis à la disposition des travailleurs lorsque la nature de leur travail le permet.
Les coûts liés à l’implantation ou la perception des clients ne sont pas des arguments valables pour le professeur en santé et sécurité au travail à l’Université du Québec en Outaouais, Jean-Paul Dautel. La jurisprudence, elle s’en moque. À partir du moment où une personne a une job statique, elle devrait avoir un siège, peu importe la question de coût, peu importe la question de l’image, indique-t-il.
Trente-cinq ans plus tard, les caissières dans les supermarchés sont encore debout.
Roxane Larouche affirme que la grande majorité des inspecteurs de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST) n’appliquent pas la réglementation. C’est à géométrie variable, déplore-t-elle.
Il y a des inspecteurs qui ne semblent pas prendre ça au sérieux.
Il y a certains dangers qui sont invisibilisés, croit Jean-Paul Dautel. Il rappelle que la CNESST demande à ses inspecteurs de prioriser les risques comme les chutes et l’exposition à des produits chimiques. Le système québécois est davantage axé sur l’autorégulation des employeurs et les pénalités en cas d’infraction sont faibles, estime le professeur.
Tous les inspecteurs reçoivent une formation spécifique sur les risques ergonomiques. [...] Cette approche permet aux inspecteurs d’évaluer diverses situations de travail sous l’angle des risques ergonomiques, et ce, en fonction du cadre légal en vigueur, répond la CNESST.
L’organisme n’est pas en mesure de dire combien de fois il est intervenu pour ce type de problème, puisque son système de classification ne permet pas une telle précision.
Dès 2004, dans un article scientifique intitulé La souffrance inutile : la posture debout statique dans les emplois de service, Karen Messing indique que la CSST n’était pas intéressée par la douleur parce qu’il ne s’agit pas de maladie ou d’accident. Une personne peut vivre de la douleur pendant des années sans avoir droit à une compensation.

La professeure Karen Messing rappelle que dans d’autres commerces, comme les banques, les employés peuvent s’asseoir. Elle croit que les caissières des supermarchés sont victimes de leur statut social.
Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Mercier
Une question de sexe et de classe sociale?
Karen Messing croit que les doléances des caissières sont peu écoutées parce qu’il s’agit d’une profession majoritairement féminine et moins scolarisée.
C’est une vision quand même dure. S'ils ne sont pas debout, ils ne vont rien faire, ils sont paresseux. Il y a un certain mépris, déplore-t-elle.
On ne veut pas que la personne soit assise pendant que son client est debout. Les caissières, c’est un des métiers les moins payés. Donc, ce sont des gens qui font partie de la classe ouvrière. Il y a une différence de classe entre les caissières et les personnes qu’elles servent. Est-ce que le médecin se lève quand quelqu’un arrive dans son bureau? Pas toujours, selon elle.
Isabelle est certaine qu’elle serait plus productive si elle avait un moyen de soulager un peu ses douleurs. Elle serait aussi plus disponible pour répondre aux clients avec le sourire.
*Nous avons choisi d’écrire ce texte au féminin, puisque la grande majorité des employés aux caisses sont des femmes.
**Non fictif. Nous avons accepté de protéger l’identité d’Isabelle parce qu’elle craint les représailles de son employeur.


1 month ago
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