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L’Iran à la Coupe du monde : la FIFA ne peut plus « sauver la face »

2 months ago 18

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Le conflit qui a cours au Moyen-Orient continue de bouleverser la logistique entourant la présentation de la prochaine Coupe du monde de soccer. La participation ou non de l'Iran, qui est au cœur d'une guerre avec Israël et les États-Unis, l'un des trois pays hôtes de ce grand rendez-vous sportif, est au centre des discussions.

Mardi, l'ambassade d'Iran au Mexique a déclaré que le pays était en pourparlers avec la Fédération internationale de football association (FIFA) pour déplacer ses matchs de la Coupe du monde des États-Unis au Mexique.

Afin de faire le point sur le conflit et ses ramifications, Radio-Canada Sports s'est entretenu avec Yann Roche, professeur au Département de géographie et membre de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), spécialisé en géopolitique du sport.


Q. Le ministre iranien des Sports, Ahmad Donyamali, a déclaré la semaine dernière qu'il n'était pas possible pour l'Iran de participer à la Coupe du monde. Ce qu'on a appris mardi, c'est que le pays est désormais en pourparlers pour disputer des matchs de phase de groupes au Mexique. N'y a-t-il pas là une forme de double discours?

R. Tout à fait! Il y a un double discours dans le fait de dire à la fois que, d'un côté, l'Iran ne participera pas à la Coupe du monde, et ensuite de dire qu'il voudrait participer. Mais ce n'est pas si contradictoire que ça, parce que ça sous-entend : Nous participerons à la Coupe du monde, mais pas aux États-Unis. Ou, du moins, nous allons limiter au maximum le fait de participer sur le territoire étasunien.

C'est une déclaration qui est à la fois très politique et sportive parce que, quand on disait que l'Iran ne participerait pas, en fait, c'était parti du fait que Donald Trump a dit que l'Iran était bienvenu sur le territoire. Ce à quoi la fédération iranienne a répondu : C'est bien gentil, mais ce n'est pas à vous de le dire. Jamais dans l'histoire de la Coupe du monde un dirigeant n'a dit que les équipes étaient bienvenues ou pas, parce que ça ne relève pas du politique; ça relève des fédérations.


Q. Le président Trump avait d'ailleurs jugé la présence des Iraniens à la Coupe du monde comme inappropriée, pour leur propre vie et leur sécurité. Ces propos ressemblent à une menace, non?

R. Il y a eu deux messages. Le premier disait que [les Iraniens] étaient les bienvenus, à la suite d'une discussion avec le président de la FIFA, Gianni Infantino. Ensuite, il y a eu le deuxième message, qui répétait qu'ils étaient les bienvenus, mais en mentionnant effectivement que c'était à leurs risques et périls, ce qui peut sembler très facilement être une menace, une manière de leur dire : Je ne peux pas vous en empêcher, ou, du moins, je n'essaierai pas, mais c'est votre problème si quelque chose se passe.

Je pense que quelqu'un a dû lui dire qu'il n'avait pas ce droit-là, alors d'une manière relativement subtile, il a mentionné qu'ils pouvaient venir, mais que ce n'était plus son problème s'il leur arrivait quelque chose. Encore une fois, c'est tout à fait inconnu dans l'histoire de la Coupe du monde. Jamais on n'a vu un président dire ce genre de choses, même à l'époque des généraux en Argentine, en 1978.


Q. Le Mexique a déjà donné son approbation pour accueillir des matchs de l'Iran. Quelle est la portée d'un tel geste pour les relations avec les États-Unis?

R. Il y a deux manières de le voir. La première serait de permettre de sauver la participation de l'Iran, et du point de vue de la FIFA, ça irait bien, ce serait relativement acceptable ou intéressant, parce qu'il y a la dimension économique, la dimension sportive aussi, même si l'on sait que la FIFA n'est pas toujours si intéressée au sport en tant que tel.

Par contre, ça risquerait de faire un peu perdre la face à Donald Trump. On sait que c'est peut-être la principale préoccupation actuelle de Gianni Infantino, d'essayer de régler la situation en épargnant l'ego de Donald Trump. Si l'Iran va jouer au Mexique, ça veut dire : On participe, mais on se moque complètement de ce que tu en penses.

C'est un message très fort qui sera pris comme une provocation. Et on connaît un peu la manière dont le président américain réagit à ce genre de choses...


Q. Si jamais la FIFA devait refuser de déplacer les matchs de la phase de groupes de l'Iran au Mexique, quels seraient les scénarios possibles?

R. C'est très difficile de savoir ce que va faire la FIFA. D'abord et avant tout, c'est une question, je pense, d'organisation. Il y a déjà beaucoup d'engagements qui ont été pris, y compris avec les villes qui accueillent les matchs. On sait que les Iraniens sont censés jouer à Los Angeles et à Seattle, et qu'ils sont basés en Arizona pour l'ensemble des matchs du premier tour.

Il y a une dimension organisationnelle qui est très complexe. Il faudrait trouver des villes pour accueillir les matchs au Mexique, il faudrait que les autres équipes soient d'accord aussi, et que Los Angeles et Seattle disent : Nous sommes d'accord pour que les matchs n'aient pas lieu.

En même temps, si l'Iran ne vient pas, ça veut dire qu'on a une poule à trois équipes, et ça veut dire des revenus en moins. Donc, là aussi, il y a deux éléments. Je pense que la FIFA est coincée entre deux solutions, dont aucune n'est bonne.


Q. Y a-t-il un scénario où tout le monde est gagnant?

R. Je ne penserais pas. Dans le contexte actuel, le scénario, disons, le moins dommageable serait que tout se passe comme prévu, que les Iraniens viennent, que les matchs se jouent dans les stades où ça avait été prévu. C'est ce qui coûterait le moins cher.

Et ça serait, en quelque sorte, une manière de ne pas créer un précédent, notamment vis-à-vis de la position du pays organisateur, qui, normalement, ne se mêle pas de ce qui se passe sur le terrain.


Q. S'il accède à la phase éliminatoire, l'Iran pourrait devoir disputer des matchs en sol américain. Est-ce que disputer des matchs au Mexique ne fait que repousser l'inévitable?

R. Si l'Iran passe le premier tour – comme il a de bonnes chances de le faire –, les chances ou les risques qu'il joue aux États-Unis par la suite sont grands, et on ne fait que retarder le problème, ce qui serait encore pire.

Imaginez toutes les questions de sécurité, toutes les questions d'enjeux politiques et géopolitiques associées à ça. Dans une phase de qualification directe, les enjeux sportifs sont encore beaucoup plus forts, donc la tension serait encore plus grande et les risques de faire perdre la face à tout le monde, si les choses tournaient de cette manière-là, seraient encore plus grands.

Vous avez vu ce qui vient de se passer avec la Coupe d'Afrique des nations, la totale mascarade, tout ce qui est en train de pendre au nez de Confédération africaine de football (CAF)? On voit que plus le tournoi avance, plus les enjeux politiques sont énormes.


Q. En décembre, Gianni Infantino a remis le premier Prix de la paix de la FIFA à Donald Trump. Avec la relation d'amitié qui semble unir les deux hommes, la neutralité politique du tournoi avait été remise en question. Peut-on parler de conflit d'intérêts?

R. Je ne vois pas comment Gianni Infantino peut sortir de cette perception qui n'en est pas une. Il y a des choses qui ont été accordées aux États-Unis et qui n'ont jamais été accordées à quiconque jusqu'à maintenant.

Regardez pour nous, au Canada, comment l'organisation à trois pays est devenue aux yeux d'à peu près tout le monde en dehors de l'Amérique du Nord, comme la Coupe du monde des États-Unis. On ne mentionne que très accessoirement le Canada et le Mexique.

Déjà, il y a eu un accaparement de la Coupe du monde par les États-Unis avec l'assentiment de Gianni Infantino. Et à plusieurs reprises, il a mentionné à quel point il admirait Donald Trump. Il a été présent sur le Conseil de la paix et dans plusieurs décisions et discussions politiques. Donc, à aucun moment il ne peut avoir l'air de ne pas être en conflit d'intérêts.

Je pense que la seule chose qui peut empêcher la FIFA d'être uniquement et totalement dans le sillage complet des volontés de Donald Trump, c'est les raisons économiques. [...] On n'est pas dans une situation où la FIFA peut encore vraiment sauver la face. Elle peut simplement essayer d'épargner le maximum d'argent par rapport à ce que ça lui coûterait autrement.


Q. Croyez-vous que l'Iran sera bel et bien présent lors de la Coupe du monde?

R. Les chances sont quand même assez fortes que l'Iran participe. Il y aura sans doute de la pression de la part de la fédération iranienne puisque, normalement, [les Iraniens] se sont qualifiés, et on ne devrait pas pouvoir les en empêcher. Mais est-ce qu'ils vont le faire? Et dans quelles conditions le feront-ils? Ça, c'est autre chose.

Les propos de Yann Roche ont été édités à des fins de compréhension et de clarté.

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