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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayIl n’y aura finalement pas de cannabis en vente dans la communauté kanien'kehá:ka (mohawk) de Kahnawà:ke, au sud de Montréal. Après une saga de plusieurs années, le conseil de bande a pris cette décision sous la pression de la population, qui craint pour l’avenir de ses enfants et a le regard tourné vers d’autres communautés où la situation a dégénéré.
Glenda Deer tape presque du poing sur la table. Le cannabis n’est pas bon pour nous. Ce n’est pas bon pour les jeunes. Je ne veux pas voir ça ici, dit cette aînée d’un ton ferme, ses yeux clairs grands ouverts.
C’est un bon résumé, lance en riant la leader spirituelle, Eileen Patton.
Réunies dans la cuisine attenante à la Mohawk Trail Longhouse, l’une des deux maisons longues de la communauté (voir encadré), les deux femmes discutent du sujet avec Joe Deom, un autre aîné, et Lynn Norton, secrétaire pour la Nation Kanien'kehá:ka (mohawk) de Kahnawà:ke, cette communauté située sur la rive sud de Montréal.
Tous sont profondément opposés à la vente de cannabis sur leur territoire.

Eileen Patton croit qu'il faut protéger les enfants contre le cannabis.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Depuis 2018, la vente et la consommation de cannabis récréatif sont légales au pays. Chaque province et territoire peut organiser ce commerce à sa guise et les gouvernements peuvent signer des ententes avec les communautés autochtones qui le souhaitent. Certaines ont décidé de légiférer et de se doter d'un outil pour encadrer cette industrie.
À Kahnawà:ke, la réflexion a débuté en amont. Déjà en 2019, la communauté était divisée. En 2021, le cadre légal a été créé et le conseil réfléchissait à délivrer trois permis de vente. En avril et en juin 2025, des membres sont montés aux barricades à l’occasion de différentes manifestations.
Le conseil a alors décidé de mettre en place un moratoire, qui s’est finalement soldé par l’abandon de ce projet, en mars dernier.
Selon Darlene Alfred, une membre de la communauté, la démission de tous les membres de la Commission de contrôle du cannabis, créée justement pour encadrer la vente de cannabis, a aussi poussé le conseil à prendre cette décision. Malgré leurs tentatives de trouver des remplaçants, personne n’a candidaté.
L’illustration, selon elle, de l’opposition de la majorité de la communauté envers le cannabis.
Deux maisons longues à Kahnawà:ke
La communauté compte deux maisons longues : la Mohawk Trail Longhouse et la Longhouse 207. Dans la tradition iroquoienne, la maison longue est une structure communautaire dans laquelle se réunissent les différents clans de la communauté. Les femmes siègent d’un côté, les hommes d’un autre, dans un esprit d’équilibre. Même s’il existe deux maisons longues à Kahnawà:ke, elles se parlent et s’unissent sur les sujets importants. Elles représentent une forme de leadership traditionnel qui se distancie du conseil de bande.
Les deux maisons longues avaient aussi rendu publique leur position dans un long communiqué de presse. La vente libre de cannabis est perçue par beaucoup comme une menace sérieuse pour le bien-être, la sécurité et la santé spirituelle de notre communauté, écrivaient-elles.
Des risques pour les plus jeunes
À Kahnawà:ke, le combat contre le cannabis ne date pas de la légalisation, selon Ka’nahsohon Kevin Deer, lui aussi leader spirituel. L’aîné se souvient d’avoir déjà participé à des manifestations à la fin des années 1990 sur le sujet.

Ka’nahsohon Kevin Deer explique que les enseignements de sa nation interdisent la consommation de substances qui altèrent le jugement.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Des membres de la communauté, et particulièrement les femmes, parlaient de tolérance zéro envers la drogue. À cette époque, certaines personnes avaient même été expulsées parce qu’elles avaient été prises en flagrant délit de trafic de drogue, se souvient-il.
D’ailleurs, Eileen Patton insiste sur le fait que les jeunes mères ont été très présentes lors des dernières manifestations.
L’un des arguments des opposants est le risque que leurs enfants tombent dans le piège de la consommation.
C’est dans nos enseignements de ne pas prendre de substance qui altère notre esprit, appuie Joe Deom. Un point que soulève aussi Kevin Deer. Il évoque la spiritualité des Kanien'kehá:ka et rappelle que l’alcool et le tabac – celui qui contient de la nicotine et qui n’est pas utilisé à des fins traditionnelles – sont aussi des drogues.
On parle souvent du grand arbre de la paix. Et à son sommet se trouve un pygargue à tête blanche. Cette tête blanche est censée nous rappeler que nous devons préserver la pureté de notre esprit. Le cerveau est lié au corps, donc il faut faire attention à ce qu'on ingère pour que ça n'affecte pas l'esprit, détaille-t-il.

Joe Deom craint que malgré l'interdiction, du cannabis puisse se vendre sous le manteau.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Lynn Norton parle elle aussi des effets du cannabis sur les gens. Ils n’ont plus la force de se battre quand ils sont dans cet état végétatif. Quand tu n’es pas toi-même, où est ta combativité naturelle? Nous, tout ce qu’on fait, c’est se battre. On doit se battre pour tout, pour nos droits, insiste-t-elle.
Plus largement, l’aînée Glenda Deer croit, comme ses amis, qu’offrir trois permis de vente ouvrirait une porte difficile à refermer, malgré la volonté de réguler ce commerce grâce à la commission.
Le rôle de la Commission de contrôle du cannabis
Dans la foulée de la légalisation, la Commission de contrôle du cannabis, qui a compté trois membres et un gestionnaire bénévoles, a été créée pour superviser les demandes d'ouverture de points de vente, ainsi que les demandes de production.
Elle a été chargée de vérifier les antécédents des candidats aux permis de vente et de production. La situation financière des candidats était aussi scrutée à la loupe.
À la suite d’une étude qui s’est basée sur la demande potentielle de la communauté, le conseil a déterminé que trois permis seraient accordés pour la vente de cannabis.
Quatorze personnes ont demandé l’obtention de l’un de ces permis. Si l’une d’elles a un lien familial avec un membre de la commission, celui-ci doit se désister et être remplacé.
Aujourd'hui, plus personne ne siège à la commission, mais elle demeure existante, notamment pour délivrer les permis de production et transformation du cannabis.
À Kahnawà:ke, deux entreprises de ce genre existent, avec l'autorisation de Santé Canada et du conseil de bande. Ces producteurs, qui n'ont pas répondu à nos sollicitations, ne peuvent toutefois pas vendre leurs produits au sein de la communauté.
Réguler pour protéger
Dans son bureau situé dans le poste de police des Peacekeepers, Tara Jacobs sort un énorme cartable dans lequel se trouvent les règles encadrant cette commission.
Au mur, un petit cadre lui rend hommage pour ses années de service. Elle y a siégé de 2019 à 2025 et fait partie des rares ayant candidaté.

Une Commission de contrôle du cannabis a été fondée à Kahnawake lorsqu'il était question de réguler l'industrie.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Personne ne voulait s’en mêler, parce qu’ils s’exposaient à des représailles, analyse Lynn Norton, qui témoigne de la colère dont elle est parfois victime sur les réseaux sociaux de la part des pro-cannabis.
Tara Jacobs, elle, a réfléchi autrement. Je ne suis pas en faveur de la vente de cannabis. Moi-même, je n’en consomme pas, mais j’ai senti qu’il était de mon devoir de siéger pour que cela soit réglementé, dit-elle, ajoutant qu’il fallait suivre ensuite une formation pour que les représentants de la commission saisissent bien les enjeux.
Darlene Alfred, une autre membre de la communauté, y a siégé elle aussi. Ce qui m’intéressait, c’était la possibilité de faire progresser le secteur grâce à une réglementation stricte, explique-t-elle de son côté.
Je suis grand-mère et arrière-grand-mère, et je suis très préoccupée par l’industrie du cannabis. Je m’y suis intéressée parce que nous avons eu des problèmes de drogue dans notre communauté et il est crucial de savoir quel message nous enverrons à nos jeunes si nous autorisons [la vente de cannabis].
Par la suite, elle raconte que la commission a installé des kiosques pour expliquer de quoi il s'agissait et quel était leur rôle.
Le conseil de bande devait rester à l'écart. Mais des conseillers se sont impliqués [dans le travail de la commission], c’était une ingérence. J’avais l’impression que nos décisions n’étaient pas respectées, ajoute encore Mme Alfred. C’est cette situation qui l’a poussée à démissionner du conseil. Le grand chef Cody Diabo assure que la commission était indépendante.
De plus, un manque de communication semble avoir entraîné une certaine suspicion selon laquelle siéger à la commission signifiait forcément être pro-cannabis dans les esprits, ce que Tara et Darlene réfutent.

À Kahnawà:ke, les magasins qui vendent des cigarettes sont nombreux et les membres ne voulaient pas qu'il en soit de même pour les magasins de cannabis.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Si des magasins de cannabis devaient être implantés, j’aurais voulu qu’ils soient encadrés pour qu'on n'en ouvre pas 30 ou 40, argumente Tara Jacobs.
La situation qui a cours dans d’autres communautés, comme Kanesatake ou Tyendinaga, est dans son esprit. C’était ma principale priorité en intégrant la commission. Je ne veux pas stigmatiser les autres communautés, mais je ne voulais pas que [la question du cannabis] devienne incontrôlée, affirme-t-elle.
Tara Jacobs ne mentionne pas Kanesatake, située près d’Oka, à l'ouest de Montréal. Mais là-bas, aucune réglementation encadrant la vente ou la production de cannabis n’a été mise en place.

Les opposants craignaient que le cannabis se développe de manière anarchique, comme les cabanes à cigarettes.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Ce vide réglementaire a laissé, au fil des années, carte blanche à une pléthore d’investisseurs qui ont décidé d’ouvrir leur boutique de vente de cannabis comme bon leur semblait et sans se soucier d'obtenir l'approbation d'une quelconque autorité.
Selon plusieurs témoignages recueillis par Espaces autochtones, certains des magasins ouverts à Kanesatake sont détenus par des propriétaires qui auraient un lien avec des gangs ou qui ont eux-mêmes déjà été condamnés par la justice.
Dans leur déclaration commune de mai 2025, les maisons longues évoquaient justement cet aspect. Nous n'avons aucun doute que le crime organisé infiltrerait et exploiterait rapidement l'industrie, si elle était autorisée ici, peut-on y lire.
Le grand chef de Kahnawà:ke Cody Diabo, élu en 2024, assure que la priorité est la sécurité de la communauté, qu'il s'agisse de santé publique ou de sécurité tout court.

Le grand chef Cody Diabo croit que l'industrie du cannabis aurait pu profiter à la communauté.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Cody Diabo pense qu’il est difficile de comparer un secteur réglementé, comme cela aurait été le cas ici, à un secteur non réglementé. Les contrôles et les obligations de déclaration constituent un frein important [contre le développement d’une industrie désorganisée], croit-il.
Joe Deom évoque la situation à Akwesasne, située à cheval sur les frontières du Québec, de l'Ontario et de l'État de New York. Cette autre communauté Kanien'kehá:ka réfléchit à encadrer le commerce de cannabis depuis 2019. Ils sont envahis par les magasins de cannabis et tous les problèmes qui vont avec, détaille-t-il. La même année, un point de vente avait fait l'objet d'une perquisition après plusieurs autres.
Un manque à gagner?
En fermant la porte au commerce du cannabis, les Kanien'kehá:ka de Kahnawà:ke renoncent-ils à un apport financier pour la communauté?
Il était prévu que, la première année de son ouverture, un magasin de vente verserait 0,5 % de ses revenus totaux à la communauté, ce chiffre augmentant chaque année pour atteindre un maximum de 2,5 %.
Mais la plupart des gens que nous avons rencontrés pensent que la volonté des entrepreneurs de se lancer dans le commerce de cannabis est avant tout motivée par l’appât du gain au détriment des intérêts de la communauté.
Notre économie traditionnelle a été nationalisée sous le contrôle et au profit de la collectivité, et non pour l'indulgence d'individus, indiquaient les maisons longues dans leur déclaration.

Kahnawà:ke a tenté, comme d'autres communautés autochtones du Canada, de réguler la vente de cannabis sur son territoire.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Tara Jacobs croit que Kahnawà:ke dispose d’une économie plutôt florissante et qu’elle n’a pas vraiment besoin des retombées économiques de trois magasins de cannabis pour continuer sur cette voie. On a des stations-service, des cabanes à tabac, des casinos…tout ce qu’il faut, énumère-t-elle.
Mais les aînés de la maison longue soulignent que des commerces vendant des produits à base de cannabis, comme des vaporisateurs, sont déjà présents et que ces entrepreneurs se cachent derrière notre souveraineté pour s'en mettre plein les poches.
Dans la société capitaliste dans laquelle nous vivons, l’argent passe avant les gens.
Le grand chef Cody Diabo concède que si des gens s’engagent dans un secteur d’activité, il faut que cela profite aux membres de la communauté dans son ensemble. Il nuance toutefois son propos en ajoutant que le commerce de cannabis aurait pu stimuler l’économie et générer des revenus pour la communauté, puisqu’une partie des profits seraient revenus au conseil de bande.

Le cannabis récréatif est devenu légal au Canada en 2018, sous le premier gouvernement de Justin Trudeau.
Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck
Toute source de revenus légitime est assurément un atout, surtout face aux coupes budgétaires et aux réductions de programmes. Tout est bon à prendre.
Toutefois, lui aussi estime que Kahnawà:ke se porte bien au niveau économique. Les membres de la communauté constatent que les autres sources de revenus sont très bonnes, donc ce n'est pas nécessaire, conclut-il.
Nous avons tenté de contacter plusieurs personnes qui ont demandé à obtenir un permis auprès de la Commission de contrôle du cannabis. L’une d’elles a décliné notre demande, les autres ne nous ont jamais répondu.
Malgré la décision du conseil de bande, toutes les personnes avec qui Espaces autochtones s’est entretenu pensent que cela n’empêchera pas la vente du cannabis sous le manteau. Selon elles, c’est même déjà le cas.
Il y a des gens qui ont cette mentalité à Kahnawà:ke : "Je suis Mohawk, je fais ce que je veux et personne ne me dira non", croit Kevin Deer.
Lynn Norton rappelle que lorsque le cannabis est devenu légal, certains Mohawks ont, d’un coup, brandi un soi-disant droit ancestral pour la vente de cannabis, alors qu’ils n’en avaient jamais parlé auparavant.
Le grand chef Diabo se veut rassurant. Il explique que ça a toujours été comme ça, même avant la légalisation du cannabis, les gens en vendaient et qu’il appartient désormais aux membres de dénoncer ces situations illégales pour que la police puisse mener son enquête. Ce qu’elle fera, promet-il.
Sur le qui-vive
Malgré tout, rares sont ceux qui estiment que le chapitre concernant la vente de cannabis est définitivement clos.
Tant qu’il y aura une Commission de contrôle du cannabis, la question des points de vente au détail pourra être soulevée, pense Lynn Norton, qui évoque l’incertitude des prochaines élections pour élire un nouveau conseil de bande.
Eileen Patton croit même qu’au sein du conseil de bande, rien n’est clair, ce qui, pour elle, représente un risque. Elle assure qu’il faut continuer à être sur le terrain et communiquer, pour ne surtout pas créer ne serait-ce qu’un petit appel d’air.

Les opposants souhaitent plus que tout protéger leurs enfants.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Darlene Alfred, elle, pense qu'aujourd'hui l'industrie du cannabis à Kahnawà:ke a besoin d'une pause.
Des gens de tous les horizons se sont mobilisés et ont participé activement [aux manifestations]. Ils ont clairement exprimé leur opposition. Si [le conseil] n'a pas compris ce message, c'est qu'il y a un problème.
Le grand chef le conçoit : tout peut changer avec un nouveau conseil de bande. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve, mais, pour le moment, la communauté en est là. Avec l’arrivée des nouvelles générations, les choses pourraient changer, dit-il.
Si la décision du conseil semble avoir apaisé les tensions, les membres sont désormais tournés vers les prochaines élections de 2027, car tout pourrait changer avec l'arrivée d'un nouveau conseil.


3 weeks ago
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