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Face au séparatisme albertain, les Premières Nations cherchent conseil au Québec

3 hours ago 2

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Réunis à Ottawa, des chefs de l’Alberta ont amorcé un dialogue avec leurs homologues québécois afin de tirer les leçons des référendums de 1980 et de 1995. À leurs yeux, la possible indépendance de l’Alberta ne constitue pas seulement une menace pour l’unité canadienne : elle remet directement en jeu les traités, les territoires et les ressources des Premières Nations.

La scène aurait été difficile à imaginer il y a encore quelques mois. Dans les couloirs du Centre Rogers d'Ottawa, où se tient l’Assemblée générale annuelle de l’Assemblée des Premières Nations, des dirigeants autochtones de l’Alberta sont venus à la rencontre de chefs du Québec pour parler de souveraineté, de référendums et de frontières.

À l’origine de cet échange se trouve Trevor Mercredi, grand chef de la Confédération des Premières Nations vivant sous le Traité no 8. L'épicentre de la production de sables bitumineux du Canada se trouve dans le territoire visé par ce traité.

Alors que les velléités indépendantistes gagnent en visibilité dans sa province, le dirigeant cherche à comprendre comment les Premières Nations du Québec ont traversé les référendums de 1980 et de 1995, et quelles leçons l’Alberta pourrait en tirer.

Nous avons eu une discussion hier avec les chefs du Québec, explique-t-il en entrevue. L’Alberta fait face à la séparation, tandis que le Québec vit avec cette question depuis de nombreuses années. Nous nous sommes donc assis avec eux pour trouver des idées et établir des relations.

La rencontre a notamment réuni Trevor Mercredi et Francis Verreault-Paul, chef régional de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL). Elle ne visait pas encore à établir une stratégie commune, mais plutôt à ouvrir un canal de communication entre deux régions placées devant des situations politiques à la fois comparables et profondément différentes.

Nous avons parlé de la question de la séparation et de la façon dont nous pouvons travailler ensemble, poursuit Trevor Mercredi. Il s’agit de comprendre comment ils ont géré cette situation dans le passé au Québec et comment nous la vivons aujourd’hui en Alberta, afin de nous assurer d’adopter une position forte.

Portrait d'un participant à une assemblée.

Trevor Mercredi, grand chef de la Confédération des Premières Nations visées par le Traité no 8 en Alberta, participe à l'Assemblée générale annuelle de l'Assemblée des Premières Nations, à Ottawa. Les dirigeants autochtones albertains dénoncent les répercussions qu'aurait un éventuel projet d'indépendance sur leurs droits issus des traités.

Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Les leçons du Québec

Du côté québécois, Francis Verreault-Paul se montre prudent. Le chef régional ne prétend pas avoir fourni un mode d’emploi à ses homologues des Prairies. Il insiste plutôt sur le caractère exploratoire de la rencontre. Je ne pense pas qu’on ait donné de conseils, précise-t-il.

Il indique que plusieurs chefs québécois étaient déjà en fonction lors du référendum de 1995 et siègent encore aujourd’hui autour des tables politiques des Premières Nations. Cette mémoire politique pourrait devenir précieuse pour les dirigeants albertains.

Durant les campagnes référendaires québécoises, les nations autochtones avaient affirmé qu’elles ne pouvaient être entraînées contre leur gré dans un Québec indépendant. Elles avaient aussi défendu leur propre droit à l’autodétermination et rappelé que leurs territoires ne pouvaient simplement être intégrés à un nouvel État sans leur consentement.

Un dirigeant à une assemblée.

Francis Verreault-Paul, chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, a rencontré des dirigeants des Premières Nations de l'Alberta à Ottawa afin d'échanger sur les enjeux liés au projet indépendantiste albertain.

Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine

Francis Verreault-Paul souligne cependant que le contexte albertain ne reproduit pas exactement celui du Québec.

La question est même devant les tribunaux. Il y a eu un jugement favorable accordé aux Premières Nations. Ceci dit, l’Alberta semble aller de l’avant vers l’automne pour poser une question. Le contexte est différent de ce qui a été vécu en 1995 et en 1980.

En mai, la Cour du Banc du Roi de l’Alberta a annulé l’approbation d’une pétition citoyenne sur l’indépendance, estimant que les Premières Nations auraient dû être consultées avant que le processus soit autorisé.

Le gouvernement provincial a néanmoins prévu soumettre une question liée à la séparation lors du référendum du 19 octobre. Les électeurs devront se prononcer sur le maintien de l’Alberta au sein du Canada ou sur l’ouverture d’un processus constitutionnel pouvant mener à un éventuel référendum contraignant sur l’indépendance.

Cette démarche demeure vivement contestée par un certain nombre de chefs des Premières Nations, qui estiment ne pas avoir été adéquatement consultés et craignent que leurs droits issus des traités ne soient relégués au second plan dans le débat.

Un groupe de personnes est réunie devant uine Assemblée législative.

Le grand chef Trevor Mercredi prend la parole à Edmonton lors d’un rassemblement de dirigeants des Premières Nations opposés aux velléités d’indépendance de l’Alberta.

Photo : La Presse canadienne / Jason Franson

Ce sont des terres visées par les traités

Pour Trevor Mercredi, le débat repose sur une méconnaissance fondamentale de l’histoire canadienne. L’Alberta, rappelle-t-il, a été créée en 1905, après la conclusion de plusieurs traités entre la Couronne et les nations autochtones.

Il est important de comprendre que l’Alberta elle-même n’a été formée qu’après la conclusion des traités, insiste-t-il.

Il explique que le Traité no 8, signé en 1899, couvre un immense territoire qui dépasse largement les frontières actuelles de la province. Il s’étend sur le nord de l’Alberta, mais aussi sur des parties de la Colombie-Britannique, de la Saskatchewan et des Territoires du Nord-Ouest.

Une sécession albertaine créerait donc, selon les chefs, une nouvelle frontière internationale au milieu d’un territoire régi par une relation historique avec la Couronne. Le grand chef refuse ainsi que les frontières provinciales soient considérées comme supérieures aux droits issus des traités.

Lorsqu’on entend parler de séparation, il faut s’assurer que tout le monde comprenne qu’il s’agit de terres visées par les traités et de ressources visées par les traités, affirme-t-il.

Les séparatistes peuvent avoir des griefs envers le gouvernement fédéral, mais cela ne signifie pas qu’ils ont le droit de s’approprier nos ressources et nos terres pour leurs propres objectifs.

Si le projet devait progresser, Trevor Mercredi promet de défendre les nations représentées par le Traité no 8 devant les tribunaux. Pour les chefs albertains, aucune redéfinition des frontières canadiennes ne pourrait intervenir sans leur consentement libre, préalable et éclairé.

Cette position rejoint celle défendue cette semaine par la cheffe nationale de l’Assemblée des Premières Nations, Cindy Woodhouse Nepinak. Plusieurs dirigeants albertains ont adopté un ton encore plus combatif. Le chef de la Première Nation de Cold Lake, Kelsey Jacko, a ainsi décrit le rapport de force actuel comme une véritable guerre politique.

Un dirigeant des Premières Nations s'adresse aux médias lors d'une conférence de presse.

Le chef de la Première Nation de Cold Lake prend la parole lors d'un rassemblement consacré à la défense des droits issus des traités. Les dirigeants autochtones de l'Alberta soutiennent qu'un éventuel projet d'indépendance de la province ne pourrait se faire sans le consentement des Premières Nations.

Photo : La Presse canadienne / Liam Richards

La bataille ne se déroulera toutefois pas uniquement devant les juges. Les dirigeants du Traité no 8 préparent leurs membres à participer au référendum provincial d’octobre.

Nous organisons notre peuple et nos nations, déclare Trevor Mercredi. Nous mettons en place une campagne pour que nos membres soient prêts à voter, qu’ils aient leurs pièces d’identité et qu’ils sachent où se trouvent les bureaux de vote.

Cette mobilisation doit permettre aux Premières Nations de faire entendre leur voix dans une consultation qui, selon le grand chef, servira également de répétition générale en prévision d’autres affrontements politiques. Le référendum d’octobre n’est pas contraignant. Il nous donnera vraiment l’occasion d’amener nos membres aux urnes et de nous assurer que nos voix soient entendues, souligne-t-il.

Une responsable politique prend la parole lors d'une conférence de presse.

La première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, défend la tenue d'un référendum sur l'avenir constitutionnel de la province, une initiative qui suscite l'opposition de plusieurs Premières Nations.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Malgré l’inquiétude perceptible parmi les chefs, Trevor Mercredi ne décrit pas les communautés comme étant prises de panique. Il parle plutôt d’une mobilisation nourrie par la crainte que les droits issus des traités soient mal compris ou relégués au second plan dans le débat public.

Nos nations sont préoccupées par les discussions sur la séparation en raison du manque de compréhension, chez une majorité d’Albertains et de Canadiens, des traités et des accords fondateurs qui ont contribué à créer le Canada et les provinces, dit-il.

D'après lui, les traités sont encore trop souvent présentés comme de vieux documents symboliques, sans portée concrète. Certains Albertains croiraient même que les Premières Nations ont entièrement cédé leurs terres et renoncé à leurs droits lors de leur signature, déplore-t-il.

Beaucoup de gens pensent qu’il s’agit d’un mythe et non d’un véritable document. Notre système d’éducation doit prendre du recul et examiner la véritable histoire du Canada afin que nous puissions avancer dans la bonne direction.

Le chef voit néanmoins une conséquence paradoxalement positive dans la montée du séparatisme : rarement les traités auront-ils occupé une place aussi importante dans le débat politique albertain. Pourquoi faut-il des poursuites judiciaires et des discussions sur la séparation pour que les gens parlent des droits issus des traités? demande-t-il. Tout à coup, ils se retrouvent au premier plan.

Des personnes transportent des boîtes lors d'un rassemblement.

Des partisans de l'indépendance de l'Alberta remettent des boîtes contenant des signatures à Élections Alberta dans le cadre de leur démarche en faveur d'un référendum sur la séparation de la province.

Photo : La Presse canadienne / Jason Franson

Des soupçons d’influence américaine

Une autre préoccupation traverse les discussions à Ottawa : celle d’une possible influence venue des États-Unis. Certains militants séparatistes ont publiquement évoqué la possibilité qu’une Alberta indépendante se rapproche de Washington, voire qu’elle rejoigne un jour les États-Unis.

Trevor Mercredi affirme observer une forte influence américaine dans sa province. Les chefs signataires de traités en Alberta ont adopté une résolution demandant une enquête sur le financement et les appuis dont bénéficierait le mouvement séparatiste.

Nous ne disons pas qu’un acte de trahison a été commis, précise-t-il. Mais nous aimerions qu’une enquête soit menée pour savoir comment le processus de séparation est financé, qui le finance et qui se trouve derrière ces discussions.

Le chef s’interroge notamment sur les liens entretenus aux États-Unis par certains responsables et militants albertains. Il estime que les circonstances entourant le financement et les appuis du mouvement séparatiste mériteraient d’être examinées.

Je pense qu’à l’avenir, cela finira par être révélé , avance-t-il. Tout finit toujours par apparaître au grand jour. Ce qui est fait dans l’obscurité finit par être montré à la lumière.

Une solidarité nationale à construire

Au-delà de l’Alberta et du Québec, Trevor Mercredi assure que les Premières Nations du pays sont unies contre toute tentative de sécession menée sans leur participation. Il existe absolument une solidarité partout au Canada avec nos nations lorsqu’il est question de séparation, affirme-t-il.

Cette solidarité devra néanmoins être transformée en stratégie. La rencontre avec Francis Verreault-Paul constitue, à ses yeux, une première étape : créer des liens, comparer les expériences et préparer une réponse commune avant que la crise ne s’aggrave.

Le chef québécois de l’APNQL entend lui aussi maintenir ce dialogue. On va continuer à suivre la situation albertaine, dit-il, notamment parce que les décisions rendues par les tribunaux pourraient créer une jurisprudence utile ailleurs au Canada. On a beaucoup de connaissances à se partager, observe Francis Verreault-Paul.

La réalité de chaque région est différente parce que les gouvernements provinciaux et territoriaux sont très différents. Ces relations sont différentes, alors on essaie de partager ce type d’expérience.

La question albertaine devrait donc dépasser largement les frontières de la province de l’Ouest au cours des prochains mois.

L’indépendance de l’Alberta pourrait notamment se retrouver au cœur de discussions prévues le 26 octobre, lorsque des dirigeants des Premières Nations de partout au pays doivent rencontrer le premier ministre Mark Carney ainsi que les premiers ministres provinciaux et territoriaux.

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