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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayLa crise énergétique actuelle pourrait-elle accomplir ce que des décennies de sommets climatiques ont peiné à réaliser?
Si l’idée semble absurde, la réalité l’est beaucoup moins. Prises au piège d’une guerre au Moyen-Orient qui s’invite dans notre quotidien, nos économies paient aujourd’hui le fort prix de leur dépendance au pétrole et au gaz, devenue une grande vulnérabilité.
Le monde n’en est pas à son premier choc pétrolier. Mais, selon de nombreux experts, celui qui sévit actuellement semble survenir dans un contexte favorable à une recomposition en profondeur de nos dépendances énergétiques.
L’un de ces experts, et non le moindre, Fatih Birol, le grand patron de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), a résumé cette situation par un constat sévère dans une entrevue au quotidien The Guardian : Le mal est fait , a-t-il dit. Quatre mots qui résonnent comme un point de non-retour pour l'industrie. L’entretien a fait grand bruit.
La crise pétrolière déclenchée par la guerre en Iran a bouleversé à jamais le secteur des énergies fossiles, poussant les pays à s'en détourner pour garantir leur approvisionnement énergétique, a déclaré au journal ce réputé économiste, une des voix les plus influentes sur la planète dans le domaine de l’énergie.

Fatih Birol, directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie, devant les locaux de l'organisation
Photo : afp via getty images / LUDOVIC MARIN
M. Birol explique qu’une des principales conséquences de ce conflit pourrait être une perte de confiance des pays pour les énergies fossiles.
Leur perception du risque et de la fiabilité énergétique va évoluer, a déclaré le directeur de l’AIE. Les gouvernements vont revoir leurs stratégies énergétiques. On assistera à un essor marqué des énergies renouvelables et du nucléaire, ainsi qu’à une transition accélérée vers une économie davantage électrifiée. Et cela va finir par réduire l’importance des marchés traditionnels du pétrole.
Se détourner des énergies fossiles, c’est précisément le but des 57 pays qui étaient réunis à Santa Marta, en Colombie.
Ce sommet inédit a attiré des acteurs importants de la diplomatie climatique et énergétique mondiale, dont le grand patron de l’Union européenne pour le climat et la transition énergétique, tout comme des représentants de l’Allemagne, de la France, des Pays-Bas, de la Norvège, de l’Australie, du Brésil, du Nigéria, et même du Canada.
Même s’il ne va pas révolutionner les flux énergétiques mondiaux du jour au lendemain, ce sommet n’en est pas moins le symptôme d’un mouvement qui prend de l’ampleur : la décarbonation des économies, qui n’est plus perçue uniquement comme un impératif climatique, mais comme un enjeu de souveraineté énergétique et politique.

Le sommet de Santa Marta en Colombie a réuni près d'une soixantaine de pays qui sont prêts à discuter de la sortie progressive des énergies fossiles.
Photo : afp via getty images / RAUL ARBOLEDA
Le mouvement de fond : se sevrer pour se protéger
Après le choc énergétique provoqué par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, la guerre actuelle au Moyen-Orient est, pour de nombreux pays, la goutte qui fait déborder le vase.
Plusieurs ont choisi d’accélérer et d’approfondir leurs politiques de décarbonation afin de réduire les effets économiques des chocs énergétiques.
Dans sa toute récente Revue mondiale de l’électricité, publiée à la fin avril, le groupe de réflexion britannique Ember nous apprend qu’en 2025, pour la première fois de l’histoire, la part de l’électricité mondiale produite à partir des énergies renouvelables (34 %) a dépassé celle produite par le charbon (33 %).
Alors que les prix du pétrole atteignent des sommets ces jours-ci, la plupart des experts sur le sujet s’attendent à ce que le mouvement soit renforcé en 2026.
À ce propos, on apprenait jeudi que, depuis le début du conflit au Moyen-Orient, les exportations chinoises des New Three, les trois grandes technologies d’énergie verte (panneaux solaires, batteries lithium-ion et véhicules électriques) ont bondi de 70 % en mars, par rapport à mars 2025.
Les énergies fossiles restent encore aujourd’hui la principale source d’énergie mondiale. Cependant, l’effondrement spectaculaire des coûts de l’énergie solaire, avec une baisse de 96 % du prix des panneaux photovoltaïques depuis 2000, ainsi que celui de l’éolien, a profondément transformé le paysage énergétique mondial ces dernières années.
Sans surprise, les réactions les plus vives viennent d'Europe. Le continent dépend en effet des combustibles fossiles importés pour plus de la moitié de son énergie (57 %), et l'Europe se réchauffe plus de deux fois plus vite que le reste de la planète, comme le révélait cette semaine l'Observatoire Copernicus.

Le premier ministre français Sébastien Lecornu et le président Emmanuel Macron lors d'une réunion récente sur le conflit au Moyen-Orient, où il a été question de transition énergétique en France
Photo : pool/afp via getty images / TOM NICHOLSON
Mardi, la France est devenue le premier pays industrialisé à publier un plan d’action complet pour une sortie progressive des énergies fossiles. Aujourd’hui encore, ces énergies représentent environ 60 % de son assiette énergétique, mais Paris entend ramener cette part à 30 % d’ici neuf ans, avec un abandon du pétrole prévu en 2045 et du gaz en 2050.
À la clé, un grand plan d’électrification pour lequel on double le budget, le faisant passer de 5,5 à 10 milliards d’euros par an, visant le transport, les bâtiments et l’industrie.
Des investissements dans le nucléaire pour la construction de nouveaux réacteurs de type EPR 2 font aussi partie de la stratégie.
Tant que nous dépendrons du pétrole et du gaz, nous continuerons à payer les guerres des autres
Cela passe entre autres par un renforcement des quotas de véhicules électriques imposés aux constructeurs, des subventions ciblées (des locations à prix réduit à 200 euros par mois pour les ménages modestes et les professionnels fortement dépendants de leur véhicule, comme les aides à domicile), un déploiement massif de bornes de recharge et un investissement accru dans les transports en commun.
Pour les bâtiments, l’interdiction des chaudières à gaz et l’installation d’un million de thermopompes par année d’ici 2030 dans les bâtiments devrait équivaloir à une réduction de 20 % des importations de gaz.
De son côté, l’Union européenne (UE) a présenté, le 22 avril dernier, son nouveau plan AccelerateEU, visant à accélérer les mesures d’électrification dans les 27 États membres et, surtout, à mieux coordonner leur mise en œuvre.
Depuis le début de la crise, l’UE estime qu’elle a consacré 24 milliards d’euros supplémentaires à l’importation d’énergies fossiles, soit environ 500 millions d’euros par jour, a tenu à préciser le commissaire européen à l’Énergie et au Logement, Dan Jørgensen.

L'usine d'éoliennes de Siemens Energy, à Hull, au Royaume-Uni. Le vent fournit désormais près du tiers de l'énergie dans ce pays.
Photo : Reuters / Craig Brough
Le Royaume-Uni n’est pas en reste. Depuis la guerre en Ukraine, la part des énergies fossiles dans le mixte énergétique est passée de 90 % à environ 50 %. Les renouvelables fournissent aujourd’hui presque tout le reste.
En mars 2026, alors que la crise commençait en Iran, le Royaume-Uni a évité d’avoir à importer du gaz pour une valeur d’un milliard de livres sterling (1,85 milliard $ CA), grâce à une production record d’électricité issue de l’éolien et du solaire, selon une analyse effectuée par Carbon Brief, un site internet d'information britannique de référence spécialisé dans les questions climatiques et énergétiques.
Depuis deux mois, à l’image de la France, Londres a déployé un vaste plan pour accélérer la transition énergétique, afin d’atteindre une proportion de 90 % d’énergies renouvelables d’ici 2030. De nouveaux fonds seront injectés dans le programme dès le 1er juillet grâce à l’augmentation substantielle de la taxe sur les bénéfices des compagnies gazières.
On pèse aussi sur l’accélérateur de la transition en Asie et en Amérique du Sud, notamment au Pakistan, où le solaire comptait pour 20 % de l’énergie totale le mois dernier, mais aussi en Inde, en Corée du Sud, au Brésil ou aux Philippines, où les dirigeants ont rappelé que la réponse à la crise au Moyen-Orient ne peut être qu’un changement structurel.

Un cinquième de l'énergie du Pakistan provient désormais du solaire, comme ici à Faisalabad, dans la province du Pendjab.
Photo : Reuters / Mohsin Raza
De son côté, le Canada semble jouer un double jeu. S’il était bien présent au sommet de Santa Marta pour discuter d’une sortie des hydrocarbures, il multiplie les signaux favorables à l’industrie des énergies fossiles, ayant fait le choix de profiter de la manne qu’elles lui apportent.
Outre l’approbation du nouveau gazoduc Westcoast la semaine dernière, Ottawa ne cache pas son penchant favorable pour d’autres grands projets, comme un nouveau pipeline vers la côte ouest et un complexe de gaz naturel liquéfié à Baie-Comeau.
L’attrait est tel que même l’anglo-néerlandaise Shell, qui avait retiré presque tous ses investissements du secteur pétrolier canadien en 2017, revient en force, en acquérant ARC, un gros joueur du secteur pétrogazier basé à Calgary.
À court terme, le pétrole et le gaz gagnent
Si le diagnostic du chef de l’Agence internationale de l’énergie annonce un grand tournant, une telle révolution ne se fera pas du jour au lendemain. Dans l’immédiat, l’instabilité produit même l’effet inverse : le pétrole, le gaz et même le charbon sont les vainqueurs momentanés de ces bouleversements géopolitiques.
En effet, face à l’urgence de la situation, la première réaction de nombreux pays a été de faciliter l’accès aux carburants fossiles, par l’entremise de différentes mesures. Selon différentes compilations, notamment celles effectuées par le site Carbon Brief ou par l’AIE, une soixantaine de pays, dont le Canada, ont soit réduit les taxes sur l’essence, mis un plafond sur son prix ou octroyé des subventions aux consommateurs.
Avec cette crise, les compagnies pétrolières et gazières passent à la caisse.
Le Wall Street Journal nous apprenait récemment que, depuis le début de la crise au Moyen-Orient, les États-Unis battent des records d’exportations de pétrole et de gaz naturel liquéfié.
Des données provenant du groupe norvégien de recherche et d’analyse sur l’énergie, Rystad Energy, et compilées par le Guardian, montrent que, si le prix du baril de pétrole se maintient à 100 $ US en moyenne d’ici la fin de l’année, ce qui est fort probable selon les experts, les Saudi Aramco, ExxonMobil et autres Gazprom empocheront des profits combinés de 320 milliards de dollars canadiens.
La crise actuelle profite donc aux pétrolières, et les chiffres en témoignent : mardi, la britannique BP a annoncé que ses profits avaient doublé au premier trimestre de 2026 comparativement à l’année précédente. Même portrait chez la française TotalEnergies, qui a vu ses bénéfices grimper de 51 % par rapport au premier trimestre de 2025.

L'annonce des résultats financiers de TotalEnergies a suscité la grogne des manifestants, réunis à Paris mercredi pour protester contre la hausse des bénéfices de la multinationale.
Photo : Reuters / Abdul Saboor
Mais cet essor de l’industrie pétrolière masque toutefois une réalité géopolitique plus profonde. Très échaudés par cette crise, les pays importateurs ont désormais une volonté réelle de s’immuniser contre ces chocs énergétiques. L’idée selon laquelle les énergies renouvelables constituent une oasis de stabilité fait son chemin.
Comme celles-ci coûtent de moins en moins cher et comme elles peuvent être produites localement, elles deviennent un rempart pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement.
La décarbonation des économies n’est plus perçue uniquement comme un impératif climatique, mais comme un enjeu de souveraineté économique et politique
Ironie du sort, cette crise mondiale inédite aura montré que la véritable sécurité énergétique ne se trouvera plus au fond d’un baril de pétrole. En attisant l’instabilité mondiale, Donald Trump a probablement réussi à convaincre les autres pays de peser sur l’accélérateur de la transition énergétique, pas du tout ce qu’il imaginait.
Il a surtout mis en lumière la probable victoire stratégique de la Chine à long terme, qui commence à récolter les fruits de deux décennies d’une politique axée sur l’électrification.
Nous sommes en train d’assimiler la leçon la plus brutale de cette crise : la sécurité énergétique n’est probablement pas de produire plus de pétrole, mais de savoir s’en passer.


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