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Adoption internationale : « Le Québec est en train de séparer ma famille »

5 hours ago 9

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« Nous sommes un couple qui avons attendu 18 ans pour avoir un bébé, et, lorsqu’on a eu le bébé, on a été séparés. Je trouve cela tellement triste, tellement malheureux. »

C’est d’une voix émue, tremblante, que Roula Bou Chahla raconte les déboires qu’elle et son époux, Jean Abou Ghannam, vivent depuis plus d’un an avec le Secrétariat aux services internationaux à l’enfant (SASIE), l'organisme gouvernemental québécois incontournable pour tout projet d'adoption à l'étranger.

Cette enseignante, qui travaille dans un centre de services scolaire de l’île de Montréal, parle à Radio-Canada depuis le Liban où elle est bloquée depuis décembre 2025 avec sa fille adoptive, Liana, âgée de 21 mois.

Le ministère québécois des Services sociaux, dont relève le SASIE, refuse de reconnaître la conformité du processus d’adoption conclu au Liban, ce qui empêche la fillette d’accompagner ses parents au Canada pour y entamer sa nouvelle vie.

Cela me rend malade, lâche Jean, qui attend d’être réuni avec sa petite famille à Laval. Mon état de santé se dégrade tous les jours. Les médecins ne savent pas ce qui m’arrive. Ils disent que c’est à cause du stress et de l’anxiété. Je n’en peux plus!

Tout sourire, Jean Abou Ghannam, flûte de champagne à la main, pose avec Roula Bou Chahla et leur enfant.

Roula Bou Chahla et Jean Abou Ghannam lors du baptême de leur fille adoptive Liana, au Liban.

Photo : Photo fournie par Roula Bou Chahla

Employé dans une firme spécialisée en cybersécurité, il ne peut pas travailler à partir du Liban pour rester avec son épouse et sa fille adoptive. Ça me brise le cœur de ne pas la voir grandir, de ne pas être avec elle.

Le Secrétariat à l’adoption internationale a fait de nous des squelettes, des fantômes. Franchement, je ne sais pas comment je fais pour me lever tous les matins et travailler.

Plus de 12 ans d'attente

Fonder une famille a toujours été un rêve pour Jean et Roula, qui ont quitté leur Liban natal en 2010 pour s’établir au Canada. Après avoir essayé en vain plusieurs traitements pour concevoir un enfant, le couple se tourne alors vers l’adoption.

Notre premier choix a toujours été d’adopter un enfant au Québec et non pas à l’étranger, assure Jean.

En 2013, Roula et Jean s’inscrivent donc sur une liste d’attente auprès du Centre de protection de l'enfance et de la jeunesse de Montréal. Ils choisissent l’adoption régulière, un processus qui concerne les enfants dont les parents biologiques consentent à confier l'enfant en adoption, souvent dès la naissance.

Le temps d’attente moyen est long, pas moins de 10 ans.

Un homme et une femme souriant sous la neige.

Le couple originaire du Liban est installé au Québec depuis 2010. (Photo d'archives)

Photo : Photo fournie par Roula Bou Chahla

Au bout de 12 ans, le couple, qui frôle la cinquantaine, commence à s’impatienter, mais garde toujours espoir.

C’est en 2022 que leur rêve se heurte à un premier obstacle. En déménageant de Montréal vers Laval, leur demande d’adoption change de région administrative, ce qui prolonge encore plus l’attente.

Comme chaque année, j’appelle pour faire un suivi et c'est là que j’apprends qu’en raison de mon déménagement, je dois maintenant attendre encore 12 à 20 ans supplémentaires, dit Roula.

C’est tellement inhumain, c’est un délire total!, s’insurge de son côté Jean.

Ils nous demandent d’attendre 20 ans de plus, alors qu’on a déjà attendu 12 ans pour rien. Dans 20 ans, on aura 70 ans! Qui va nous donner un enfant à 70 ans? Ce n’est pas normal!

Quand on a vu que la porte pour adopter un enfant au Québec se refermait, c’est à ce moment-là qu’on a commencé à explorer l’idée d’une adoption à l’étranger, explique Jean. Le couple se tourne alors vers le Liban, son pays d’origine.

Le refus de Québec

Depuis novembre 2024, le Québec impose un moratoire sur les adoptions internationales, suspendant ainsi l’ouverture de tout nouveau dossier avec des organismes agréés. Les dossiers qui sont déjà en cours de traitement ou qui sont présentés sans l’intermédiaire d’un organisme agréé peuvent toutefois suivre leur cours, mais avant d’entamer toute démarche, une autorisation préalable du SASIE est obligatoire.

Un bâtiment gouvernemental en été.

Le siège social du ministère de la Santé et des Services sociaux a été déménagé dans ce bâtiment situé au 930, chemin Sainte-Foy, à Québec. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Érik Chouinard

Roula et Jean présentent une demande au SASIE un mois avant l’entrée en vigueur du moratoire, en octobre 2024.

Pendant ce temps, j’apprends qu’un bébé abandonné dans un monastère au Liban est prêt à être adopté, explique Roula. Mais je n’entreprends aucune démarche en attendant la réponse de Québec pour savoir si je suis éligible à une adoption internationale ou pas.

La réponse du SASIE tombe comme un couperet en décembre 2024. Le couple reçoit un préavis de refus. La porte n’est toutefois pas complètement fermée, Roula et Jean ont la possibilité de présenter des documents qu'ils jugent pertinents pour appuyer leur demande.

Je me suis dit que le ministère cherche à vérifier la légalité de la démarche au Liban et à s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un cas de trafic d’enfant, explique Roula, qui contacte alors la juge des mineurs à Beyrouth, en charge de la protection juridique des enfants au Liban. Cette dernière, quelques jours plus tard, convoque le couple en entrevue.

Roula envoie alors la lettre de convocation de la juge libanaise au ministère québécois de la Santé et des Services sociaux pour compléter son dossier, mais en vain.

Roula Bou Chahla et Jean Abou Ghannam, sourient, enlacés au bord d'une plage.

Roula et Jean disent avoir toujours rêvé de fonder une famille ensemble. (Photo d'archives)

Photo : Photo fournie par Roula Bou Chahla

Le SASIE maintient son refus et une décision finale est rendue un an plus tard, en janvier 2025.

Roula et Jean affirment même qu'une représentante du SASIE a contacté la juge aux mineurs au Liban pour lui dire que notre dossier a été rejeté au Québec et que nous ne pourrons donc pas rentrer avec l’enfant au Canada sans contrevenir à la loi.

Nous n’avons jamais voulu contourner la loi, mais pourquoi est-ce un crime d'adopter un enfant de notre pays d'origine? Tout ce que l’on veut, c’est donner une maison, une famille et de l’amour à cet enfant.

Avant de légaliser l’adoption de Liana au Liban, la juge aux mineurs demande au couple de s’engager à ne pas abandonner la fillette et rentrer au Canada sans elle.

Un mois plus tard, elle leur accorde le statut de famille d’accueil, leur confiant la garde conditionnelle de l’enfant. Au cours des cinq prochains mois, ils seront évalués par une assistante sociale de l’ONG Save the Children qui leur rend visite de façon régulière pour s’assurer du bien-être du bébé.

Finalement, la juge donne son approbation et Liana devient légalement notre fille en décembre 2025, affirme Jean.

Coincée dans un Liban en guerre

Mais leur joie de réaliser leur rêve de devenir parents est rapidement assombrie, lorsqu’une nouvelle guerre dévastatrice éclate entre le Hezbollah et Israël en mars dernier. Malgré un cessez-le-feu, qui est techniquement en vigueur depuis avril, les bombardements israéliens et les tirs de roquettes du Hezbollah se poursuivent, faisant 4000 morts au Liban.

Un motard stationné devant un tas de ruines.

La banlieue sud de Beyrouth a été durement touchée par les frappes israéliennes depuis le déclenchement de la guerre contre le Hezbollah, le 2 mars dernier.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Coincée à Beyrouth avec sa fillette, Roula s’adresse d’urgence à l’ambassade du Canada, ainsi qu’au ministère fédéral de l’Immigration.

Les frappes se rapprochent de nous et nulle part n'est sécurisé. En tant que citoyenne canadienne, je vous lance un cri de cœur : aidez-moi à ramener ma fille à la maison au Canada, écrit-elle dans un courriel à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).

Je suis terrifiée à l'idée de mourir ici avec mon bébé sans jamais revoir mon mari qui nous attend au Canada, ajoute-t-elle dans sa lettre datée du 9 avril. Pour des raisons humanitaires évidentes et pour protéger la vie d'une enfant dont la mère est Canadienne, je vous supplie d'accorder une priorité absolue à notre demande.

Au Canada, l'adoption est une responsabilité de compétence provinciale et territoriale, et non pas fédérale. Chaque province détermine ainsi ses propres règles, critères d'admissibilité et processus d'évaluation.

En d’autres termes, sans une autorisation de Québec, IRCC ne peut pas accorder un visa à Liana, dont l’adoption n’est pas reconnue par la province.

Un homme marche devant les bureaux d'Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada à Montréal.

Les bureaux d'Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Roula relance le SASIE une énième fois en mai, mais la position du ministère québécois reste inchangée.

Nous sommes sensibles à l’urgence que vous décrivez, lui écrit la direction de l’adoption dans un courriel que Radio-Canada a pu consulter. Comme cela vous a été communiqué à plusieurs reprises, [...] nous réitérons que le processus d’adoption que vous avez fait n’est pas conforme.

[Les] exigences, bien qu’elles puissent paraître lourdes dans un contexte d’urgence humanitaire, s’appliquent à l’ensemble des citoyens et visent avant tout à assurer la protection de l’enfant.

Protection de l'enfant

Contacté par Radio-Canada, le SASIE refuse de commenter les motifs propres à chaque dossier d’adoption dans le souci de protéger leur confidentialité.

Une porte-parole du ministère québécois affirme toutefois que les critères retenus pour autoriser une adoption internationale sans organisme agréé concernent principalement des adoptions interfamiliales ou encore l’adoption d’un enfant domicilié dans un État d’origine qui ne permet l’adoption internationale qu’à ses ressortissants.

Afin de protéger les enfants et prévenir tout trafic humain, [...] il est obligatoire que l’autorisation d’entreprendre les démarches d'adoption soit obtenue du SASIE avant de s'adresser au gouvernement de l'État d'origine de l'enfant pour que ces dernières soient valides, précise dans un courriel envoyé à Radio-Canada Marie-Claude Lacasse, du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Un enfant est dans les bras d'une personne et une autre lui prend la main.

Le Québec a mis en place un moratoire sur les adoptions internationales faites par l'intermédiaire d'un organisme agréé. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / boonchai wedmakawand

Depuis l’entrée en vigueur du moratoire en novembre 2024, six demandes d’adoption à l’étranger ont été jugées recevables par le ministère, mais aucun de ces dossiers n’a encore été autorisé ou finalisé, indique encore Mme Lacasse.

Des avenues possibles, mais pas garanties

Selon Me Raoul Sfeir, avocat membre des barreaux du Québec et de Beyrouth qui conseille la famille, certaines avenues juridiques demeurent envisageables, mais elles sont complexes, peuvent être longues et ne comportent aucune garantie de succès.

Une première avenue consisterait à demander à la Cour du Québec de reconnaître le jugement d’adoption prononcé au Liban. Celle-ci devrait alors examiner l’ensemble des conditions légales applicables, notamment le fait que les démarches préalables normalement requises au Québec n’ont pas été respectées.

L’intérêt supérieur de l’enfant constitue une considération centrale, explique Me Sfeir. Toutefois, il ne suffit pas, à lui seul, à garantir la reconnaissance. L’existence de motifs sérieux, la preuve présentée et une évaluation psychosociale seront notamment déterminantes.

L’issue demeure donc incertaine, ajoute-t-il.

Ensuite, il y a l’option de déménager dans une autre province canadienne, mais là aussi il n’y a pas de garantie, d’autant plus que le couple est domicilié au Québec depuis plus de 15 ans.

Cette option ne constituerait ni un raccourci ni une garantie, dit encore Me Sfeir. Le changement de domicile devrait être réel et durable, et l’autorité de la nouvelle province pourrait toujours examiner les circonstances dans lesquelles les démarches d’adoption ont été entreprises.

On va se battre

Pour Roula et Jean, il n’est pas question de baisser les bras. On va se battre, assure Roula. Une pétition vient d’ailleurs d’être lancée en ligne, appelant les autorités québécoises à accorder une exemption humanitaire exceptionnelle à la fillette pour qu’elle puisse entrer au Canada avec sa mère.

Ma vie est au Québec. C'est la province que j'ai choisie, c'est la province que j'adore. J'ai vraiment hâte de revenir à Montréal, de retrouver ma maison, mon emploi, mes amis. Je vais aller jusqu’au bout pour ramener Liana avec moi.

Je me sens brisée, vidée, ajoute-t-elle encore. Je sens que j’ai gagné Liana, mais que j’ai perdu Jean. Lui, il est au Canada, tandis que moi, je suis bloquée au Liban.

Le Québec est en train de séparer ma famille, ajoute encore Roula. Mon désir était de devenir maman. Je le suis devenue, mais je suis sur le point de perdre tout ce que j’ai bâti au Québec au cours des 16 dernières années.

Il doit y avoir une ouverture quelque part, dit-elle encore. Ça ne se peut pas.

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