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Je contemple la photo qu’Ivanoh avait prise de nous avant de partir sur la route à la Recherche du Québec à l’été 2022, alors que la Coalition avenir Québec (CAQ) trônait, triomphale, en tête des sondages.
Nous avons tous les deux changé, un peu. J’étais un peu plus ronde à l’époque. J’avais les cheveux blond platine, une mauvaise idée qui m'avait donné l'air, pendant quelques mois, d’une Barbie intello. Je me souviens aussi de cet imperméable que je ne porte plus, de mon humeur ce matin-là, la veille du grand départ.
Ivanoh, lui, a changé d’auto pour une électrique. Il a quitté la ville pour la campagne. Il a couvert l’Amérique de Trump, ébranlé. Son fils grandit. Et je me dis que le temps passe sur nos vies comme il passe sur la vie d’une société. Qu’est-ce qui a changé au Québec depuis quatre ans? Qu’est-ce qui a changé dans nos espoirs, nos aspirations, nos désespérances?
Avant de prendre la route à la recherche du Québec, je me suis arrêtée au Loup bleu, le café au coin de ma rue où je vais presque tous les matins et où le voisinage se rencontre et papote. Là où la ville devient village, avec sa solidarité spontanée et ses bavardages, sérieux ou légers.

Le proprio du Loup Bleu, Manu André.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Laurence prenait son café avec son petit garçon. Je ne lui avais jamais demandé son nom de famille, même si nous nous croisons au Loup plusieurs fois par semaine. Caron. Laurence Caron. Il s’est séparé de sa blonde, mais les deux ont décidé de cohabiter pendant quelques mois parce que les appartements sont trop chers.
Les temps sont durs, il confie. On n'a pas le budget pour se séparer.
Quand j’ai emménagé sur Le Plateau Mont-Royal, il y a un quart de siècle, trouver un logement était facile et les prix raisonnables. Le propriétaire de mon premier appartement était un Grec d’origine, monsieur Iosifidis. Et même s’il ne parlait pas français, c’était un fan de Gérald Godin, un indépendantiste mythique des années 1970, un poète, comme l’époque. Le péquiste avait battu à plate couture le premier ministre sortant, Robert Bourassa, en novembre 1976. C’était loin, déjà, mais monsieur Iosifidis lui vouait presque un culte quand je l’ai connu.
En 2012, Québec solidaire (QS) raflait Mercier. Le Plateau, toujours de gauche et souverainiste, envoyait cette année-là le premier député solidaire à l’Assemblée nationale, mettant fin au règne péquiste.
Laurence travaille dans le domaine de la santé mentale. Il se dit de gauche et va probablement voter QS. Un probablement sans enthousiasme. Il trouve le parti un peu trop à gauche. Mais le PQ… clivant. Laurence a l’impression que Paul St-Pierre Plamondon joue sur le eux et le nous . Il aurait aimé un projet de souveraineté du Québec plus porteur.
Faites-moi donc rêver! il lance.
L’absence de rêve collectif, de projets de société, je me souviens que, dans notre couverture en 2022, beaucoup le déploraient. Avec ironie, cynisme même, j’entends encore des électeurs me poser cette question : Un troisième lien autoroutier est-il le seul projet de société?
À la table devant la fenêtre, Patrick Bermudez, dit le scientifique, discute avec Catherine Sicot, une Bretonne d’origine qui s’est prise d’affection pour la Belle Province. Patrick vient au café presque tous les jours. En Amérique du Nord, on manque d’endroits pour se retrouver. Ce genre d’endroit, ça sert à réduire l’atomisation dans laquelle on se retrouve. Ça nous permet d’échanger.

Catherine Sicot et Patrick Bermudez.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Comme la moitié de la population du Québec, Patrick ne sait pas encore pour qui il va voter. Il trouve les discours des partis politiques ennuyeux, prévisibles et pleins de clichés. Le niveau du débat est pauvre. On nous parle avec même un peu de condescendance, déplore-t-il.
Patrick ne veut pas qu’on lui offre un rêve mais un espoir crédible.
Sur la petite table basse au fond du café, Xavier, le fils de Laurence, dessine. Hier, le bambin est arrivé avec des dessins qu’il a distribués à tous les habitués. J’ai dessiné des monstres qui vont t’empêcher de dormir! a-t-il dit à ma copine Isabelle. Nous avons toutes les deux pensé à Donald Trump et fait des blagues d’adultes à partir des dessins de l’enfant.
Manu André a ouvert le Loup bleu il y a une dizaine d’années. C’est devenu comme une famille. Et c’est particulièrement important pour les personnes âgées qui viennent ici, ça brise l’isolement.
Au comptoir, ça jase souvent politique. Mais on parle beaucoup de la politique américaine, malheureusement. L’attention est dirigée vers les États-Unis aux dépens de la politique locale depuis qu’il est là, déplore le propriétaire du café, avec un dédain affiché.
Là-dessus, j’offre un dernier bout de croissant à mon chien Alphonse, que j’aurais bien emmené avec moi sur la route, à la recherche du Québec. D’ailleurs, ce titre et cette idée, je les ai empruntés à un grand auteur américain. L’auteur du livre Des souris et des hommes John Steinbeck, à l’occasion de la campagne électorale de 1960 opposant Kennedy à Nixon, a pris la route avec son chien Charlie.
Le prétexte était l’élection, la quête était plus profonde. Il voulait partir à la recherche de son pays, de son âme. Comprendre la politique sans en parler nécessairement. Écouter des gens, au hasard de sa route, lui raconter leurs joies, leurs peines, leurs désirs, leurs résignations. Ça a donné un livre fascinant : Travels with Charley in search of America.
Dès les premières lignes, Steinbeck dit qu’il ne peut pas comprendre l’Amérique à partir de New York. Qu’il a besoin de sentir la terre, de voir le ciel, d’entendre ceux qu’on entend peu.
Ivanoh et moi prenons donc la route vers le Québec, ce vaste territoire aux ciels changeants. Nous reviendrons au temps des couleurs à la fin de la campagne. J’espère que vous roulerez un peu avec nous.
À bientôt!


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