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Stradivarius d’Angèle Dubeau : le ministre Lacombe a passé outre l’avis des experts

6 hours ago 5

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Le Conseil du patrimoine culturel du Québec s’est fermement opposé au déclassement du violon Stradivarius Des Rosiers et de l’archet Tourte appartenant à Angèle Dubeau. Malgré cet avis, le ministre Mathieu Lacombe a procédé au déclassement le 17 avril dernier, menaçant l'avenir de ces objets patrimoniaux.

Dans l’avis du Conseil du patrimoine culturel du Québec remis au ministre de la Culture dans le cadre du déclassement lancé le 12 septembre 2025, l'organisme a prévenu le ministre qu'un tel retrait constituerait une perte inestimable pour le Québec et ouvrirait la porte à la vente de ces objets à l'étranger ou encore, à leur muséification, les privant ainsi de leur fonction première.

La motivation de cette demande de déclassement semble répondre uniquement à un intérêt pécunier privé, peut-on lire dans le document obtenu par Radio-Canada par l'entremise d'une demande d'accès à l'information. La valeur du Stradivarius des Rosiers se situe entre 15 et 30 millions de dollars.

Perte de patrimoine et de rayonnement

L'achat du violon et de l'archet en 1946-1947 avait été rendu possible par une souscription populaire et le soutien financier de l'industriel Ludger Simard. Le déclassement trahirait, selon l’avis, ce geste philanthropique initial, dont le but explicite était de mettre un instrument de classe mondiale à la disposition des grands violonistes québécois, tels qu'Arthur Leblanc et, plus tard, Angèle Dubeau.

Violoniste qui joue les yeux fermés et orchestre en arrière plan.

Le violoniste Arthur LeBlanc à l'émission « L’Heure du concert », le 17 novembre 1955 avec le stradivarius Des Rosiers.

Photo : Radio-Canada / Henri Paul

La vente de l’instrument à l’étranger par sa propriétaire, s’il s’avérait, priverait la transmission de cet instrument à de nombreux jeunes violonistes (qui) ont aussi besoin aujourd’hui d’un instrument d’exception pour développer leur carrière et faire rayonner le Québec, lit-on.

L’ethnologue et professeur au département de musique de l’UQAM Ons Barnat abonde dans le même sens. C'est le genre d'instrument qui peut permettre à un musicien en début de carrière ou en milieu de carrière d'accéder au haut du panier de l'élite mondiale, dit-il.

Avec l'envolée des prix [...] et je ne pense pas que ça va s'arrêter, ça rend de plus en plus inaccessibles des instruments de cette valeur-là pour des musiciens de grand talent qui en auraient besoin pour accéder à un autre niveau dans leur carrière.

La valeur historique du violon et de l’archet tient à leur fabrication par des artisans de renom et à leur utilisation par de grands virtuoses, comme le violoniste acadien Arthur LeBlanc et le Polonais Henri Wieniawski (pour l'archet). Le Conseil du patrimoine culturel souligne que les raisons du classement en 1978 n’ont pas changé. 

Au contraire, peut-on lire, les valeurs associées n’ont fait que croitre : gain de notoriété, présence médiatique, fierté collective issue d’un attachement collectif à la carrière de deux artistes aimés du public

La violoniste en train de jouer de son instrument en regardant une partition

Angèle Dubeau demande depuis des années le déclassment de son stradivarius Des Rosiers.

Photo : Analekta

Le classement protège, en fait, cet instrument-là de simplement devenir fugitif et de partir vers un marché de collectionneurs, que ce soit en Europe, en Asie, aux États-Unis, explique Francis Lapointe, historien et doctorant en muséologie, médiation et patrimoine à l’UQAM.

Si on se positionne maintenant près de 50 ans plus tard et qu'on décide d'une façon plutôt discrétionnaire de déclasser un instrument, à mon sens, il y a un enjeu ici par rapport à la notion même de classement, souligne-t-il.

Selon l'historien, très peu d’instruments de musique sont classés au Québec On a classé certains orgues, les orgues sont beaucoup moins marchandables si je peux dire, ce sont des instruments beaucoup plus volumineux, beaucoup plus massifs, et beaucoup moins désirés aussi en termes de marché à l'international, mentionne-t-il.

C'était peut-être un de nos seuls instruments de haut prestige qu'on avait sur notre territoire et qui était inscrit également dans une trajectoire patrimoniale au Québec.

Le classement

C’est Gertrude Leblanc, épouse d’Arthur Leblanc, qui a demandé l’intervention du ministère des Affaires culturelles de l’époque afin d’empêcher que le violon et l’archet se retrouvent entre les mains de collectionneurs étrangers.

Cette demande a été faite en août 1977, soit un mois après qu’Arthur Leblanc ait loué ses instruments à Jules Dubeau, le père d’Angèle, alors jeune prodige.

La chronologie

  • Le 13 octobre 1977 : Arthur Leblanc signe une promesse de vente en faveur des Entreprises Paganina, propriété de Jules Dubeau, pour un prix maximum de 160 000 $ versé sous forme de rente viagère.
  • Le 2 septembre 1977 : le classement est effectif.
  • Le 28 mai 1984 : La vente du violon et de l’archet entre Arthur Leblanc et le père d’Angèle Dubeau a lieu avec effet rétroactif au 12 février 1978.

Le cabinet du ministre Lacombe qualifie le déclassement du violon de décision réfléchie, visant à corriger une anomalie historique. À l'origine destiné à être transmis de prodige en prodige par l'entremise d'une souscription des années 1940, l'instrument a finalement dû être acheté par la violoniste Angèle Dubeau. Reconnue unique propriétaire par le tribunal, elle en a financé seule l'entretien et l'assurance durant toute sa carrière, écrit le cabinet du ministre.

Or, dans l’avis du Conseil du patrimoine culturel du Québec, on rappelle que le ministère des Affaires culturelles de l'époque avait autorisé cette vente, à condition que l'acquéreur respecte les contraintes du classement historique.

Le ministre Mathieu Lacombe s'est prononcé sur le sort du Château Beauce.

Le ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Il y a donc une responsabilité morale de l’État et de la propriétaire d’arriver à poursuivre sa destinée en respectant l’esprit du contexte d’acquisition par le Comité pour le Bon parler français, et celui de la demande de classement de Gertrude LeBlanc en 1978 : éviter qu’il devienne un violon muséal, faire en sorte qu’il soit joué par des artistes québécois, pour aider notre relève musicale à haut potentiel et pour maintenir l’accès du public d’ici à un chef-d’œuvre reconnu internationalement, conclut le Conseil du patrimoine culturel du Québec.

Le fait que le violon Des Rosiers et l’archet Tourte n'aient pas été fabriqués au Québec n'est pas exceptionnel, explique le Conseil. De nombreux objets classés au patrimoine québécois proviennent de l'étranger – France, Angleterre, États-Unis, etc. –, qu'il s'agisse de livres, d'œuvres d'art, de meubles ou d'artéfacts.

Le Conseil a été saisi de neuf lettres et messages, ainsi que de six demandes d'audition. Ces interventions émanent aussi bien du grand public que de spécialistes de la musique classique, de chercheurs universitaires et de collectifs de protection du patrimoine.

Le conseil rappelle qu’il ne faut pas oublier le geste philanthropique de Ludger Simard. Le déclassement de ce violon entièrement payé par des fonds publics viendrait à dévaluer cette initiative de mécénat à l’heure où l’on tente activement de valoriser la philanthropie culturelle.

Le Conseil émet des recommandations, dont le démarrage d’une banque d’instruments de musique au CALQ inspirée d’initiatives comme celle du Conseil des arts du Canada.

Le déclassement, rappelle l'avis du Conseil, est un geste exceptionnel qui exige une précaution extrême, notamment pour évaluer les risques à grande échelle sur le patrimoine du Québec en raison du précédent créé.

Radio-Canada a sollicité une réaction d'Angèle Dubeau concernant une éventuelle vente de ses instruments, mais celle-ci est restée sans réponse.

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