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S’enrôler dans l’armée : des jeunes témoignent

2 months ago 40

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Ils – ou elles – ont peut-être vu une publicité de l’armée sur les réseaux sociaux, un kiosque avec de grandes affiches et des militaires dans un salon de l’emploi, des films de guerre au cinéma, ou encore l’actualité quotidienne de ces derniers mois, à la fois lourde et riche en rebondissements. Et ils se sont dit : « Pourquoi pas? »

L’armée canadienne a augmenté sa cadence de recrutement pour atteindre l’objectif de 71 500 membres dans la force régulière d’ici 2032. Le nombre de recrues formées à Saint-Jean-sur-Richelieu était d’environ 5000 par année avant 2023. Il est de 8000 cette année et sera de 10 000 l’année prochaine.

Toutefois, le passage de la vie civile à la vie militaire n’est pas une mince affaire. Les recrues doivent suivre une formation de base intensive de 9 semaines (12 semaines pour les officiers), en partie coupées de leurs proches. Et elle peut s’étirer en cas d’échec à certains tests ou de blessures à l’entraînement.

L’émission Tout terrain a passé une journée à l’École de recrues et de leadership des Forces armées canadiennes, à Saint-Jean-sur-Richelieu, et a pu aborder librement de futurs militaires en formation, qui ont accepté de partager leur expérience d’enrôlement. Témoignages de ces jeunes qui n’ont pas froid aux yeux.

Raphaël Lemieux, 18 ans

Un jeune homme dans un gym.

Raphaël Lemieux, aviateur-recrue, lors de son cours de conditionnement physique

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Dès l’âge de 12 ans, Raphaël a fréquenté les cadets de l'Aviation royale, à Québec. Puis, à l'âge de 16 ans, il a suivi des cours pour obtenir sa licence de pilote de planeur. Et à 17 ans, celle de pilote privé. Ensuite, il s’est enrôlé dans la force régulière.  Je faisais partie du programme d'études subventionnées. Donc, j'allais au cégep et j'étais payé par l'armée pendant mes études.

Maintenant, il suit la formation militaire de base, qui dure normalement neuf semaines. C’est intense,  parce que neuf semaines pour devenir un militaire, il faut que ce soit condensé .

Le plus difficile, ça peut être, je dirais, se lever le matin, après avoir quand même peu dormi. On a des examens, des devoirs, des cours qui finissent tard. Puis on doit se lever tôt le lendemain matin pour aller par exemple courir ou déjeuner. On a des journées bien chargées.

Une pneumonie l’a obligé à quitter son peloton pour rejoindre le Programme de réintégration à l’entraînement pendant plusieurs semaines.

Il est loin de se tourner les pouces, en attendant d’y retourner.  Ce matin, j’étais à l'armurerie; on travaille de 7 h à 16 h. C'est distribuer des armes, réparer des armes, plusieurs choses comme ça. Puis là, on vient s'entraîner.

Lui qui vient de Québec est content de rencontrer des jeunes de son âge de partout au pays. Et même de différents pays, car les résidents permanents peuvent s’enrôler dans les Forces armées canadiennes depuis 2024. On ne vient pas tous du même milieu, on ne vient pas tous du même coin de pays, mais ultimement, on est ici pour le même but. On est tous dans le même bateau, on est tous traités également. Aucun favoritisme ou quoi que ce soit, assure-t-il.

Avoir la chance de représenter le Canada à l'étranger, c’est une partie du travail que j'ai hâte de pouvoir faire! Puis être une de ces personnes qui viennent en aide aux gens, je pense que c’est vraiment valorisant.

Le passionné d’aviation a déjà choisi le métier qu’il voudrait faire au sein de l’armée : technicien en systèmes aéronautiques. Il suivra la formation d’environ six mois à Borden, en Ontario, avant de rejoindre une unité pour compléter son contrat de trois ans. Par la suite, si j'aime ça, je vais signer un autre contrat.

Sarah Jacques, 29 ans

Jeune femme en habit de militaire et crayon à la main.

Sarah Jacques est déterminée à réussir, malgré un échec au test de force durant sa première semaine à l’École de recrues.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Sarah Jacques dessine des arbres sur la page blanche d’un grand carnet de croquis, installée sur une chaise haute du Mess Omega, un lieu de détente et de divertissement pour les militaires de Saint-Jean, habituellement fréquenté la fin de semaine. On ne s’attend pas à une telle activité sur une base militaire.

C’est le service de promotion de la santé qui organise l’activité, pour un groupe de 80 personnes en uniforme, hommes et femmes. Soit ils se sont blessés à l’entraînement, soit ils ont échoué au test de force physique. Fortifier le mental fait partie de l’entraînement qu’ils reçoivent pour réintégrer, dans quelques semaines ou quelques mois, un peloton régulier.

D’après moi, ils essaient de nous montrer que l'armée, oui, ça peut être difficile, il faut tout le temps être en hypervigilance, être dans l'action, mais il faut aussi garder un mental fort, prendre le temps de s'arrêter pour mieux repartir.

La nouvelle recrue des Forces armées canadiennes est en train de changer de carrière, à l’âge de 29 ans. Après avoir travaillé en éducation spécialisée, elle souhaite devenir technicienne de mouvement dans l’Aviation royale, ce qui consiste à planifier et à organiser le transport des personnes et du matériel.

Pas besoin d’être un Monsieur Muscle, mais...

Des recrues à l’entraînement dans un gymnase font la planche.

Des recrues à l’entraînement, à Saint-Jean-sur-Richelieu

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Dès sa première semaine à l’École de recrues et de leadership, Sarah Jacques a passé un test force, qui consiste à soulever 30 fois des sacs de sable de 45 livres, à tirer des charges de 240 livres et à faire dix allers-retours en courant, avec ou sans sac.

L’armée veut ainsi vérifier l’état de forme physique de la recrue et sa capacité à suivre un entraînement soutenu sans se blesser.

En toute franchise, je n'ai pas réussi à faire le test, dit la jeune femme, un brin froissée dans son orgueil. Je faisais beaucoup de sport avant de venir ici, puis je dois encore me renforcer les muscles. Je mesure 5 pieds 6, je pèse environ 125 livres. Donc, c'est sûr que les sacs de sable, c'est un bon petit défi! Mais c'est vraiment possible pour une femme , assure-t-elle, déterminée. Je veux absolument finir mon cours, je vais tout donner quand je vais refaire le test.

Par le passé, le test de force physique servait à trier les candidats à l’étape du recrutement. Ce n’est plus le cas. Et de façon assumée, pour accueillir une plus grande variété de profils, étant donné la grande variété de métiers au sein des forces, une microsociété en soi. Même si la personne n'est peut-être pas encore admissible sur le plan physique, on est prêts à l'aider et à l'amener à un niveau acceptable pour joindre les forces, explique le sergent Jonathan Séguin, recruteur à Montréal.

L’armée est dirigée par la générale Jennie Carignan, cheffe d'état-major de la Défense canadienne, depuis juillet 2024. La Québécoise de 58 ans, diplômée en génie au Collège militaire royal de Saint-Jean, est la première femme à occuper ce poste au Canada. C’est aussi la première femme à la tête de l'armée d'un pays du G7 ou du G20.

Daouda Doukouré, 32 ans

Un homme noir en uniforme assis à la cafétéria.

Originaire de la Côte-d’Ivoire, l’élève-officier Daouda Doukouré se passionne pour la géopolitique.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Daouda Doukouré est arrivé de la Côte d'Ivoire en 2011 et a d’abord fait des études en sciences politiques. Baccalauréat en poche, il voulait travailler pour des agences des Nations unies, dans des projets d’aide ou de développement international. Mais il n'y avait pas d'emploi, malheureusement, regrette-t-il.

Il a alors eu l’idée de postuler pour entrer dans les Forces armées canadiennes, encouragé à la fois par les occasions d’emploi et par le contexte géopolitique, qui est pour lui une puissante motivation.

C’est un devoir moral et civique de servir mon pays, avec tout ce qui se passe sur le plan international.

Aujourd'hui, presque tous les pays du monde, notamment nos partenaires du G7 et de l'OTAN, sont dans une politique de réarmement. Du coup, le Canada aussi doit suivre le pas, dit-il, embrassant les objectifs du gouvernement Carney.

La guerre en Ukraine, les menaces américaines de faire du Canada un 51e État, tout cela l’a motivé à s’engager. Il cite aussi le changement climatique, qui cause feux de forêt et inondations partout au pays. Du coup, l'armée, ce n'est pas seulement aller faire la guerre, c'est aussi apporter sa contribution sur le plan local, fait-il remarquer.

À Saint-Jean-sur-Richelieu, il suit la formation d’officier, qui dure 12 semaines, et projette de servir dans l'infanterie. Il rêve d’être déployé dans un pays de l’OTAN, parce que je suis très passionné par la géopolitique, notamment en Belgique; c'est là où se trouve le siège de l'OTAN. Tout ce qui est voyage humanitaire aussi. Tout ce qui est Afrique, Nations unies, je peux apporter ma petite contribution dans ce domaine.

Le Groenland, l'Arctique? Pourquoi pas, répond l’homme de 32 ans après une courte hésitation. Moi, je suis prêt à aller partout pour servir mon pays. C’est ça, le plus important, conclut-il.

Ryan Aubin-Blackburn, 21 ans

Jeune homme en t-shirt à la salle d’entraînement.

Ryan Aubin-Blackburn à la salle d’entraînement de l’École de recrues de Saint-Jean-sur-Richelieu

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Ryan Aubin-Blackburn, 21 ans, s’est blessé lors d’un entraînement. Je me suis viré le genou sur une plaque de glace en faisant une marche rucksack [marche avec un lourd sac à dos], raconte le jeune homme originaire du Saguenay.

Quand tu arrives ici, la première chose que tu te fais dire, c'est de mettre ton ego de côté. Ici, personne n'est meilleur que l'autre, personne n'est pire que l'autre. On est aussi fort que le maillon le plus faible.

Depuis l’âge de 16 ans, Ryan se demandait quoi faire plus tard dans la vie, mais il ne savait pas trop quelle orientation prendre. Après avoir essayé une technique informatique, puis une technique en arts et technologies des médias, il a vu que l’armée offrait des postes exigeant ce type de connaissances. C'est là où un ami qui est dans l'armée m'a dit : ‘’Tu n'as rien à perdre, vas-y!’’  se souvient-il.

Il a déjà choisi sa branche, l’aviation. Mais avant de suivre une formation de métier, il doit passer par la formation de base. Malgré sa blessure, il ne regrette pas d’être ici. Même si sa formation dure plus de temps que prévu. Au moment de notre rencontre, il est à Saint-Jean depuis cinq mois, plus du double d’une formation de base sans embûches.

Disons que ce n'est pas ce à quoi je m'attendais, reconnaît-il. Je m'attendais à ce que ça soit strict. Je m'attendais à me faire crier dessus; ça, c'est normal! Mais je ne m'attendais pas à ce que ça soit du non-stop de 5 h le matin à 10 h le soir. Tu n’as pas de temps. En fait, tu fais tout le temps de quoi! 

Des recrues en uniforme tirent virtuellement vers un écran lumineux qui simule des cibles.

Une séance de tir avec un simulateur d’arme légère C7. Les élèves tirent sur une cible virtuelle, sans balle, comme dans un jeu vidéo. Ils sont à 10 mètres de l’écran, mais c’est comme s’ils tiraient à 100 mètres.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Au fond, il aime apprendre de nouvelles choses chaque jour. Tu ne vois vraiment pas le temps de passer. Tu te lèves le matin à 5 h, tu regardes ta montre, il est rendu 10 h le soir, tu es dans ton lit!  résume-t-il, médusé.

Il avoue parfois lutter contre le manque de sommeil lors du cours de drill, cet ensemble de mouvements militaires coordonnés si importants dans l’armée, lors des parades et sur le terrain. La drill, c’est comme si on était une seule personne, raconte Ryan. Si l'instructeur demande un garde-à-vous, tout le monde va faire un garde-à-vous, puis ça va être sur le même timing Ce qui demande beaucoup de concentration. Des fois, le matin, c'est difficile. 

Pas comme dans les films

Pour beaucoup, c'est un nouvel environnement, c'est quelque chose qu'ils n'ont jamais connu , explique le caporal-chef Maxime Fournier-Poirier, de la base de Valcartier, près de Québec, prêté en renfort à l’École de recrues pour quelques mois. C'est un processus de militarisation quelque part, donc de la vie civile à la vie militaire. Le gros de la transition se passe ici.

Le caporal-chef prévient que ce n’est pas toujours facile. On se lève tôt, on se couche tard. Beaucoup de choses à apprendre, beaucoup de choses à retenir. On fait son lavage, on fait son ménage. On nous dit quand manger, quand faire une pause, quand aller aux toilettes, quand fumer une cigarette, etc. En plus, le stress, la vie à 60 personnes aussi [par peloton]. Ce n'est pas tout le monde qui est habitué à ça! 

Des sacs à dos de militaires suspendus à des crochets.

La discipline et la force du groupe priment sur l’individu dans l’armée.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

L’équipe d’instructeurs travaille la résilience avec eux. Personne n’est à l’abri du découragement, de l'épuisement. Oui, ça peut arriver, confirme Maxime Fournier-Poirier. Trop de stress, le manque de sommeil; ce n'est pas ce à quoi on s'attendait.

Des fois, il y en a qui ont vu beaucoup de films militaires, puis qui se sont dit : ‘’Oh oui, ça a l'air le fun, je suis capable!’’ Mais une fois qu'on est dedans, une fois qu'on le vit, des fois on a besoin de prendre un pas de recul.

L’École a de bons filets de sécurité. Il y a les aumôniers, le service social, l’accès à des psychologues, détaille l’instructeur, qui assure que les militaires ne se feront pas juger s’ils recourent à ces services. L'armée a évolué énormément là-dessus. Au lieu d'ostraciser le membre qui a de la difficulté, au contraire, on va le pousser vers les ressources , dit-il. Il va revenir plus fort, prêt à affronter le reste des défis qui s'en viennent. 

L’esprit d’équipe est l’un des meilleurs remparts contre le découragement. Tous ces services-là ne peuvent se comparer aux coéquipiers, aux frères d’armes à ses côtés, dans la pluie à 2 h du matin, dans le bois , estime le major Pierre-Olivier Lair, commandant de la division des opérations à l’École de recrues et de leadership.

L’aviateur-recrue Aubin-Blackburn le confirme : Il y a des journées plus difficiles que d'autres, mais le travail d'équipe, ça vient te sauver. Parce qu'en peloton, tu as un binôme, et cette personne-là, ça va être la personne la plus importante pour toi.

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