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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayBEYROUTH, Liban – Cela fait 30 ans que Yassine Jaber arpente les couloirs du grand sérail de Beyrouth, un édifice patrimonial où siège le gouvernement libanais dans le centre-ville de la capitale.
Nommé ministre des Finances il y a un peu plus d'un an, l’homme d’affaires de 74 ans a dirigé le ministère de l’Économie et du Commerce en 1995, au sortir de la guerre civile, ainsi que le ministère des Travaux publics et des Transports entre 2004 et 2005.
Originaire de Nabatieh, l’une des villes dans le sud du Liban les plus dévastées par la guerre qui a éclaté début mars entre l’État hébreu et le Hezbollah, M. Jaber dresse pour Radio-Canada un portrait sombre de la situation dans le pays du Cèdre.
Question : En plus d’être ministre, vous avez été député de Nabatieh pendant plusieurs décennies. Quel est le constat que vous faites aujourd’hui de la situation sur le terrain?
Réponse : C'est vraiment très triste. Il y a énormément de destructions dans la ville de Nabatieh et dans tous les villages environnants. Le pire, c’est à Bint Jbeil, une grande ville du sud du pays qui a été entièrement rasée. Les dégâts sont considérables.

De la fumée s'élève d’un quartier de Nabatieh dans le sud du Liban bombardé dimanche par l’armée israélienne.
Photo : Getty Images / ABBAS FAKIH
On assiste actuellement à une situation similaire à celle de Gaza dans le sud du Liban. C'est très triste. Et c'est triste de constater que des trêves ont été déclarées à maintes reprises sans être respectées. En novembre 2024, à la fin des 66 jours de guerre, un cessez-le-feu avait été conclu, mais pendant les 15 mois qui ont suivi l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, Israël a poursuivi ses attaques. Maintenant, nous assistons à la même chose. Israël maintient ses frappes malgré la trêve annoncée par le président américain Donald Trump.
Les pertes sont énormes. Le Liban souffre énormément et nous sommes très inquiets pour l'avenir.
Avez-vous une estimation des pertes engendrées par cette guerre?
À la fin de la guerre de 2024, la Banque mondiale a estimé les pertes directes et indirectes à près de 14 milliards de dollars [américains]. Cette fois-ci, la destruction est bien pire. On ne sait pas comment chercher tous ces milliards.
On s'inquiète pour les personnes déplacées. Près de 20 % de la population libanaise est aujourd'hui déplacée, sans logement. On est inquiet par rapport à la situation dans laquelle on se retrouvera après la guerre : où iront tous ces gens? Ceux qui ont perdu leur maison, où iront-ils? Le problème s'aggrave de jour en jour.

Le drapeau libanais flotte dans un camp de déplacé improvisé dans le centre-ville de Beyrouth.
Photo : Radio-Canada / Rania Massoud
Il est encore trop tôt pour estimer les pertes, mais la Banque mondiale, en association avec l’institut de recherche scientifique [affilié au gouvernement libanais], travaille dessus. Ils utilisent une nouvelle technologie, un programme d'intelligence artificielle capable de traduire les images satellites en données chiffrées. Donc, si la guerre cesse, nous devrions pouvoir obtenir rapidement une estimation de ce à quoi nous allons être confrontés.
Le Liban est plongé dans une profonde crise financière depuis 2019. La situation ne fait que s’aggraver, selon vous?
Je pense qu’il n’existe aucun autre pays au monde qui ait connu autant de problèmes et de défis que le Liban au cours des sept dernières années. Il y a d’abord eu le krach bancaire de 2019, suivi d'un énorme défaut de paiement sur la dette extérieure, puis il y a eu la terrible explosion du port, une explosion quasi nucléaire qui a ravagé la moitié de Beyrouth. Sans oublier l'impasse politique : un vide à la présidence, un gouvernement intérimaire et un Parlement paralysé. Ensuite, il y a eu la guerre israélienne de 2024 et, maintenant, ce nouveau conflit.
Nous continuons d’être confrontés à tous ces défis et nous ne savons toujours pas comment tout cela va se terminer.

Un immeuble réduit à néant dans la ville de Tyr, dans le sud du Liban.
Photo : Radio-Canada / Rania Massoud
Le Liban passe aussi par une grave crise humanitaire. Le gouvernement a-t-il les moyens d’aider les centaines de milliers de déplacés?
La gestion de cette crise est une priorité pour le gouvernement. Nous faisons de notre mieux pour aider les déplacés en assurant des abris dans les écoles publiques, les centres sportifs, les places publiques, etc. Mais l’aide reste insuffisante et, malheureusement, nous ne pouvons plus compter sur les autres pays de la région pour nous aider. Cette fois-ci, [avec l’élargissement du conflit irano-américain dans les pays du Golfe], c’est toute la région qui est en difficulté.
Nous avons reçu une aide de l'ONU, mais elle n’est pas assez significative. Nous avons aussi obtenu une subvention de l'UE et nous avons contracté un emprunt auprès de la Banque mondiale, d'un montant de 200 millions de dollars. Nous faisons tout notre possible pour aider les plus démunis.

Des centaines de familles déplacées par la guerre ont installé des tentes dans le centre-ville de Beyrouth.
Photo : Radio-Canada / Rania Massoud
Craignez-vous une crise sociale au Liban en raison de la situation financière, du fait qu’une partie importante de la population se retrouve sans revenus, sans logement?
Bien sûr, cette préoccupation est toujours présente. Mais, heureusement, le peuple libanais a fait preuve de résilience pendant longtemps. Il comprend la situation. Bien entendu, cela ne signifie pas qu’il peut attendre indéfiniment.
Nous espérons que la situation va changer, mais, comme je l'ai dit, le problème actuel est que le Liban ne souffre pas seul. Toute la région est touchée par cette guerre et le monde est en proie à des troubles. L'inflation est hors de contrôle, il y a des pénuries de carburant. De nombreuses entreprises vont être affectées, notamment dans la région du Golfe, où travaillent de nombreux Libanais. Nous nous inquiétons donc de ce que l'avenir nous réserve une fois les combats terminés.

Des soldats israéliens marchent dans un village libanais détruit par les bombardements de l'armée israélienne.
Photo : Getty Images / AFP / JALAA MAREY
Les États-Unis mettent la pression sur le gouvernement libanais pour démanteler les armes du Hezbollah. Est-ce que le Liban est capable de mener à bien cette mission seul, sans le soutien de la communauté internationale?
Certainement pas. Le plus ironique, ou plutôt le plus triste, c'est que lorsque la guerre a pris fin en 2024 et que l'armée libanaise a été chargée de reprendre le contrôle du sud du Liban, elle l’a fait sans aucun soutien. On vous demande de faire une chose, mais personne ne vous apporte le soutien nécessaire.
L'autre chose, qui est à mon avis vraiment grave, c'est que les attaques israéliennes n'ont pas cessé, même dans les zones où l’armée libanaise est déployée. De ce fait, le message envoyé à la population libanaise est clair : l'armée est incapable de vous protéger.

Un jeune brandit le drapeau du Hezbollah en passant devant des immeubles détruits dans la banlieue sud de Beyrouth.
Photo : Reuters / Adnan Abidi
Si l'on demande au Liban de recouvrer sa souveraineté et d'exercer pleinement son influence sur son territoire, il faut d'abord renforcer son armée, la soutenir, instaurer un cessez-le-feu et procéder à un retrait total des troupes israéliennes de tout le territoire libanais. Cela donnera ainsi une chance à l'armée et aux Libanais de respirer, de pouvoir enfin exercer leur souveraineté et reconstruire leur pays.
Imaginons que tout cela se produise. Combien de temps pensez-vous qu'il faudra au gouvernement pour reconstruire les villages qui ont été complètement anéantis dans le sud du pays?
Nous avons déjà été dans une situation similaire après la guerre civile (1975-1990) et après le retrait des troupes israéliennes ont occupé de vastes territoires du Liban-Sud jusqu’à l’an 2000. Les Libanais avaient alors reconstruit leur pays. Je suis donc convaincu que si l'on nous donne la chance de retrouver la stabilité, nous pourrons, avec un peu d'aide de nos alliés, et grâce à l'initiative des Libanais eux-mêmes, reconstruire notre économie et tout ce qui a été détruit.
C'est une tâche ardue. C'est un combat difficile. Mais j'espère que, comme je l'ai dit, le peuple libanais fera preuve d'une grande résilience et que la diaspora sera là pour soutenir son pays.
Israël a intensifié ses frappes contre le Liban le 2 mars après que le Hezbollah a lancé des roquettes contre le territoire israélien en représailles à la guerre contre l’Iran, son parrain. Une trêve a été annoncée par le président américain Donald Trump le 16 avril, mais les hostilités se poursuivent entre le Hezbollah et l’armée israélienne, qui continue d’occuper une partie du Liban-Sud, où l’État hébreu souhaite établir une zone tampon.
Les frappes israéliennes au Liban ont fait plus de 2700 morts, plus de 8200 blessés et un million de déplacés depuis début mars.


4 weeks ago
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