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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayOXNARD et VALLÉE DE COACHELLA, Californie - L’image a de quoi donner froid dans le dos. Au beau milieu d’un champ, deux agents de l’ICE pourchassent un travailleur agricole, le rattrapent et le plaquent au sol. Cette scène (nouvelle fenêtre), diffusée sur les réseaux sociaux, s'est déroulée en juin 2025 dans le comté de Ventura, au nord-ouest de Los Angeles.
En juillet, plus de 300 travailleurs sans statut légal sont arrêtés dans un complexe serricole de ce même comté. Un homme tombe d’un toit et meurt en tentant de prendre la fuite.
Pendant des mois, les descentes de la police de l’immigration se multiplient dans les fermes et les communautés agricoles de la Californie, semant la peur chez les travailleurs sans statut légal.

Des agents de l'ICE empêchent des manifestants d'interférer dans l'une de leurs descentes, le 10 juillet 2025, près de Camarillo, en Californie.
Photo : Getty Images / Mario Tama
Esther (nom d’emprunt) est d’origine mexicaine. Mère de famille monoparentale, elle a trois enfants nés en sol américain. Ils ne voulaient plus aller à l’école, ils me regardaient en pleurant et disaient : "On ne sait pas si on va te revoir." C’est très difficile, raconte-t-elle.
À 45 ans, elle a passé la moitié de sa vie à travailler clandestinement aux États-Unis.
J’aime travailler en agriculture parce que j’aime voir mes enfants progresser dans ce pays, explique-t-elle. C’est ma motivation, ma raison de vivre ici.

De nombreuses fermes ont été ciblées par des agents de l'ICE au cours de la dernière année.
Photo : Radio-Canada / Geneviève Brault
Les travailleurs comme Esther jouent un rôle crucial dans l’économie américaine. Le département de l’Agriculture des États-Unis estime que 40 % de la main-d'œuvre agricole est en situation irrégulière. En Californie, le principal État agricole du pays, où la vaste majorité des fruits et légumes sont encore récoltés à la main, cette proportion atteindrait 60 %.
Pendant la pandémie de COVID-19, le secteur agricole a été jugé vital pour nourrir la nation et ses travailleurs reconnus comme étant essentiels. Mais depuis, tout a changé.
Maintenant, quand on va au magasin, on nous jette des regards hostiles [...]. On entend des commentaires comme "Vous êtes des ordures, retournez au Mexique!" Comme si, soudainement, on ne valait rien.
Le dilemme des fermiers
Le durcissement des politiques migratoires aux États-Unis n’est une surprise pour personne. Lors de sa dernière campagne électorale, Donald Trump avait clairement annoncé ses intentions.
Dès le jour 1, je vais lancer le plus important programme d’expulsion de notre histoire pour mettre les criminels dehors, avait-il notamment déclaré dans un discours au Madison Square Garden, à New York, en octobre 2024.
Depuis son retour à la présidence, quelque 500 000 des 11 millions d’immigrants sans papiers ont été expulsés du pays. La majorité d’entre eux n’avaient pas de casier judiciaire.

Donald Trump lors d'un rassemblement de campagne au Madison Square Garden, à New York, le 27 octobre 2024.
Photo : Getty Images / Michael M. Santiago
Pour les agriculteurs aussi, les descentes de l’ICE sont un vrai cauchemar.
À la saison des récoltes, Mike Way, un des plus grands producteurs de poivrons des États-Unis, peut employer jusqu’à 800 personnes par jour. Jusqu’ici, ses fermes n’ont jamais reçu la visite des agents de l’ICE, mais la situation a des airs de bombe à retardement, selon lui.
Nous sommes dans un État où le gouverneur ne peut pas supporter le président et où le président ne peut pas supporter le gouverneur, alors c’est une question très politique, souligne-t-il.
Depuis les descentes de l’été dernier, son gérant de ferme a installé des barrières à l’entrée des champs par précaution.
Nos employés ont peur. On essaie de leur expliquer qu’on ne laissera pas entrer les agents sans mandat d’arrestation mais que, si quelqu’un a un dossier criminel et qu’il est ici illégalement, il devrait se réveiller et aller ailleurs.

Mike Way, un des plus grands producteurs de poivrons des États-Unis.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Les fermiers, un électorat majoritairement acquis aux républicains, se retrouvent coincés entre la volonté de leur président de faire régner la loi et l’ordre et la réalité du terrain, où bien des cultures sont encore très peu mécanisées.
Les fraises, dont la Californie est le premier producteur en Amérique du Nord, sont encore toutes cueillies à la main. Sans employés, pas de récolte, donc pas de revenus.
Avec les cultures maraîchères, ici en Californie, nous n’avons que quelques jours pour procéder à la récolte. Si nous n’avons pas la main-d’œuvre, nous ne serons plus là, explique Mike Way.

La secrétaire à l’Agriculture, Brooke Rollins, a présenté ses propositions le 8 juillet 2025 à Washington.
Photo : Associated Press / Manuel Balce Ceneta
L’été dernier, la secrétaire à l’Agriculture, Brooke Rollins, a proposé deux solutions pour contrer la pénurie de travailleurs causée par les expulsions de masse.
La première : miser sur une main-d'œuvre 100 % américaine. Il y a 34 millions d'adultes en bonne santé inscrits à des programmes d’aide sociale. Ce ne sont pas les travailleurs qui manquent aux États-Unis, a-t-elle soutenu.
Les statistiques racontent toutefois une autre histoire. Selon le département du Travail, en 2025, sur plus de 400 000 emplois disponibles en agriculture, seuls 182 ont reçu la candidature de citoyens américains.
L’autre solution proposée par Mme Rollins pour ne pas fragiliser l’approvisionnement alimentaire était l’automatisation de l’agriculture. Mais dans le secteur maraîcher, les humains vont encore plus vite que bien des machines, quand celles-ci existent.

Des hommes récoltent du céleri dans la ferme de Mike Way à Thermal, dans la vallée de Coachella. Pour éviter les grandes chaleurs, la journée de travail débute à 4 h du matin.
Photo : Radio-Canada / Geneviève Brault
Un programme modifié au détriment des ouvriers
Dans l’incertitude, les agriculteurs se tournent donc massivement vers un programme de visas pour les travailleurs étrangers temporaires, le H-2A. Depuis des décennies, ceux-ci peuvent venir légalement aux États-Unis pour travailler dans des fermes, par exemple au moment des récoltes.
Ce programme enregistrait déjà une hausse fulgurante quand le lobby agricole a réussi un tour de maître l’automne dernier : faire revoir à la baisse les salaires des étrangers qui viennent prêter main-forte dans les champs.
Pour favoriser l’embauche locale, les salaires des travailleurs étrangers étaient historiquement un peu plus élevés. Le logement était également inclus, mais il est désormais facturé aux travailleurs, ce qui diminue la charge financière des agriculteurs qui les emploient. Dans certains États, les ouvriers étrangers qui sont hébergés voient leur rémunération amputée de 35 %.

La présidente des United Farm Workers, Teresa Romero, en compagnie de notre journaliste Catherine Mercier.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Pour le plus grand syndicat de travailleurs aux États-Unis, ces baisses de salaire ne passent pas.
Il va y avoir un transfert de la richesse des travailleurs vers les employeurs tous les ans, s’insurge Teresa Romero, présidente du syndicat United Farm Workers. Son organisation conteste la nouvelle réglementation devant les tribunaux.
Le département du Travail des États-Unis estime que la révision du programme H-2A permettra en effet aux employeurs d’économiser 2,4 milliards de dollars par année.
Sur le terrain, Mme Romero constate un effet domino sur les salaires de tous les travailleurs, peu importe que leur statut soit légal ou pas.
Certains nous disent que s’ils veulent être embauchés, ils doivent accepter de gagner moins, parce que la nouvelle réglementation rogne le salaire des ouvriers agricoles.
Mais peu importe les salaires, ce programme de travailleurs temporaires ne convient pas à tous les agriculteurs.

Les salaires des travailleurs étrangers temporaires qui se trouvent en sol américain en vertu du programme H-2A ont beaucoup diminué.
Photo : Radio-Canada / Geneviève Brault
Lisa Tate, une productrice d’agrumes et d’avocats, a besoin d’aide 12 mois par année dans ses vergers, et non seulement pour la récolte mais aussi pour les travaux d’irrigation, de taille des arbres ainsi que d’épandage d’engrais et de pesticides, signale-t-elle.
Faire venir des gens ici et les former pendant des mois pour ensuite les voir partir, ça n’a aucun sens pour nous, fait-elle valoir. On a besoin d’une main-d’œuvre permanente et non pas saisonnière.
Selon elle, le système a été conçu de manière à favoriser l’embauche d’immigrants sans papiers. En Californie, la loi ne nous permet pas de demander le statut migratoire d’un employé, souligne-t-elle.

Lisa Tate, productrice d’agrumes et d’avocats à Santa Paula, dans le comté de Ventura.
Photo : Radio-Canada / La semaine verte
Quand on commence à faire des descentes dans les fermes, on enlève des maillons importants qui nous permettent de produire notre nourriture. Et si on n'a pas de plan pour combler ce vide, on fonce droit dans le mur.
Avec d’autres agriculteurs, elle a lancé il y a quelques mois une campagne pour attirer l’attention du public sur la pénurie de main-d'œuvre en agriculture. Selon l’initiative Grow It Here (Faisons-en pousser ici), sans travailleurs agricoles, les Américains dépendront de plus en plus des produits importés pour se nourrir.
En 2025, les États-Unis ont d’ailleurs affiché un déficit commercial record dans le secteur agricole.
Un reportage de Catherine Mercier et de Geneviève Brault à ce sujet sera présenté à l'émission La semaine verte diffusée sur ICI Télé samedi à 17 h (18 h 30 HA).
La fin du rêve américain?
Comme bon nombre de travailleurs déjà en sol américain, Esther ne demande que de pouvoir continuer à faire son boulot dans les champs.
Nous ne sommes pas des criminels, nous ne sommes pas venus ici pour voler, insiste-t-elle. Nous sommes venus ici pour avoir un avenir que notre pays ne peut pas nous offrir.
Toutefois, elle ne se fait pas d’illusions et, chaque matin, quand elle part travailler, elle ignore si elle rentrera le soir. En cas d’expulsion, ses trois enfants, tous mineurs, ne pourraient pas continuer à vivre seuls aux États-Unis.
J’ai rempli un formulaire avec un contact d’urgence, précise Esther. [...] J’ai des documents qui indiquent qui peut les emmener au Mexique si ça devait arriver. Ce serait tragique, parce qu’ils ont de beaux rêves, tous les trois.
J’imagine qu’il va falloir parler d’amnistie. Je ne sais pas quelle forme ça pourrait prendre. Mais briser des familles alors que ces gens contribuent à la communauté, c’est pénible.
La dernière fois qu’une amnistie a été offerte aux immigrants en situation irrégulière, c’était il y a 40 ans, en 1986. Ronald Reagan était alors président des États-Unis.
Depuis, les politiciens à Washington ne sont jamais arrivés à s’entendre pour offrir une voie vers la citoyenneté aux immigrants sans papiers.


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