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Les sites de paris permettent-ils de prédire l’avenir?

2 months ago 22

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Une province canadienne organisera-t-elle un référendum sur sa souveraineté d’ici 2027? Katy Perry et Justin Trudeau se fianceront-ils cette année? Le régime iranien va-t-il tomber?

Offrant de parier sur l'actualité, sur la culture populaire, sur le sport et même sur la guerre, les marchés de prédiction, notamment Polymarket et Kalshi, explosent en popularité, non sans poser de sérieux problèmes éthiques.

Le fonctionnement de ces marchés prédictifs est simple : il suffit de miser sur l’option oui ou non. Par exemple, à la question Le trafic dans le détroit d'Ormuz reviendra-t-il à la normale d'ici la fin avril?, l’option oui coûte 70 sous, et l'option non, 30 sous. Cela signifie que 70 % des parieurs estiment que le premier scénario est le plus probable.

Si vous avez raison, vous gagnez 1 $, et si vous avez tort, vous perdez tout.

Toutes les transactions sont effectuées en cryptomonnaie (USD Coin) au moyen de la technologie de la chaîne de blocs (blockchain), un système qui rend anonymes les parieurs. Seul leurs pseudonymes sont visibles.

Signe de l'engouement grandissant pour ces marchés prédictifs, les transactions sur Polymarket ont atteint une valeur de 3,74 milliards $ US en février dernier, contre 462 millions $ US pour le même mois l'année précédente.

L'outil le plus précis dont l'humanité dispose

Plus que du simple jeu en ligne, les PDG de Kalshi et de Polymarket, premiers acteurs en importance dans l'industrie des marchés prédictifs, promettent carrément des retombées sociales positives.

Selon eux, ces plateformes permettent de capter la sagesse de la foule pour prédire l'avenir mieux que les firmes de sondages et pour offrir un meilleur portrait de la réalité que les médias traditionnels.

La promesse est de taille : Polymarketest l'outil le plus précis dont l'humanité dispose à l'heure actuelle, du moins jusqu'à ce que quelqu'un invente une sorte de boule de cristal magique, affirme sans détour son grand patron, l'Américain Shaye Kaplan.

Shayne Coplan.

Shayne Coplan, PDG de Polymarket, dans la salle des marchés de la Bourse de New York, le jeudi 13 novembre 2025.

Photo : Associated Press / Seth Wenig

Alors que les sondages traditionnels donnent un aperçu de l'opinion publique à un moment précis, ils sont souvent dépassés au moment de leur publication, parfois avec plusieurs jours de retard, lit-on sur le site de Polymarket.

À l'inverse, Polymarket reflète le sentiment en temps réel au fur et à mesure que les événements se déroulent, offrant des mises à jour continues et une compréhension plus dynamique de l'opinion publique, poursuit-on.

La philosophie est la même chez Kalshi : L'objectif à long terme est de tout financiariser et de transformer toute divergence d'opinion en un actif négociable, résume le PDG Tarek Mansour.

Des médias américains, dont CNN et CNBC, ont même conclu un partenariat avec Kalshi, ce qui permet à leurs journalistes de citer en ondes les cotes de paris en temps réel, par exemple pour illustrer les probabilités de victoire d’un candidat lors d'une élection.

Des risques de dérives

Si la promesse de capter la sagesse des foules séduit, elle est illusoire, affirment toutefois des experts consultés par Radio-Canada, qui alertent plutôt au sujet des risques de dérives associés aux marchés prédictifs.

Au cours de ses recherches, Werner Antweiler, professeur d'économie à la Sauder School of Business de l’Université de la Colombie-Britannique( UBC), a mis en place pendant 20 ans un marché prédictif à but non lucratif qui portait sur les élections provinciales et fédérales.

Cette expérience a montré que ces paris prédisaient mieux les résultats des scrutins que les sondages traditionnels.

Malgré tout, le professeur Antweiler est hautement sceptique envers les marchés prédictifs commerciaux, qui manquent, à ses yeux, de garde-fous.

Tout d'abord, ces marchés sont exposés à la manipulation, car il n'y a pas de limite d'investissement, explique M. Antweiler. Par exemple, dans le cas d’une élection, un investisseur qui serait prêt à perdre de l’argent pourrait parier massivement sur la victoire d’un candidat afin d’en stimuler artificiellement la popularité.

Puisque le modèle d’affaires des marchés prédictifs se base sur les commissions et sur les frais facturés aux utilisateurs, ceux-ci n'ont pas intérêt à plafonner les montants des paris, ajoute cet expert.

Autre problème : la nature des paris tout ou rien offerts sur les marchés de prédiction fausse parfois les résultats. Certains parieurs investissent de l'argent dans des scénarios très improbables afin d'obtenir un gain énorme si cela se produit, explique-t-il.

Dans ce cas, les marchés prédictifs ressemblent en réalité davantage à un jeu d’argent qu’à un véritable outil de prévision de l'avenir, fait-il valoir.

Des informations sensibles profitables?

Pire encore, un des risques majeurs associés aux marchés prédicatifs est les délits d’initiés.

Il existe de nombreux types d'événements négociés sur les marchés de prédiction commerciaux pour lesquels des informations privilégiées sont disponibles, par exemple un homme politique qui doit décider si une action militaire aura lieu ou non, explique le professeur Antweiler.

Ces marchés manquent de transparence et de traçabilité, de sorte que, en cas de tentative de manipulation, nous ne pouvons même pas identifier le parieur.

Les inquiétudes liées aux délits d'initiés ont particulièrement été mises en avant avec la guerre au Moyen-Orient. Selon une analyse du New York Times, la veille de l'attaque israélo-américaine contre l’Iran, le 28 février, plus de 150 comptes sur Polymarket ont fait des paris d'au moins 1000 dollars en prédisant avec justesse qu’une opération aurait lieu.

Parmi ceux-ci, au moins 16 utilisateurs ont remporté plus de 100 000 $ US en bénéfice.

Après ces révélations, des élus démocrates ont appelé à interdire les paris sur des actions militaires, alléguant que des informations sensibles auraient été utilisées par de hauts responsables de l'administration américaine pour miser sur Polymarket.

Plus tôt cette année, un utilisateur de Polymarket a gagné 400 000 $ US en misant 33 000 $ sur la capture de Nicolas Maduro la veille de l’opération américaine au Venezuela. On ignore l'identité de ce parieur.

Une page du site web de Polymarket.

Un pari sur la chute du régime de Nicolas Maduro sur Polymarket le 11 janvier 2026.

Photo : Associated Press / Wyatte Grantham-Philips

Par ailleurs, ces marchés prédictifs peuvent même mettre en péril la vérité au sein d'une société démocratique, prévient le professeur Antweiler. Il cite l'exemple d'un journaliste du Times of Israel qui dit avoir reçu des menaces de mort de la part de parieurs sur Polymarket.

Ces derniers avaient misé sur le fait qu'aucun missile iranien ne toucherait Israël le 10 mars. Or, ce jour-là, le journaliste a rapporté qu'un projectile avait bel et bien frappé près de Jérusalem. Craignant de perdre leur mise, des parieurs l'ont alors pressé de modifier son reportage pour affirmer, à tort, que le missile avait été intercepté.

C'est le genre d'activités malveillantes menées par des parieurs qui perdent de l'argent : ils pourraient être poussés à commettre des actes de vengeance ou à tenter d'influer sur l'issue d'un événement.

Trump veut son propre marché de prédiction

Alors que plusieurs appellent à un resserrement des règles au sujet des marchés prédictifs, Donald Trump s’est positionné, depuis son retour à la Maison-Blanche, comme un fervent défenseur des cryptomonnaies et d'une déréglementation du secteur des technologies.

Certains observateurs s'inquiètent aussi de la proximité entre Polymarket et la Maison-Blanche.

Depuis août 2025, le fils du président américain, Donald Trump Jr., siège au conseil consultatif de Polymarket, et son fonds d'investissement, 1789 Capital, a investi environ 10 millions de dollars dans cette entreprise.

Donald Trump et son fils, Donald Trump junior.

Donald Trump et son fils, Donald Trump Jr. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / Brandon Bell

Par ailleurs, le réseau social de Donald Trump, Truth Social, a annoncé en octobre dernier qu’il lancerait son propre marché de prédiction : Truth Predict.

Avec Truth Predict, nous démocratisons l'information et donnons aux citoyens les moyens d'exploiter la sagesse des foules, transformant ainsi la liberté d'expression en une vision d'avenir concrète, fait valoir le PDG de Trump Media, Devin Nunes.

Le lancement de cette plateforme se fait encore attendre.

À l'inverse, plusieurs pays comme la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Australie ont bloqué l'accès à Polymarket. Leurs autorités considèrent qu'il s'agit d'une plateforme de jeux de hasard qui n'a pas de permis local. Il est toutefois possible de contourner ce géoblocage en utilisant un réseau privé virtuel (VPN).

Et ici?

Au Canada, toutefois, Polymarket opère dans une zone grise, estiment les experts interrogés par Radio-Canada.

Tout Canadien peut se connecter à Internet et accéder à des sites Web situés ailleurs dans le monde; la participation en soi n'est donc pas illégale, avance M. Antweiler.

Mais ce qui relève de la surveillance réglementaire, c'est lorsque des entreprises comme Polymarket souhaitent exercer leurs activités au Canada et proposer leurs services aux Canadiens.

En ce sens, les contrats offerts sur Polymarket sont considérés comme des produits financiers – des instruments dérivés – selon le cadre réglementaire canadien, explique Gabriel Querry, un avocat spécialisé en valeurs mobilières.

Or, les options binaires comme celles qui sont offertes sur Polymarket sont interdites au Canada si la durée du contrat est de moins de 30 jours, souligne cet expert. Ce règlement des Autorités canadiennes en valeurs mobilières, entré en vigueur en 2017, vise à protéger les investisseurs contre les risques associés à ces produits hautement spéculatifs.

Comme l'explique M. Antweiler, il appartient ensuite aux autorités provinciales et territoriales dans le domaine des valeurs mobilières d'appliquer des sanctions si ce règlement n’est pas respecté.

Pour l’heure, seule la Commission des valeurs mobilières de l'Ontario a imposé, en avril dernier, une pénalité de 200 000 $ à Polymarket, et la plateforme a bloqué l’accès aux utilisateurs qui se connectent à partir de cette province.

M. Antweiler appelle les provinces et les territoires à emboîter le pas à l’Ontario et à prolonger la période d'interdiction des options binaires de 30 à 90 jours.

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