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Les drones font désormais la loi sur les champs de bataille. Le Canada est-il prêt?

1 month ago 45

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L’arrivée de drones et d'armes robotisées sur les champs de bataille modernes bouleverse les rapports de force et oblige la Défense nationale à modifier rapidement ses arsenaux et ses stratégies. Le Canada est-il prêt à se battre contre de telles armes?

Lorsque les colonnes de blindés russes ont enfoncé les lignes ukrainiennes, le 24 février 2022, on ne donnait pas cher des défenses de l’Ukraine.

Quatre ans plus tard, les Ukrainiens tiennent toujours et frappent régulièrement la Russie avec des machines sans pilotes capables de porter la guerre profondément dans le territoire russe.

En mer Noire, Kiev a infligé un dur revers à la marine russe en coulant de nombreux bâtiments, dont un sous-marin et un navire amiral, sans même posséder de marine de guerre.

Des soldats ukrainiens montent une bombe sur un drone de combat avant de le lancer à la recherche de positions ou de véhicules russe.

Des soldats ukrainiens montent une bombe sur un drone de combat avant de le lancer à la recherche de positions ou de véhicules russe. (Photo d'archives)

Photo : Reuters / Oleksandr Ratushniak

Plus récemment, dans le golfe Persique, les milliards de dollars de bombes et de missiles déversés par Israël et les États-Unis n’ont pas empêché l’Iran de percer quotidiennement les défenses de ses voisins avec des drones Shahed valant quelques milliers de dollars chacun.

Comme le trébuchet, les arcs longs anglais ou la poudre à canon l’ont fait longtemps avant elles, les armes commandées à distance transformeront nos façons de faire la guerre au 21e siècle.

Qu’en est-il au Canada?

Ce constat, le Canada l’a fait il y a plusieurs années, assure le colonel Christian Labbé, commandant de la Force opérationnelle interarmées contre drones (CFIC).

Des drones, les Forces armées canadiennes en utilisent depuis la guerre d’Afghanistan pour observer et assister les troupes au sol. Mais tout s’est accéléré depuis l’Ukraine.

Un marin du NCSM Yellowknife lance un drone d'observation sur la passerelle du navire.

Un marin du NCSM Yellowknife lance un drone d'observation sur la passerelle du navire.

Photo : Canadian Armed Forces Imagery Te

L'importance des systèmes sans équipage et télépilotés a grandement pris de l'ampleur lors du conflit en Ukraine. […] On voit bien l'innovation et les possibilités qui ont été amenées par la miniaturisation.

On le voit encore plus maintenant dans le Golfe, où des drones à moindre coût et à longue portée sont utilisés en complément des missiles et autres systèmes d’armes traditionnels, explique le colonel Labbé.

Un mélange qui complique grandement les problèmes de défense aérienne, reconnaît l’officier responsable de la défense anti-drone au Canada.

Le développement des nouvelles technologies […] ça a créé une couche plus basse [à défendre] dans l'espace aérien qui se retrouve maintenant plus près du sol, disons, entre 0 et 2000 mètres.

Et il n’y a pas que l’espace aérien qui est concerné, rappelle l’officier, puisqu’il y a aussi des drones marins et terrestres contre lesquels il faut aujourd’hui se défendre.

Dans les états-majors du monde entier, le constat est limpide : tout soldat, infrastructure, véhicule ou navire qui s’expose à ciel ouvert ou en mer est une cible potentielle pour un drone.

Le corollaire est qu’il nous faudra aussi beaucoup de drones au Canada pour mener cette guerre et s’en protéger.

Achat accéléré d’équipements

Ce n’est donc pas un hasard si la Défense nationale consacre à ces machines une partie grandissante de ses investissements. En voici quelques-uns :

  • En mars 2026, Ottawa annonçait 900 millions $ supplémentaires dans le développement de technologies de drones et de systèmes de défense aériens;

  • En décembre 2025, 70 millions $ étaient consacrés au renforcement de nos défenses aériennes basées au sol;

  • Une base de contrôle de drones à Ottawa est sur la planche à dessin, de même que des bases de drones armés à Greenwood, en Nouvelle-Écosse, et à Comox, en Colombie-Britannique;

  • Six frégates canadiennes seront équipées en 2028 de drones de surveillance et de ciblage à longue portée pour la somme de 66 millions $;

  • L’Aviation royale attend 11 drones MQ-9B SkyGuardian dotés de missiles Hellfire à compter de 2028, pour la somme de 2,5 milliards $.

Inonder nos Forces de drones

La Défense compte aussi équiper massivement les troupes terrestres de drones plus petits afin de les familiariser rapidement avec leur maniement et leurs capacités. Certains tiennent dans la paume d’une main.

Un soldat lance un drone avec sa main.

La Défense nationale compte augmenter rapidement ses stocks de petits drones de toutes sortes afin d'en équiper la vaste majorité de ses unités.

Photo : AKAU

Le commandement de l'armée canadienne veut inonder l'armée […] avec des drones commerciaux et militaires pour en mettre le plus rapidement possible dans les mains des sous-unités et des unités.

À elle seule, la 3e Division du Canada, dans l'Ouest, décuplera ses stocks de drones (augmentation de 1000 %) d’ici l’an prochain, révèle le journal militaire La Sentinelle de l’Ouest.

Des armes qui voient tout

Capables de voler des heures, munies de caméras et de détecteurs sophistiqués, ces machines donnent froid dans le dos.

Sur les champs de bataille ukrainiens, la ligne de front est devenue pour ainsi dire transparente.

Des deux côtés, chaque mouvement ennemi est repéré par une toile de drones capables d’attaquer dans les tranchées les véhicules et les abris. Ils guident aussi les tirs d’artillerie avec une redoutable précision.

Ils voient quand on se déplace, qu’on se prépare à attaquer. Tout ce qui vole peut nous tuer, confiait en février dernier un pilote de drone ukrainien de la région de Kherson à notre envoyée spéciale Marie-Eve Bédard.

La journaliste, vêtue d'un casque et d'un gilet pare-balles, est entourée de trois soldats. Ils sont dans un espace boisé. La journaliste tient un détecteur de drones, elle regarde son écran.

21:33

La journaliste Marie-Eve Bédard s'est rendue dans la ville de Kherson en février 2026. Elle a suivi des soldats qui chassent les drones russes.

Photo : Radio-Canada / Özgür Kizilates

Le pourcentage très élevé de pertes au combat attribuées aux drones représente à lui seul un tournant majeur, témoignait en février le major Joe Bissonnette, de la 3e Division du Canada, dans les pages de La Sentinelle de l’Ouest.

La plupart des sources indiquent que les drones sont responsables de plus de 50 % des pertes au combat des deux camps dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie.

Le Canada est-il prêt à contrer cette menace?

Tout d’abord, explique le colonel Christian Labbé, il est peu probable que les défenses territoriales canadiennes aient un jour à repousser des offensives de drones de l’ampleur de celles qu’on observe en Ukraine.

Mais il est essentiel de s’y préparer et d’équiper les Forces armées pour y faire face, insiste-t-il.

Il y a des systèmes qui sont déployés au Canada pour protéger des points d'intérêt stratégique qui nous permettent de faire la détection et l'interception de drones, assure-t-il.

Des soldats pilotent des drones sur le champ de bataille.

Combattre un ennemi qui vous surveille en temps réel du ciel demande des changements importants dans votre façon de combattre.

Photo : Sgt Marc-André Gaudreault

Mais s’il y a peu de chances de subir ce genre d’attaque chez nous, il en va autrement pour les troupes canadiennes déployées à l’étranger.

Plus de 3000 soldats canadiens se trouvent actuellement le long de la frontière russe, en Lettonie, dans le cadre de l’opération REASSURANCE de l’OTAN.

Outre le côté offensif de la chose, il y a tout le volet défensif. Comment se protège-t-on contre ces machines de guerre commandées à distance?

La défense antidrone se compose de plusieurs couches déterminées en fonction du contexte et de ce qu’on veut défendre, précise le colonel Labbé. Il s’agit en fait d’une combinaison de mesures qui commencent par la détection des drones hostiles.

Pour ce faire, on a recours à des radars, bien sûr, mais aussi à des systèmes complexes de détection acoustique, à spectre électromagnétique et électro-optique.

L’identification de ce qu’on détecte est aussi importante, car les drones sont largement utilisés par les civils, souligne le colonel Labbé, tout en précisant que la lutte anti-drones comporte son lot de dommages collatéraux. On n’intervient pas toujours sur un champ de bataille, souligne-t-il.

Une fois détectés et identifiés, les drones peuvent être détruits avec des missiles, des canons, des mitrailleuses ou des aéronefs. Ils peuvent aussi être neutralisés à distance à l’aide de systèmes de brouillage, par d’autres drones ou encore à l’aide de systèmes à énergie dirigée, comme des lasers.

On a eu beaucoup de succès en 2024 […] avec les technologies laser qui ont prouvé qu’elles peuvent être utilisées avec un très bas taux de [dommages] collatéraux et beaucoup de succès, affirme l’officier.

Mais il n’y a pas que la technologie, prévient le colonel. Des mesures simples, comme des techniques de camouflage, l’utilisation de filets et la façon d’organiser les déploiements sont aussi efficaces.

L’industrie en pleine ébullition

L’essor spectaculaire qu’ont pris les drones dans le domaine militaire, industriel, récréatif ou scientifique a propulsé à la vitesse supérieure toute une industrie encore expérimentale il y a quelques années.

Selon une étude de NAV CANADA, l’industrie des drones représentait 3,6 milliards $ au pays en 2024. Les auteurs prévoient que le secteur devrait contribuer pour 69 milliards $ au PIB national d’ici 2045.

Au Canada, l’industrie a particulièrement bénéficié des 6,6 milliards de dollars annoncés par le gouvernement Carney dans le cadre de sa nouvelle Stratégie industrielle de défense.

Mark Carney discute avec un soldat devant un drone.

Le premier ministre Mark Carney observe un drone de reconnaissance lors d'une visite dans une base d'Adazi, en Lettonie, où sont déployées les troupes canadiennes depuis 2014, dans le cadre de l'opération REASSURANCE. (Photo d'archives)

Photo : (Christinne Muschi/The Canadian Press)

Avant, on faisait surtout de la distribution, de la revente et du consulting. Mais avec l'arrivée des besoins dans l'industrie militaire, on s'est mis à fabriquer des drones FPV au Canada, explique Laurent Cataye, directeur de la division industrielle chez Remote Robotic Systems, une entreprise basée à Mississauga, en Ontario.

La guerre en Ukraine, ça a été un accélérateur pour nos activités, confie M. Cataye.

Un drone FPV, pour first person view ou à pilotage immersif, s'opère en temps réel au moyen d’un écran, d’un casque ou de lunettes vidéo qui donnent à son opérateur l’impression de se trouver à bord de l’engin. Ces machines peuvent accomplir une grande variété de tâches.

Ce qui a changé, précise-t-il, c'est l'intérêt pour les drones ainsi que la vitesse de développement de la technologie.

La cadence à laquelle on modifie les drones sur les champs de bataille est en effet déconcertante.

À peine livrés, déjà dépassés

Selon le colonel Christian Labbé, c’est en heures et en jours que se calcule aujourd’hui l’évolution des drones en Ukraine.

En 24 heures, explique-t-il, on a déjà modifié la programmation des machines pour les améliorer ou parer aux contre-mesures russes. En six semaines, on a déjà changé certaines composantes.

Après six mois généralement, le système [des petits appareils] est potentiellement obsolète et une mise à jour majeure doit être faite, raconte le colonel Labbé.

C’est un défi majeur à relever pour la Défense nationale, qui doit repenser ses processus d’approvisionnement si elle ne veut pas acheter des machines qui, à peine sorties de l’usine, seront dépassées à leur arrivée sur le champ de bataille.

La manière dont [l’approvisionnement des troupes] a été fait traditionnellement doit absolument changer et je pense qu’ils sont bien au courant aux achats, à la Défense, estime Fraser Hahn, directeur de la technologie chez Remote Robotic Systems.

En Ukraine, nécessité oblige, on construit et modifie les drones directement sur le champ de bataille.

Le Canada sera-t-il capable d'en produire suffisamment?

Or, il n’y a pas que l’innovation qui pose problème, il faut aussi être capable de produire ces machines en grand nombre.

Le plus grand défi pour les petites entreprises comme la nôtre, c'est vraiment de sécuriser la chaîne d'approvisionnement, explique Fraser Hahn.

Des gens autour d'un drone.

Présentation de drones et de satellites conçus au Centre de recherche aérospatial de l'Université de Victoria, en Colombie-Britannique. (Photo d'archives)

Photo : Fournie par l'UVIC

Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, la nouvelle stratégie d’Ottawa pour stimuler la production militaire nationale ajoute une difficulté supplémentaire, nous dit M. Hahn.

On subit une forte pression pour s'approvisionner, autant que possible, en matériaux au Canada. Et c'est quelque chose qu’on prend très au sérieux.

Ça va être un défi de produire à grande échelle tout en essayant d'atteindre cet objectif, reconnaît M. Hahn. C'est sans aucun doute le plus grand défi pour notre entreprise. Du moins dans un avenir proche.

Partout dans le monde, les fabricants souhaitent s'appuyer sur une chaîne d'approvisionnement qui n'existe pas encore vraiment, souligne M. Hahn, optimiste malgré tout pour la suite des choses.

Progressivement, une part croissante de la chaîne d'approvisionnement sera implantée ici. Même si nous ne sommes pas encore prêts à livrer des drones entièrement fabriqués ici, nous le serons d'ici quelques années.

L'arrivée des machines autonomes

Lorsqu’on leur pose la question, le colonel Labbé et les dirigeants de Remote Robotic Systems sont unanimes. La prochaine étape de développement pour les drones, c’est l’autonomie.

Cela veut dire une intégration de l’intelligence artificielle qui permettra d’en arriver à des machines qui seront capables, un jour, d’apprendre et de mener des missions de manière autonome.

Mais l’utilisation de ces armes soulève des enjeux éthiques majeurs, relève Fraser Hahn, de Remote Robotic Systems.

Des soldats rechargent une arme montée sur un véhicule terrestre sans pilote TerMIT de Tencore lors d'une démonstration dans la région de Kiev, en Ukraine.

Des soldats rechargent une arme montée sur un véhicule terrestre sans pilote lors d'une démonstration le 20 février 2026, en Ukraine. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / Chris McGrath

Les lois au Canada et dans la plupart des pays occidentaux interdisent les systèmes d'armes sans intervention humaine, souligne-t-il. Mais il est presque certain qu'ils verront le jour ailleurs dans le monde. Peut-être même que c'est déjà le cas.

À la Défense nationale, le colonel Christian Labbé connaît très bien les politiques du Canada en matière d’armes létales autonomes. Mais, souligne-t-il, l’intelligence artificielle peut aussi s’avérer fort utile pour améliorer les systèmes de défense canadiens appelés à intercepter des armes de plus en plus intelligentes.

Qui plus est, le fait que Canada interdise les armes autonomes n’empêchera pas d’autres pays d’en utiliser un jour contre lui, plaide l’officier.

Pour nous, c'est important d'être prêts à cette réalité-là.

Comme l’écrivait l’auteur romain Végèce, il y a 1500 ans : « Si vis pacem, para bellum ».

Si tu veux la paix, prépare la guerre.

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