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Le surpeuplement et l’insalubrité des logements brisent des rêves à Manawan

1 month ago 63

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Annie Dubé nous accueille devant sa maison sur le bord du lac Metabeskega. Cette mère de famille attend depuis des années que la résidence où elle habite avec sa mère, son conjoint et ses quatre enfants, dont trois adultes, soit rénovée.

Située dans un cul-de-sac, la maison où elle réside depuis son enfance dispose d’une grande terrasse face au lac. Mais les planches, vermoulues, sont craquées à plusieurs endroits. Elle n’ose plus s’y aventurer.

À l’intérieur, l’humidité est bien présente et l’air froid s'engouffre par les rainures des portes et des fenêtres, tachées de moisissure.

La fenêtre ici, c'est l'une des plus vieilles qui se trouve à Manawan, explique Annie Dubé devant la fenêtre de la chambre. Ils ne l’ont jamais changée, c'est la fenêtre d'origine depuis que la maison a été construite.

Elle aimerait bien que le conseil de bande, propriétaire de presque tous les logements de la communauté, s’en occupe, ainsi que de remplacer le ventilateur dans la salle de bain, qu’il répare les murs endommagés et ajoute des armoires. Elle a trouvé de la laine minérale moisie dans le grenier, mais n’ose pas la retirer, par peur de la contamination.

On voit un trou dans le mur du passage.

Annie Dubé demande depuis longtemps au conseil de bande de réparer sa maison.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Son conjoint, Jules Dubé, dit avoir entendu que le conseil de bande ne voulait plus réparer la maison, estimant qu’elle était trop abîmée. La famille de sept personnes doit pourtant continuer d’y vivre.

La presque-totalité des habitations de la communauté sont des logements sociaux, construits par le Conseil des Atikamekw de Manawan, qui est également responsable de leur entretien. Pour avoir accès à un logement, il faut donc s'inscrire sur la liste d'attente, qui compte environ 400 noms.

La mère d’Annie se plaint du froid pendant tout l’hiver, qu’elle passe à côté du calorifère, raconte-t-elle. À cause des fuites, l’électricité lui coûte une fortune.

Dans l’unique salle de bain, il y a un horaire pour pouvoir prendre une douche. Certains la prennent le soir, d’autres le matin.

Les deux fils d’Annie dorment dans des chambres au sous-sol, malgré l’humidité. Les autres membres de la famille se partagent les trois petites chambres à l’étage.

Annie Dubé et son fils.

Le fils d'Annie aimerait bien inviter ses amis à la maison, mais c'est impossible, faute de place.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le plus jeune fils d'Annie Dubé, âgé de 11 ans, dort dans la chambre du couple, sur un matelas.

Il aimerait beaucoup avoir sa propre chambre, raconte-t-elle. Il m’en parle souvent. Et je n’arrête pas de lui dire : ''Un jour, tu vas avoir ta chambre.''

Pour l’instant, impossible pour lui d’inviter des camarades à la maison. Je ne veux pas que ses amis découvrent qu'il dort encore avec nous, avoue Annie Dubé.

23 personnes sous le même toit

Pour Debby Jacob, inviter des amis est également hors de question. Depuis cinq ans, elle partage une maison de quatre chambres avec ses trois sœurs et leurs familles, soit 23 personnes au total. Ses cinq enfants, âgés de 1 à 7 ans, dorment dans la chambre parentale.

Debby Jacob est très heureuse d’avoir pu déménager dans un logement temporaire le temps que la maison soit rénovée. Trois roulottes de trois chambres ont été nécessaires pour les reloger, elle et ses sœurs.

Chadwick Ottawa et ses deux filles devant la roulotte où ils logent temporairement.

Chadwick Ottawa et ses deux filles habitent la roulotte voisine de celle de Debby Jacob.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Elle héberge son frère récemment séparé, mais c’est tout de même un luxe inouï de n’être que huit dans le logement. Un luxe de courte durée, cependant, puisqu’elle devra éventuellement retourner dans la maison avec ses sœurs.

Au moins, ses enfants ne seront plus exposés aux moisissures qui ont provoqué chez eux des pneumonies, de l’asthme et de l’eczéma.

Elle a inscrit son nom sur la liste d’attente pour un logement, mais elle sait qu’elle devra être très patiente. Certains attendent depuis 20 ans.

Sa voisine, Galyan Mattawa, est elle aussi relogée temporairement dans une roulotte pendant les réparations, à la suite de dégâts d’eau, dans la maison où elle habite avec son conjoint, Chadwick, ses beaux-parents et ses deux filles.

Un jeune couple.

Galyan Mattawa et Chadwick Ottawa, à côté de la roulotte où ils logent temporairement.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Même si ce n’est pas très grand et s’ils accueillent le frère de Chadwick, le couple est heureux d’avoir enfin de l’intimité. C’est la première fois qu’on dort seuls dans une chambre, nous deux, dit Mme Mattawa.

Des conditions extrêmes

Les conditions de surpeuplement que vivent les familles de Manawan sont loin d’être idéales pour le développement des enfants, explique Sanja Stojanovic, directrice clinique du Centre de pédiatrie sociale Mihawoso.

Il y a de bonnes choses à être en famille nombreuse. Mais quand on est surpeuplé, ça veut dire qu'un enfant ne peut jamais avoir un petit peu de calme et de tranquillité.

Difficile d’instaurer des routines de repas et de coucher, par exemple, avec ce va-et-vient constant. Les plus petits n’ont pas de place pour jouer par terre et les plus grands n’ont ni l’espace ni la sérénité nécessaires pour faire leurs devoirs.

Josiane Robertson.

Josiane Robertson, directrice du Centre de pédiatrie sociale Mihawoso, à Manawan, écoute sa collègue, Sanja Stojanovic, lors d'une discussion au téléphone.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La pédiatre ne veut pas nécessairement que chaque enfant ait à tout prix sa propre chambre, mais il faut des coins paisibles dans la maison, insiste-t-elle, et notamment des endroits où les enfants peuvent se retirer lorsqu’il y a des conflits.

Sinon, ils se réfugient dans les jeux vidéo ou ils traînent dans la rue. Jouer dehors est évidemment une bonne chose, mais être obligé de sortir parce qu’on n’est pas bien chez soi, ce n’est pas la même chose, dit-elle.

La directrice du centre, Josiane Robertson, a vécu elle-même plusieurs années dans ces conditions extrêmes, partageant une maison avec cinq adultes et quatre enfants, avant d’avoir accès à un des logements réservés au personnel de l’éducation, de la santé et de la sécurité publique.

Quel avenir pour les jeunes?

L’humidité excessive dans les logements cause également des complications de santé. Une situation que connaît bien Émilia Moar, 17 ans. Il y a quelques mois, elle a emménagé dans un nouveau logement, en haut du village. Sa famille a été priorisée, notamment en raison de la maladie respiratoire de sa mère.

Un problème causé par la moisissure dans la maison où elle demeurait avec son copain, sa mère et ses deux frères, raconte Émilia, pendant une pause entre deux cours à l’école.

Emilia Moar devant des casiers à l'école secondaire.

Émilia Moar est en 3e secondaire à l'école de Manawan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ma mère était souvent malade quand on y habitait, parce qu’entre nos murs, il y avait des moisissures noires, dit Émilia. Chaque fin de semaine, elle partait en ville à cause de problèmes respiratoires.

Émilia a dû lâcher l’école à plusieurs reprises pour gérer la maison. On avait souvent des dégâts d'eau, puis des fois, notre toilette s'effondrait à cause de la moisissure, raconte Émilia. Ma mère avait des problèmes de santé et, en plus, elle travaillait, elle ne pouvait pas s’en occuper.

Maintenant, je suis capable de venir à l'école tous les jours parce qu'on n’a plus de problèmes à la maison.

La nouvelle maison est bien mieux... sauf qu’ils sont désormais 10 à y habiter : Émilia, son copain, sa mère et ses deux frères, avec qui elle habitait déjà, mais s’y sont ajoutés la conjointe du frère ainsi qu’un autre frère, sa femme et ses deux enfants, dont l’un est autiste.

C’est impossible de se concentrer pour faire ses devoirs avec les bruits des uns et des autres et encore plus difficile de vivre dans le désordre, dit-elle.

Émilia Moar.

« J'aimerais avoir une maison avec ma mère, mon grand frère et mon petit frère comme avant », dit Émilia.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

J'ai un trouble obsessionnel et je n'aime pas voir le bordel, souligne-t-elle.

Des fois, quand le ménage n'est pas fait dans la maison, je le finis. Puis ça me dérange parce que j'ai plein de travaux à faire, j'ai des productions à faire, des examens, des tests à préparer, je dois faire mes révisions…

Elle constate aussi que la cohabitation est difficile pour son neveu de 4 ans. Il devrait avoir son propre espace pour ses jeux à lui, observe Émilia, mais tout notre stock est dans la cuisine, puis dans le salon.

Il n’y a notamment plus d’endroit où faire sécher l’équipement de hockey, qui traîne maintenant un peu partout, dit-elle.

Émilia espère finir son secondaire et poursuivre ses études collégiales à Joliette. Après, elle voudrait retourner à Manawan pour aider la communauté, qui a besoin de personnel.

Mais pourra-t-elle le faire? Bien des jeunes ont dû s’exiler, faute d’avoir trouvé un toit dans la communauté.

Mélanie Petiquay.

« Si un jeune a sa place chez eux, ça va être grandement aidant pour qu'il ait sa place à l'école », estime Mélanie Petiquay, responsable de l'équipe de rétention à l’école secondaire de Manawan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le surpeuplement est tellement généralisé que l’école l’a pris en compte et a adapté ses horaires pour permettre aux jeunes d’arriver à l’heure le matin, explique Mélanie Petiquay, responsable de la rétention scolaire à l'école secondaire de Manawan.

Les élèves, quand ils sont sous un toit qui est surpeuplé, doivent souvent attendre après les autres, souligne-t-elle.

On ne peut pas parler de qualité de vie, on ne peut pas parler de bien-être quand les enfants manquent d'espace à la maison, quand ils sont appelés à partager une chambre, une toute petite chambre, et qu’ils doivent aussi se partager une seule salle de bain.

Lors d’une activité en novembre dernier, les élèves ont participé à une réflexion sur les droits des enfants au cours de laquelle ils devaient écrire des messages sur des post-it de couleur.

Chaque jeune avait son propre message et ce qui revenait beaucoup, c’était : ''J'ai besoin d'un toit, je veux ma chambre, je veux une maison'', raconte Mélanie Petiquay.

Des risques de violence

L’entassement génère souvent des conflits dans les familles, constate Thérèse Niquay, directrice des services et projets communautaires.

Thérèse Niquay.

Thérèse Niquay devant l’ancienne école primaire de Manawan, où sont relogés les services administratifs, faute de place.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Quand les gens n’ont pas leur propre espace, leur propre intimité, ça devient des gens qui sont toujours en réaction parce que des besoins fondamentaux ne sont pas comblés, estime-t-elle.

La pénurie de logements est également un problème pour les femmes, qui ne peuvent pas quitter un partenaire violent n’ayant aucun autre endroit où aller, souligne l’intervenante.

C’est le cas de Stéphanie, qui a quitté son conjoint et s'est réfugiée chez son père. Mais le logement, où vivaient aussi ses frères aînés, était trop petit pour qu’elle y amène ses enfants.

Elle n’a pu prendre avec elle que le plus jeune. Les deux plus vieux ont dû rester dans la maison de ses beaux-parents et elle ne les voyait que les fins de semaine. Sa fille, adolescente, a très mal vécu la séparation. Elle avait même abandonné l’école.

Après quatre ans d’éloignement, Stéphanie a finalement retrouvé ses enfants, avec qui elle partage maintenant un appartement où vivent aussi son nouveau conjoint et un bébé de 10 mois.

Un projet de maison des familles, qui permettrait d'accueillir temporairement des femmes comme Stéphanie, est dans les cartons depuis longtemps, mais tarde à se concrétiser, faute de financement.

Un problème généralisé

Amnistie internationale dénonce justement le fait que les problèmes de logement dans les communautés augmentent la vulnérabilité des femmes et des enfants, et que certaines soient contraintes de rester dans des relations dans le cadre desquelles elles subissent de la violence, par manque de logements.

Loin d'être unique, le cas de Manawan est représentatif de bien d’autres communautés autochtones au pays, souligne l'organisme.

Un chien devant une maison en mauvais état.

L’Assemblée des Premières Nations estime à 139 milliards sur 10 ans les investissements nécessaires pour combler le déficit en matière de logement entre les communautés autochtones et le reste du pays.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Selon l’Assemblée des Premières Nations, il manque 157 453 nouvelles maisons, et 55 700 maisons existantes ont besoin de réparations.

Or, les communautés dépendent du financement fédéral pour construire et entretenir les habitations.

L’état des habitations est déplorable, souligne France-Isabelle Langlois, directrice générale d'Amnistie internationale. Le Canada a l’obligation de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer un logement convenable à tout le monde, y compris aux personnes autochtones.

Le gouvernement Trudeau avait promis que, d’ici 2030, il y aurait des logements adéquats pour tout le monde, dans toutes les communautés autochtones, mais on est loin du compte [...] Il va falloir que le gouvernement de M. Carney mette plus que les bouchées doubles pour y arriver.

Amnistie internationale estime que le Canada manque à ses obligations internationales en matière de droit du logement, mais aussi en matière de droit à l'éducation, à la santé, à la vie privée et à la sécurité.

Avec les informations de Marie-Laure Josselin

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