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C’est le sobriquet qui a été attribué à Stephen Fuhr quand il était pilote de chasse au sein de l’Aviation royale du Canada.
Il avait reçu l’ordre de produire des plans de vol militaire détaillés, mais ses gribouillis lui ont plutôt valu une comparaison au maître cubiste, raconte-t-on dans la communauté militaire.
C’est donc par ce surnom railleur que ses collègues l’interpellaient dans les cockpits de CF-18.
Aujourd’hui, le politicien de 57 ans porte un titre plus sérieux : secrétaire d’État à l’Approvisionnement en matière de défense.
Dans ce rôle, il est à la tête de l’Agence pour l’investissement de la défense, une organisation créée l’an dernier par le gouvernement Carney pour gérer des dizaines de milliards en acquisitions militaires… et accélérer l’octroi des contrats.
C’est une ascension fulgurante pour ce pilote de CF-18 qui, après sa retraite des Forces armées canadiennes en 2009, s’est attiré d’autres railleries de membres de la communauté militaire en s’opposant vigoureusement à l’achat d’appareils américains F-35.

Stephen Fuhr devant un bombardier Mosquito exposé au KF Centre for Excellence à Kelowna, en Colombie-Britannique.
Photo : Radio-Canada / Daniel Leblanc
Plusieurs sources indiquent que les relations demeurent tendues à ce jour entre Stephen Fuhr et l’Aviation royale canadienne, que ce soit au sujet du dossier des avions de chasse, des avions radar et du remplacement d’hélicoptères.
Lors d’une entrevue récente avec Radio-Canada, Stephen Fuhr a affirmé qu’il est toujours prêt à se battre pour ses convictions, quitte à aller contre la majorité.
C’est une question de principe. Des fois, on peut se sentir tout seul, mais c’est la vie.
Radio-Canada s’est entretenu avec une douzaine de personnes qui ont interagi de près avec Stephen Fuhr au fil des années; certaines ont requis la confidentialité pour ne pas nuire aux relations commerciales avec le gouvernement ou faute d’autorisation de parler publiquement.

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Ancien pilote de chasse, le « superministre » Stephen Fuhr hérite de pouvoirs inédits pour réarmer les forces canadiennes. Sa mission? Réduire la dépendance militaire aux Etats-Unis.
Photo : Facebook / Stephen Fuhr CD
Un futur « super ministre »?
Natif d’Edmonton, Stephen Fuhr a commencé à s’intéresser à l'aviation quand son grand-père l'amenait à des compétitions de modèles réduits d’avions.
Il n’a jamais perdu le goût de la vitesse et du vol.
En plus de son pick-up, le député de Kelowna, en Colombie-Britannique, aime se trouver derrière le volant d’une sportive Porsche 911 ou de son propre avion, un Van’s RV-8 à deux places dont le nez a été affublé d’une bouche de requin.
Cet avion est son lieu de bonheur, dit-il en s’asseyant dans le cockpit de son appareil.

Stephen Fuhr aux commandes de son avion à deux places, un Van’s RV-8 dont le nez a été affublé d’une bouche de requin.
Photo : Instagram / steve_fuhr
Mais il n’a pas souvent le temps de faire des tours en avion dans cette région entourée de montagnes, aux abords du majestueux lac Okanagan. Les feux de forêt sont prenants pour tous les politiciens dans cette région du pays, et surtout pour Stephen Fuhr, dont la maison a été engloutie par les flammes en 2023.
Sa carrière politique risque de devenir encore plus prenante. Selon un projet de loi libéral, il pourrait bientôt hériter de nouveaux pouvoirs à la tête de l’Agence pour l’investissement de la défense, notamment en ce qui a trait à l’attribution de contrats sans appel d’offres pour assurer la sécurité économique du Canada.
Les mesures proposées dans C-31 créeraient un poste de super-ministre de l’approvisionnement militaire, selon Justin Massie, expert en défense à l’UQAM.
C'est lui qui aurait plus de pouvoir que Mélanie Joly à l'Industrie, que [David] McGuinty à la Défense nationale, parce qu'il combinerait beaucoup des pouvoirs qui étaient habituellement ou historiquement relégués à plusieurs autres ministères, explique Justin Massie.

Justin Massie, professeur de science politique à l'UQAM, dit que le gouvernement fédéral veut se donner l'option d'accorder plus de contrats militaires sans appel d'offres.
Photo : (Benoît Roussel/Radio-Canada)
Stephen Fuhr est donc en lice pour superviser une hausse spectaculaire du budget de la défense du Canada et redessiner la relation militaire entre le Canada et les États-Unis.
Nous allons devenir moins dépendants et plus résilients, promet-il.
Il vise une vaste transformation du système d’approvisionnement militaire, soit en produisant plus d’équipement au Canada ou en trouvant de nouveaux partenaires à l’échelle mondiale.
La bonne nouvelle, c’est que nous avons des amis dans chaque fuseau horaire, et que tout le monde veut travailler avec le Canada.
Une carte de visite enviable
Stephen Fuhr jouit de la crédibilité qui vient de son titre d’ancien pilote de CF-18. Être membre du club sélect des tops guns canadiens constitue une carte de visite enviable.
Toutefois, de nombreuses sources indiquent que Stephen Fuhr détonne au sein de la communauté des pilotes d’appareils supersoniques.
Durant ses quatre années au sein d’un escadron de CF-18 dans l’Ouest canadien, de 1999 à 2003, il était reconnu pour tenir tête à son commandant et il a connu des hauts et des bas au niveau professionnel, selon plusieurs sources.
D’anciens pilotes font remarquer que Stephen Fuhr manquerait de crédibilité opérationnelle au sein de la communauté des pilotes, n’ayant pas fait partie des forces canadiennes déployées en zones de conflits durant sa carrière militaire.
Il réplique que le haut fait de sa carrière de pilote tourne autour des événements du 11 septembre 2001, quand son escadron a patrouillé dans le ciel nord-américain après que des terroristes eurent transformé des avions de ligne en missiles.

Après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis, l'escadron de Stephen Fuhr a été chargé de protéger l'espace aérien nord-américain.
Photo : PCN Photography / Alamy Stock Ph
Il était entraîné à faire la guerre, mais pas exactement pour ce scénario tragique.
Quand on se retrouve face à des centaines d'avions civils remplis de passagers qui se dirigent vers soi, et que cela représente désormais une menace à laquelle il faut faire face, c'est un état d'esprit bien différent, explique-t-il.
Après avoir piloté des CF-18 pendant quatre ans, il a travaillé à Winnipeg dans la gestion de la flotte canadienne de chasseurs et dans la formation des pilotes. Il a pris sa retraite au rang de major.
Un point de vue divergent
En fait, Stephen Fuhr s’est particulièrement fait remarquer après son retour dans le monde civil, au début des années 2010.
Alors qu’un grand nombre de membres de la communauté des pilotes de chasse étaient des partisans infatigables du F-35, Stephen Fuhr en a été un farouche détracteur.
J'ai piloté des CF-18 [...] Le F-35 est peut-être un excellent appareil, mais pas pour le Canada.
Ses amis et anciens collègues parlent d’une opposition de tous les instants à cet appareil de Lockheed Martin qui avait alors été choisi par le gouvernement Harper pour remplacer les CF-18.
Selon les partisans du F-35, cet appareil est supérieur à tout autre chasseur du monde occidental, en raison de ses capacités furtives et des sommes extraordinaires de données que l’appareil peut analyser.

À l’usine Lockheed Martin de Fort Worth, au Texas, les ouvriers assemblent des chasseurs F-35 destinés à de nombreux pays, comme cet appareil pour la Pologne.
Photo : Lockheed Martin / Kyle Larson
Toutefois, Stephen Fuhr s’est objecté à cet achat pour le Canada, notant les coûts faramineux du projet, ses nombreux retards et les difficultés vécues par certaines forces aériennes avec ces appareils.
Pour développer son opinion sur le F-35, Stephen Fuhr a lu et analysé toutes les grandes études sur cet avion, y compris les divers rapports publics des gouvernements américain et canadien sur les ratés du programme.
Et il n’a pas hésité à s’attaquer publiquement au F-35, sachant bien qu’il faisait cavalier seul dans ce dossier et pourrait subir les foudres de ses anciens comparses de l’air.
Ces gens considèrent le F-35 comme le nec plus ultra, explique Mike Reyno, propriétaire de plusieurs magazines militaires.
Ce que Stephen a fait — et tout cela repose sur de la documentation accessible au public —, c'est de démontrer que le F-35 a en fait échoué à atteindre presque toutes les étapes critiques de son développement, ajoute cet ami de Stephen Fuhr.
Ancien supporteur du Parti conservateur du Canada, Stephen Fuhr s’est présenté en tant que candidat libéral en 2015 aux côtés de Justin Trudeau, attiré notamment par la promesse libérale d’annuler l’achat des F-35.

Stephen Fuhr est devenu député libéral pour la première fois lors des élections fédérales de 2015.
Photo : Facebook / Stephen Fuhr CD
Après avoir perdu son siège en 2019, il est notamment devenu consultant pour Boeing et a continué à critiquer le F-35, décrivant l’appareil comme étant inabordable en 2021.
Deux ans plus tard, en 2023, le gouvernement du Canada a malgré tout annoncé l’achat de 88 F-35, paraphant un contrat pour 16 appareils.
Après un retour dans le secteur privé, Stephen Fuhr est revenu en politique l’an dernier, cette fois aux côtés de Mark Carney.
C’est à cette époque que le président américain Donald Trump a commencé à mettre en doute la souveraineté du Canada, et que le Canada a répondu à ces menaces en soumettant l’achat des F-35 à un examen qui suit encore son cours.
Tout indique que le Canada va intégrer des F-35 à sa force aérienne, mais il s’agit de savoir combien d’appareils le gouvernement va finir par acheter, et s’il va décider d’ajouter des chasseurs suédois Gripen à son arsenal militaire.
Une cible de prédilection des lobbyistes
Facile d’approche, Stephen Fuhr aime être sur le terrain, et il multiplie les annonces, les voyages d’affaires et les entrevues médiatiques.
Il est un des personnages les plus sollicités partout au pays et une cible de prédilection des lobbyistes. Stephen Fuhr reçoit continuellement les cartes professionnelles de gens d’affaires qui espèrent avoir une part des nouveaux investissements en matière de défense.
Il parle à tout le monde, remarque un lobbyiste qui raconte que ses clients ont plus facilement des rendez-vous avec Stephen Fuhr qu’avec le ministre de la Défense nationale.
De nombreux dossiers d’approvisionnement avancent bien plus rapidement que prévu sous sa gouverne, que ce soit celui des avions-radar suédois GlobalEye, celui des sous-marins du consortium germano-norvégien TKMS ou celui de plus de 60 000 fusils d’assaut de Colt Canada.

Le Canada accordera à TKMS la construction de 12 nouveaux sous-marins. (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / Morris MacMatzen
Un des défis de Stephen Fuhr, c’est qu’il semble faire face à une résistance plus aiguë de la part de l’Aviation royale canadienne quant à la diversification des sources d’approvisionnement d’équipement militaire.
Je pense que l'armée et la Marine sont ouvertes au changement, avance Mike Reyno. Je dirais que l'Aviation n'a pas été aussi ouverte car elle veut essentiellement utiliser tout ce que les Américains utilisent.
Stephen Fuhr ne ferme pas la porte à de nouvelles flottes mixtes d’avions ou d’hélicoptères, alors que l’Aviation royale canadienne ne cache pas son opposition à l’achat d’avions de chasse suédois Gripen en plus des F-35.
Bon nombre de nos alliés [...] disposent d'une flotte mixte d’avions de chasse, lance-t-il.
Nous sommes capables de le faire et nous l’avons déjà fait, et nos alliés le font à l’heure actuelle. La question est de savoir si on veut le faire ou non?

Le Canada explore l'achat d'avions de chasse suédois Gripen, comme celui-ci, en plus de l'acquisition déjà en branle d'appareils américains F-35.
Photo : AFP / Damir Sencar
Malgré des différends dans ce dossier, un ex-pilote affirme qu’il souhaite le plus grand succès à Stephen Fuhr en ce qui a trait à la modernisation du processus sclérosé d'acquisition militaire du Canada.
Stephen Fuhr doit absolument réussir. Qu’on l’aime ou non sur le plan personnel, il est crucial que le Canada achète les bons équipements de manière rapide pour faire le travail qui est requis en matière de sécurité, souhaite cet ancien militaire.
Stephen Fuhr est conscient qu’il porte la réputation d’un politicien intransigeant, qui se fait une idée à laquelle il reste ensuite fidèle.
Il se dit toujours prêt à changer d’idée… tout en indiquant que la barre est haute.
Je suis ouvert à un autre point de vue, mais soyons réalistes. Ces éléments de preuve ont intérêt à apporter réellement quelque chose et à être crédibles. Et s'ils ne remplissent pas ces deux conditions, je ne vois pas pourquoi il faudrait changer d'avis, lance-t-il.
Stephen Fuhr fait un effort pour ne pas parler directement des F-35, un dossier particulièrement sensible dans le contexte des tensions commerciales et diplomatiques avec les États-Unis.

Le général Gregory Guillot, qui dirige le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD), a affirmé en mars que les F-35 n'étaient pas nécessaires pour protéger les frontières de l'Amérique du Nord.
Photo : AP / Jose Luis Magana
Toutefois, le politicien libéral esquisse un large sourire en se remémorant les paroles d’un général américain, Gregory Guillot, qui disait le printemps dernier que le F-35 n’était pas nécessairement le meilleur appareil pour protéger les frontières du Canada et des États-Unis.
Il est le commandant de NORAD, je suis obligé de le croire sur parole , lance Stephen Fuhr.
Comme quoi, dans ce dossier névralgique en pleine période de guerre commerciale, rien n’indique que Stephen Fuhr ait changé d’idée au cours des dernières années.


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