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Orgo-Life the new way to the future Advertising by Adpathway« Écoute, ça m’a marqué. À l'époque, les ressources humaines à Radio-Canada nous suggéraient de demander aux candidats comment ils imaginaient leur avenir. Drainville, il était jeune, ça devait être en 1990, nous avait répondu de but en blanc, et sa répartie nous a étonnés. »
Marc Gilbert, qui a longtemps dirigé le téléjournal de la société d’État, a fait passer des centaines d’entrevues à des aspirants journalistes au cours de sa carrière dont il se souvient peu ou pas. Mais cette entrevue d’embauche, même si elle s’est déroulée il y a près de 40 ans, a laissé une trace indélébile dans sa mémoire. Donc, il a répondu… Ben oui, Drainville a dit ça : ''Moi? Je vais être premier ministre du Québec. Marc Gilbert rigole au bout du fil. Et ça me fait sourire aujourd’hui parce qu’il va peut-être le devenir dimanche.
Je ne l’avais jamais remarqué, même si Bernard Drainville est dans l’espace public depuis que je suis adolescente, mais il a des yeux d’un bleu saisissant, une sorte de bleu gris liquide qui rappelle un peu les eaux du Saint-Laurent. Fleuve au bord duquel il est né, en 1963, et au bord duquel il vit aujourd’hui.
Moi, ça me prend de l’eau pas loin. J’ai grandi assis sur le fleuve, me dit-il, perché sur un tabouret de son îlot de cuisine, dans sa grande maison non loin de Québec.
Le candidat à la succession de François Legault est en paix. Mon rêve d’enfance n’était pas de devenir premier ministre, me dit-il, mais député, ça, c’était clair. L’homme de 62 ans a peu de temps à nous accorder, c’est ce qu’il nous dit à notre arrivée, mais le temps file et il change d’idée. Bernard Drainville aime raconter des histoires et il les raconte bien.

Bernard Drainville et son chat Théo dans sa résidence.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Je viens d’une famille d’agriculteurs. Chez nous, on est six enfants et c’est moi l’aîné. Normalement, j’aurais dû reprendre la terre familiale, mais je n’étais pas…, dit-il, sans terminer sa phrase. Intéressé?
À ses côtés, Martine Forand éclate de rire. Il n’est pas agriculteur parce que ça aurait été un désastre, dit-elle. Martine est la blonde de Bernard depuis 30 ans. Ils ont eu trois enfants. Je leur demande s’ils forment un couple heureux. Ils se regardent, complices, se taquinent un peu. Elle se permet de terminer sa phrase. Il n’est pas manuel, mais pas du tout. C’est moi qui plante les clous quand il faut poser un tableau au mur.
Pas du tout manuel. Mais intellectuel, certainement. C’est un homme extrêmement cultivé, me dit un de ses anciens conseillers politiques, qui préfère rester dans l’ombre à cause de ses fonctions actuelles. Mais, des fois, il joue un personnage d’homme du peuple un peu brouillon. Je n’ai jamais trop compris pourquoi il cherche à cacher son côté surdoué.
Le servant de messe à l’Île-Dupas s’en va à Londres
Des Drainville, y en a un dix-roues par ici, nous dit René Robillard, qui réside à l'Île-Dupas, tout près de l’église où Bernard Drainville a été servant de messe. La famille de Bernard Drainville est très, très connue, parce que ce sont des gens impliqués dans la communauté depuis toujours, nous raconte cet artiste rencontré par hasard alors que nous voulions voir d’où venait le politicien. Un des oncles de Drainville a été maire du village, un autre directeur de la chorale, sa mère a milité pour les droits des femmes agricultrices.
À l’île-Dupas, il y a à peine 400 habitants quand Drainville y grandit. Ses parents ont des vaches. Grâce à la gestion de l’offre, ils ne sont pas riches, mais ils ne sont pas pauvres non plus.

René Robillard, résident de l'Île-Dupas
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Dans le village, il y avait un curé, un maire, un magasin général, des ouvriers et des agriculteurs. C’était un milieu très égalitaire. Personne ne parlait l’anglais. Moi non plus, résume Bernard Drainville.
Il quitte son île pour aller étudier à l’Université d’Ottawa. C’était après le référendum de 1980 sur la souveraineté et je voulais comprendre le Canada. Bernard Drainville va s’épanouir dans la capitale canadienne. Il devient président de l’Association des étudiants de l’Université d’Ottawa et travaille comme page à la Chambre des communes pour payer ses études. L’emploi est prestigieux. Les pages sont triés sur le volet, choisis parmi les étudiants les plus brillants et disciplinés du pays. Malgré un anglais très approximatif, il devient, en 1985, le premier francophone à la tête de la Fédération des étudiants de l'Ontario (FEO).
Après Ottawa, le fils d’agriculteurs vaguement bilingue de l'Île-Dupas obtient une bourse pour aller faire sa maîtrise en Angleterre à la très prestigieuse London School of Economics and Political Science, où ont étudié, entre autres, John F. Kennedy, Pierre Elliott Trudeau et Jacques Parizeau. Près d’une vingtaine des anciens étudiants de cette école ont obtenu des prix Nobel d'économie (nouvelle fenêtre), de la paix (nouvelle fenêtre) ou de littérature (nouvelle fenêtre).
Quand je suis rentré de Londres, je faisais les foins avec mon père, qui m'a demandé ce que j'allais faire en septembre. Je lui ai répondu que j'allais faire mon cours de droit. ''Tu veux être avocat?'' Je lui ai répondu : ''Non, c’est pour le défi intellectuel!'' Là, mon père m’a dit : ''Va donc travailler! Tu trouves pas que tu en as assez eu, des défis intellectuels?''
Quelque temps avant ça, un réalisateur de Radio-Canada m’avait contacté pour voir si j’étais intéressé à poser ma candidature comme journaliste à Windsor. Comme président de la FEO, je donnais pas mal d’entrevues à Radio-Canada. Je suis allé passer l’entrevue et il m’a remarqué. C’est comme ça que je suis entré à Radio-Canada.

Bernard Drainville dans sa résidence.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Le réalisateur, c’est Michel Denis, le père de Marie-Maude Denis qui anime l’émission Enquête. C’était un jeune gars avec une feuille de route impressionnante. Curieux. Empathique et travaillant, se souvient M. Denis.
Travaillant.
Ce mot revient dans tous les échanges que j’ai eus avec des gens qui ont côtoyé Bernard Drainville. Par exemple, le journaliste Pierre Tourangeau, qui a été un peu son mentor, puis son patron, me dit : Il était agréable, fiable et il travaillait. C’est à lui d’ailleurs, après une carrière éclatante à l'antenne de la société d'État, que Drainville annonce son départ en 2007. Il a appelé. C’était la fin de semaine. Il nous a annoncé qu’il faisait le saut en politique avec le Parti québécois. Je n’étais pas vraiment surpris. Je savais par une amie qui avait connu Bernard enfant que son rêve était de faire de la politique, raconte Pierre Tourangeau au bout du fil.
Drainville, c’est un gars de défis. Il n’a pas froid aux yeux, résume Martin Cloutier, ancien patron de Radio-Canada qui a envoyé le journaliste au Mexique au début des années 2000 alors que le Canada venait de ratifier une entente de libre-échange avec ce pays. Il parlait espagnol couramment. Bernard protégeait son équipe, c’est un gars d’équipe. Il n’était pas difficile à gérer. C’est pas un faiseux, c’est un doer. Bernard Drainville est rapatrié après trois ans et est nommé animateur de La part des choses.
Il ne lâchait pas le morceau avec ses invités. Il aimait l'affrontement, le débat direct. Il ne tournait pas autour du pot. Il était très bon. J’ai retrouvé ce ton-là chez Bernard dans les débats de la campagne actuelle.
Le chemin de croix
On le dit aussi droit, sensible, à fleur de peau, même. D’ailleurs, Bernard Drainville, qui avec son âge et son attitude projette l’image du politicien aguerri et blindé, accepte de parler des écorchures que peut faire la politique sur la peau d’une âme sensible. L’épisode de la Charte des valeurs québécoises, en 2013, arrive en tête de liste des calvaires endurés au nom du combat d'idées.

Bernard Drainville et sa conjointe Martine Forand
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Je me suis fait traiter de raciste, de franquiste, etc. Y a rien qui n’a pas été dit, évoque-t-il au souvenir de cette période, alors qu’il défendait avec ténacité le projet controversé mis en avant par le gouvernement de Pauline Marois.
Martine, à ses côtés, raconte avec émotion la fois où leur fille s’est fait insulter à l’école par une enseignante. Elle a demandé à toute la classe ce qu’était la Charte des valeurs et notre fille a répondu. L'enseignante l’a corrigée devant toute la classe et a dit : ''Non, la charte, c’est du racisme pur.''
Les Drainville ont eu deux enfants et après en avoir perdu un troisième, ils ont adopté en Corée leur petit dernier. Bernard laisse parler sa blonde. Les bras croisés. Le regard dans le vide. Il se faisait lui aussi traiter de raciste dans la cour d’école. Parfois, le directeur m’appelait et me disait : ''Venez chercher vos enfants!''
Quelques minutes plus tard, Bernard Drainville me fixe et fait cette remarque : Tu sais c’est quoi le secret d’un couple qui dure? L’admiration. Martine vient de parler de ses projets. Elle a une boîte de production de séries documentaires et travaille sur une idée directement liée à son expérience avec Bernard. Ça s’appelle Politique-partum et c’est sur la vie après la politique, dit-elle. Un passage à vide et un retour à la vie civile qui n’est pas évident. J’ai vécu ça avec lui quand il a quitté le PQ en 2016.
Bernard Drainville se joint alors à l’équipe d’animateurs de Cogeco à Montréal. J’étais son agent et j’ai très bien négocié son contrat, dit-elle, avec un sourire entendu. Quand Bernard a décidé de retourner en politique en 2022, après son passage à la radio privé, le premier téléphone qu’on a reçu est celui de notre conseiller financier. Sa décision impliquait une baisse de revenus de 72 %! Ce n’est clairement pas pour l’argent qu’il est en politique.

Bernard Drainville a été ministre dans le gouvernement péquiste de Pauline Marois avant de passer à la CAQ en 2022.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Le courant de l’histoire
Pas pour l’argent, alors pourquoi? Un ancien collègue au Parti québécois l’accuse sous le couvert de l’anonymat d’être une girouette. C’est le pire opportuniste de la politique québécoise, ajoute-t-il à propos de cet ex-fervent souverainiste qui a renoncé à l’idée de faire du Québec un pays et qui pourfend depuis la cause qu’il a défendue.
La souveraineté, c’est un véhicule, ce n’est pas une fin en soi, rétorque calmement Drainville. La clé, c’est le nationalisme. Ça fait 400 ans que notre nation survit en raison de notre nationalisme, de notre façon d’affirmer notre différence. Je veux que ça continue et c’est pour cette raison que je crois à la troisième voie caquiste. Les Québécois ne veulent pas de référendum. Et c’est fidèle à cette nouvelle ligne qu’il sera ministre de l’Éducation, puis de l’Environnement, avant de s’engager dans la lutte pour la succession de François Legault.
Sur le fleuve, bien visible depuis les grandes fenêtres de la maison des Drainville, d’immenses morceaux de glace cheminent dans le courant, vers l’est.
Bernard a une perspective historique sur le Québec. Et je crois qu’il veut s’inscrire dans ce courant. Et qu’il n’a rien à perdre rendu là où il est rendu, me dit un de ses anciens conseillers qui est demeuré chez les péquistes.
Dimanche, les parents de Bernard Drainville seront présents à l’annonce des résultats. Son père, qui vient d’avoir 90 ans, a fait le vœu en soufflant sur la chandelle de son gâteau d’anniversaire que son fils réalise son rêve.
Si je ne gagne pas, je vais me présenter comme député, me dit Bernard Drainville, qui n’a pas l’intention de se reposer et de contempler les saisons qui passent sur le fleuve. À moins qu’il retourne à la radio? Certaines rumeurs suggèrent qu’il aurait eu des offres.


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