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Le jour où ma fille a dit shoes

2 months ago 23

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Il y a près de deux ans, ma compagne donnait naissance à notre premier enfant. Un chamboulement accompagné de défis, d’incertitudes et de beaucoup d’amour.

Plus ma fille grandit, plus nos interactions sont riches. Alors, même si je profite de chaque seconde passée avec elle, j’ai hâte à plus d’échanges, de partage et de discussions dans la langue de notre foyer : le français. Quelle joie quand elle a prononcé ses premiers mots!

Mais, lorsqu’elle a eu 18 mois, faute de disponibilité dans le système francophone de Vancouver, où nous habitons, nous avons dû l’envoyer dans une garderie anglophone.

Une petite fille de dos.

La garderie est un lieu d'apprentissage collectif pour les enfants.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Et peu de temps après, les chaussures que l’on met chaque matin se transforment soudainement en shoes. D’autres mots qu’elle connaît en français ont fait leur apparition en anglais.

Et la surprise a laissé la place à l’inquiétude.

Ma compagne et moi ne parlons qu’en français à notre fille. Est-ce qu’il y a autre chose que nous aurions dû faire? Est-ce que l'apparition de ces mots en anglais est normale? Que faire pour transmettre sa francophonie à ses enfants dans un univers anglophone?

Pour nous éclairer, j'ai discuté avec des parents et des experts qui naviguent quotidiennement dans les eaux du contraste linguistique.

Une paire de chaussures pour enfants.

En tant que papa, j'ai été inquiet la première fois que j'ai entendu ma fille dire « shoes ».

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Comprendre la mécanique du langage

Avant de céder à la panique, comme j’ai pu le faire à l’annonce de ce shoes retentissant, il est essentiel de comprendre ce qui se passe dans le cerveau de nos tout-petits.

Anne-Lucie Camby, assistante en orthophonie au Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique (CSF), explique que l'aventure du langage commence bien avant la naissance.

Dans le ventre de la maman, il y a déjà des éléments de langage qui se mettent en place. L'enfant, il entend des sons, il perçoit des sons de la langue.

L'orthophoniste Anne-Lucie Camby assise à son bureau du Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique.

L'orthophoniste Anne-Lucie Camby assise à son bureau du Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Hélène Bazin, orthophoniste au CSF, précise que les grandes étapes du développement classique du langage sont communes à peu près à toutes les langues : les premiers mots émergent généralement entre 1 et 2 ans, suivis d'une véritable explosion du langage vers l'âge de 2 ans.

Les pseudo-phrases, ou l’association de deux mots, arrivent entre 18 mois et 3 ans, pour arriver vers 5 ans à un langage où l'enfant devrait être compris par tous, avec une grammaire qui se raffine.

Mais qu'en est-il de nos petits francophones en milieu minoritaire? Est-ce que les enfants élevés en situation de bilinguisme ou plurilinguisme parlent plus tard que les autres?

C'est une crainte fréquente, mais infondée, selon les spécialistes.

Un enfant élevé dans une famille francophone et placé en garderie anglophone ne va pas forcément parler plus tard que des enfants monolingues, précise Hélène Bazin.

L'orthophoniste Hélène Bazin.

Selon l'orthophoniste Hélène Bazin, le temps d'exposition à la langue est important.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Lorsqu'il apprend deux langues en même temps, l’enfant doit intégrer deux mots pour chaque concept. Bien qu’il puisse y avoir un petit retard, Anne-Lucie Camby précise que ce n'est pas parce qu'il y a un délai qu'il y a forcément un retard d'apprentissage.

Ce qui est encore plus rassurant, c’est que, si le vocabulaire dans une seule langue peut sembler moins riche, l'addition des mots et concepts connus dans les deux langues est souvent égale, voire supérieure, à celle d'un enfant monolingue, comme le précise Hélène Bazin.

En somme, le cerveau de nos enfants ne manque pas de mots, il les répartit simplement dans deux tiroirs différents.

Le temps d’exposition à la langue, un élément primordial

Au-delà des théories, la réalité de la vie en milieu minoritaire frappe parfois durement.

Nous habitons dans une ville où l'anglais est dominant et omniprésent. Pour que notre enfant apprenne et parle le français, le temps d'exposition à la langue demeure un élément clé.

Hélène Bazin admet que, si l'exposition à la maison n'est pas suffisante, une exposition quotidienne à l'anglais peut ralentir l'acquisition du vocabulaire et de la grammaire en français.

L’orthophoniste affirme que, idéalement un enfant en situation de bilinguisme devrait être exposé à au moins 40 % de français dans la journée. C’est un taux pas toujours évident à respecter si l'enfant est en garderie anglophone chaque jour, de 8 h à 16 h 30.

J'ai parlé de mon expérience et de mes craintes avec Geneviève Kyle-Lefebvre, qui a deux enfants de 7 et 9 ans, et qui est la directrice générale de la Société francophone de Maillardville. Celle-ci vit dans une famille exogame, car son mari est anglophone.

Après avoir parlé uniquement en français à Alexandre, son fils aîné, pendant sa première année de vie, Geneviève a dû l'envoyer dans une garderie anglophone, faute de place en garderie francophone.

Ça n’a vraiment pas pris de temps, en 2, 3 mois, c'était l'anglais seulement. Tout le travail que j'avais fait la première année avait, comme, disparu, raconte-t-elle.

Geneviève Kyle-Lefebvre avec son mari et ses deux fils.

Geneviève Kyle-Lefebvre avec son mari et ses deux fils.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Les premiers mots n'étaient plus dits en français, mais en anglais. Geneviève a trouvé cela démoralisant et décourageant : Tu mets des efforts, tu répètes [...] et tu reviens à la maison, puis tout est défait.

Toutefois, cela n'a pas arrêté Geneviève et son désir de transmettre sa langue à ses enfants.

L’apparition du franglais

Sacha Nadeau, maman de deux enfants de 3 et 5 ans dans une famille exogame où le papa est anglophone, évoque une pression sociale et familiale. Sa famille est au Québec et elle ne parle pas anglais. Sacha était très inquiète que ses enfants ne puissent pas communiquer avec leurs cousins et tisser des liens avec le reste de la famille éloignée.

Sacha Nadeau pose avec ses deux enfants.

Sacha Nadeau et ses deux enfants.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Même si ses enfants ont toujours fréquenté une garderie francophone, le couple applique la méthode un parent, une langue : la maman parle en français, et le papa, en anglais.

Lorsqu’un enfant apprend plusieurs langues, il peut faire des mélanges linguistiques assez déconcertants pour les parents, se rappelle Sacha. Ton enfant dit un mot et tu n'as aucune idée dans quelle langue c'est, raconte-t-elle. C’est vraiment très mélangeant et difficile à gérer.

Ce phénomène porte un nom, c’est l'alternance codique, ou mélange des codes (code-switching ou code-mixing, en anglais). Loin d'être un signe de confusion, c'est une preuve de compétence, disent les experts.

Hélène Bazin explique que l'enfant va utiliser le mot le plus disponible dans son cerveau. Il sait qu’il utilise un mot anglais et que vous le comprenez.

Le phénomène est totalement normal, selon l’orthophoniste, qui souligne que c'est une stratégie efficace pour éviter de couper le fil de la communication.

Même si cela peut être inquiétant lorsque votre enfant vous répond en anglais alors que vous lui avez posé une question en français, pour Hélène Bazin, cela montre qu’il comprend toujours le français.

Si un mot en anglais a été beaucoup utilisé dans un contexte anglophone, il va être disponible plus rapidement dans le cerveau de l’enfant, et donc plus utilisé par la suite, mais cela ne veut pas dire que le mot anglais a remplacé le mot français.

Quelques conseils pour transmettre et préserver sa langue français francophonie

Comment agir face à l’omniprésence de l’anglais? Les mamans et les professionnels avec qui je me suis entretenu m’ont donné quelques conseils.

  • Le jeu et les interactions de qualité

Pour Hélène Bazin, il est absolument nécessaire de jouer en français, car l'enfant apprend dans le plaisir et dans un contexte qui requiert toute son attention. 

Elle soulève cependant le problème de l’exposition secondaire aux écrans. 

Si l’adulte est absorbé par ce qui se passe sur son téléphone, il ne voit plus ce que fait l’enfant et ne va plus s’engager dans l’interaction pourtant nécessaire à l’apprentissage.

Anne-Lucie Camby insiste sur l’importance de s'intéresser à ce que l’enfant aime pour avoir une interaction de qualité. « On a souvent tendance à proposer des choses à nos enfants, mais aller vers ce que lui aime, c'est intéressant aussi », dit-elle.

Geneviève Kyle-Lefebvre joue aux legos avec ses enfants et son mari.

Geneviève Kyle-Lefebvre joue aux legos avec ses enfants et son mari.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

  • La lecture partagée

Les livres sont nos meilleurs alliés, voilà une affirmation qui fait l'unanimité. Mais il ne suffit pas de lire à l'enfant, il faut lire avec l'enfant. Les échanges pendant la lecture sont cruciaux.

Anne-Lucie Camby suggère de créer des échanges autour du livre : Toi, qu'est-ce que tu en penses? Ça, ça veut dire telle chose... C'est ce vocabulaire plus élaboré, présent dans les livres, qui servira plus tard à la scolarisation.

Sacha Nadeau lit un livre à ses enfants.

Sacha Nadeau lit un livre à ses enfants.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

  • La constance

Sacha Nadeau est catégorique : Ne stresse pas, ils vont l'apprendre, mais sois constant. Chez elle, la règle est stricte : elle ne parle que français aux enfants. C'est cette rigueur qui permet aux enfants de distinguer clairement les interlocuteurs et les langues. Geneviève, de son côté, évoque une certaine obstination. Il faut être entêté. Si on veut vraiment transmettre la langue [...] il faut pousser, affirme-t-elle.

Un enfant joue aux legos. Gros plan sur ses mains.

Apprendre la langue demande de la patience.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

  • Créer du sens et du lien

Pourquoi parler français si tout le monde à l’extérieur du foyer parle anglais?

Lier la langue à une identité et à des personnes aimées (grands-parents, cousins, amis…) donne une raison concrète à l'enfant de faire l'effort. Hélène Bazin explique que la langue est notre cocon, notre stabilité, et qu'elle est rattachée à notre culture.

Sacha Nadeau a emmené ses enfants en voyage au Québec pour créer ce déclic : C'était important de faire comprendre à mes enfants le pourquoi [...] Qu'ils s'immergent dans la famille, qu’ils comprennent que c’est important de comprendre et de parler le français, parce qu'on a une famille en français.

Un papa tient la main de sa petite fille.

Apprendre le français à ses enfants peut aussi créer de la complicité dans les rapports entre les parents et les enfants.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

  • Profiter des ressources locales

Nous ne sommes pas seuls. Bibliothèques, scouts francophones, centre culturel, Alliances françaises... Hélène Bazin rappelle l'importance de varier les interlocuteurs pour montrer que le français n'est pas uniquement la langue de maman ou la langue de l'école, mais une langue vivante partagée par une communauté.

« En tant que parent, on a une petite responsabilité communautaire de s'impliquer également », dit Geneviève. Il ne suffit pas de consommer des services. Il faut participer à la vie communautaire. Quand les enfants voient leurs parents parler et rire en français avec d'autres adultes, ils comprennent que cette identité dépasse les murs de la maison. C'est ce tissu social qui transforme la contrainte linguistique en fierté d'appartenance.

Une femme lit un livre pour enfants.

L'orthophoniste Anne-Lucie Camby lit un livre pour enfants.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

  • Ne pas corriger son enfant

Quand ma fille m'a dit shoes, mon premier réflexe a été de la reprendre, une erreur à ne pas faire, selon nos expertes.

« On ne va pas lui dire : "Non, on ne dit pas shoes!" », conseille Anne-Lucie Camby. L'attitude idéale est la reformulation positive : "Oui, tu as raison, ce sont les chaussures." On donne le modèle verbal sans forcer l'enfant à répéter, car la répétition forcée n'aide pas à l'acquisition.

Hélène Bazin suggère même de valider ce que dit l'enfant: « Tu as raison, en anglais, on dit shoes. Mais moi, je dis chaussures, parce qu'on parle français. »

Geneviève affirme avoir évolué sur ce point. Si elle corrigeait beaucoup ses enfants lorsqu’ils utilisaient des mots en anglais, elle s’est aperçue que les conversations fluides étaient bénéfiques pour l’apprentissage du français et que cela évitait la frustration d'être constamment interrompu.

C'est un marathon, pas un sprint

Geneviève a remarqué un déclic chez son fils vers 9 ans après une immersion complète au Québec : il y a des phases. Parfois, l'anglais domine, parfois le français revient. L'important, c”est de maintenir le lien et l'exposition à la langue.

C'est une chose d’apprendre le français, c’est une autre chose de le garder, dit Sacha, en rappelant que c'est le combat d'une vie.

Hélène Bazin rappelle que, même si tout semble acquis à l’enfance, la nouvelle étape critique est la préadolescence et l'adolescence. À cet âge, le jeune cherche à définir sa propre identité et va aller vers la culture de ses pairs, souvent anglophone. C'est là que tout le travail de fond, l'attachement émotionnel à la langue et les liens créés avec la famille ou les amis francophones prendront tout leur sens.

Une richesse pour la vie

En écrivant ces lignes, je regarde ma fille jouer. Elle ne le sait pas encore, mais elle est en train d'acquérir la capacité d'intégrer et de jouer avec des concepts, des cultures et des langues différentes. Ce sera une force qu’elle gardera et développera toute sa vie.

Malgré les inquiétudes, bien connues des parents, j’ai confiance et je suis fier de ma fille qui jongle déjà avec deux langues.

 On y va! À pied, à cheval et en voiture...

4:43

Regardez le reportage réalisé sur la transmission de la langue française.

Photo : Radio-Canada / Alexandre Lamic

Avec beaucoup de détermination, les appréhensions de Sacha et de Geneviève se sont aussi dissipées avec le temps.

Aujourd'hui, les enfants de Sacha parlent les deux langues, et ceux de Geneviève, malgré les défis du début, parlent français et se définissent comme francophones.

Alors, à tous les parents francophones qui entendent un petit shoes apparaître un matin, je dis : Respirez, vous n'êtes pas en train de perdre la bataille. Vous êtes simplement en train d'offrir à votre enfant une vision du monde diversifiée et nuancée.

Continuez à lire, à jouer et surtout, à aimer en français.

La graine est plantée, et avec un peu de constance et beaucoup de patience, elle fleurira.

Quant à moi, demain matin, quand je mettrai les shoes de ma fille, je sourirai et je lui dirai : Allez, mon coeur, on met tes belles chaussures et on part à l'aventure.

Un père et sa fille regardent la mer, à Vancouver.

Apprendre une nouvelle langue est une aventure de tous les jours, pour les enfants, mais aussi les parents.

Photo : Radio-Canada / Raluca Tomulescu

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