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Le dernier tabaculteur du Québec prend de l’expansion

2 months ago 24

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Au printemps, Robin Janson observe ses plants de tabac en serre, les racines dans l’eau, prêts à être replantés aux champs. Il a repris l’exploitation familiale et incarne la troisième génération de tabaculteurs. À 61 ans, il travaille dans le tabac depuis l'âge de 20 ans. Avec son fils Jocelyn, ils en cultivent désormais 90 acres.

Tout a commencé en 1939 dans la région de Lanaudière, réputée pour ses terres sableuses propices à la culture du tabac, avec le grand-père, Maximilien Janson. Il possédait une importante ferme laitière et, sur les conseils d’un agronome, il a acheté une nouvelle ferme pour cultiver du tabac, alors présenté comme la culture de l'avenir.

Avec début de la guerre, il n’y avait pas grand ouvrage pour faire vivre ses 13 enfants, fait valoir Robin, ému.

Portrait de Robin Janson.

Robin Janson cultive le tabac depuis l'âge de 20 ans.

Photo : Radio-Canada / Simon Giroux

Plusieurs agriculteurs de la région produisaient du tabac à pipe ou à cigare en parallèle de leur ferme depuis le milieu du 19e siècle. C’est une culture millénaire, que les colons européens ont apprise des Autochtones.

La culture commerciale du tabac à cigarette a pris son essor au pays au début du 20e siècle. Pendant des décennies, l'industrie a été florissante.

Roland Cloutier, qui était président de l’Office des producteurs de tabac jaune du Québec dans les années 1980, se souvient des records de production : En 1983, 1984, on a fait 15 millions de livres, nos plus grosses années au Québec. À elle seule, la région de Lanaudière concentrait plus de 300 producteurs à cette époque.

Portrait de Roland Cloutier.

L'ancien producteur de tabac Roland Cloutier a aussi été président de l’Office des producteurs de tabac jaune du Québec de 1983 à 1989.

Photo : Radio-Canada / Carine Monat

Une industrie partie en fumée

Dans les années 1980, les compagnies canadiennes qui achetaient le tabac pour le transformer en cigarettes ont commencé à diminuer leurs commandes et à se tourner vers du tabac importé de l’étranger, moins cher.

Devant l’évidence que le tabac est nocif pour la santé, les gouvernements ont multiplié les taxes et les campagnes de sensibilisation pour en réduire la consommation. En 2003, le Canada a ratifié la convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour lutter contre le tabagisme.

Les deux paliers de gouvernement ont ensuite mis en place un programme de rachat pour que les producteurs convertissent leurs terres à tabac en d’autres cultures, causant ainsi le déclin de l’industrie.

Au milieu des années 1970, on comptait plus de 3600 tabaculteurs au Canada, dont près de 3000 en Ontario et près de 550 au Québec. Au début des années 2000, on en dénombrait moins de 1200 au pays, dont moins de 1100 en Ontario et moins de 60 au Québec, tous dans Lanaudière. Et en 2021, il en restait à peine 150 au Canada, presque tous en Ontario, en plus des Janson au Québec.

Avec la destruction des séchoirs, le paysage de la région s’est transformé. C’est tout un patrimoine qui a disparu.

On voulait que le tabac lâche, et on a pris toutes les méthodes possibles.

Un reportage de Carine Monat et de Simon Giroux à ce sujet sera présenté à l'émission La semaine verte diffusée sur ICI Télé samedi à 17 h (18 h 30 HA).

La douleur du démantèlement

Pour beaucoup de producteurs, l'impact psychologique a été dévastateur.

Ça a fait mal à beaucoup de producteurs en 2004, 2005, peut-être un peu 2006. La dépression n'était pas loin, à cause d'avoir perdu ma culture, confie Maurice Mondor, ancien tabaculteur de la région.

 « Ferme Maurice Mondor, producteur de tabac, Lanoraie ».

Un panneau de l'époque où le Vignoble Mondor était une terre à tabac.

Photo : Radio-Canada / Carine Monat

Malgré les années, les émotions sont encore vives pour beaucoup d’anciens producteurs. En plus de la nostalgie, le démantèlement a entraîné de la colère, de l’amertume et de la tristesse.

Maurice Mondor avait repris la ferme familiale en 1976. J'ai récolté du tabac pendant 31 ans de ma vie. C’était vraiment une belle culture, dit-il avec nostalgie. Son fils Gaétan se souvient de l’odeur des séchoirs et de la brume autour les matins.

De plus, la vente était plus facile que pour les autres cultures. Robin Janson explique que le prix de vente du tabac était connu dès le printemps, alors que la vente se faisait à l’automne.

Autrefois, il y avait une journée de vente à Joliette à la fin des récoltes, raconte-t-il. On était tirés au sort une semaine avant. Celui qui avait le plus petit numéro vendait le premier. On se mettait tous habillés bien propres et on allait rencontrer les quatre compagnies qui nous faisaient un prix.

La famille Mondor a bien essayé de faire pousser des légumes, mais ceux-ci sont beaucoup plus difficiles à vendre.

Elle a finalement converti sa terre en vignoble. Gaétan a planté environ 50 000 plants de vigne. Cette fois, on vend une bouteille à la fois, dit-il.

Portrait des deux hommes.

Maurice et Gaétan Mondor, anciens tabaculteurs, sur le vignoble familial.

Photo : Radio-Canada / La semaine verte

L’irréductible tabaculteur du Québec

À quelques kilomètres de là, chez les Janson, c’est une tout autre histoire.

Robin Janson insiste pour dire que son père aimait beaucoup, lui aussi, la culture du tabac. Il n’acceptait pas que le gouvernement nous rachète. Alors, il a dit non, explique-t-il.

Seuls trois cultivateurs ont refusé le rachat du gouvernement en 2004. Aujourd’hui, il ne reste plus que les Janson.

Roland Cloutier rend visite chaque semaine à Robin. Si je peux l'aider un petit peu, tant mieux! J'essaie de lui donner des bons conseils, sourit-il.

L’entraide, c’est ce qui manque le plus à Robin Janson.

Avant, sur les 140 [producteurs], c'étaient tous des petits groupes de cinq ou six producteurs, un rang, ou bien un petit village. Tous les jours, on se voyait et on jasait de tabac.

Maintenant, il doit aller en Ontario pour une pièce d’équipement ou pour discuter un peu plus longuement avec d’autres producteurs qui vivent la même réalité.

Les méthodes de culture et de séchage ont bien changé depuis que Robin Janson a commencé à l’âge de 20 ans. Cette modernisation a diminué radicalement les besoins de main-d'œuvre. Ils sont passés de 15 à 4 travailleurs, y compris son fils Jocelyn, qui est en train de prendre la relève. Il ne lui reste plus qu’à apprendre la délicate étape du séchage des feuilles de tabac.

Pendant que les usines à cigarettes du Québec font venir du tabac de l’étranger, celui des Janson est envoyé en Caroline du Nord. Les feuilles y sont transformées en flocons, puis expédiées en Chine, en Inde ou ailleurs.

Un nouveau souffle

Même si le nombre de fumeurs baisse à l’échelle mondiale, pour la famille Janson, la demande en tabac augmente.

Alors, on est loin de penser à lâcher. Même, ça va prendre des séchoirs l'année prochaine, on s'expand, explique Robin.

Son fils n’est pas inquiet.

Je vois pas une fin, alors je continue mon avenir en me disant que c'est pas un problème. J'ai de la place en masse.

Portrait de Jocelyn Janson.

Jocelyn Janson marche dans les traces de son père.

Photo : Radio-Canada / Carine Monat

D’après les chiffres sur la consommation de tabac de l’OMS et ceux sur production mondiale de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la production semble avoir diminué plus vite que la consommation. C’est un des facteurs qui pourraient expliquer l’augmentation de la demande.

Mais en réponse à nos questions, l’OMS nuance cette hypothèse en rappelant que la relation entre la production et la demande est complexe. Dans la mesure où les décisions de production sont influencées par divers facteurs à court terme, comme les conditions météorologiques, les changements de zones de culture, les niveaux de stocks et les fluctuations des flux commerciaux mondiaux, ces dynamiques peuvent affecter temporairement l'offre et les prix sur le marché du tabac en feuilles.

Les plus gros producteurs de tabac sont la Chine, l’Inde et le Brésil, avec plus de 55 % de la production mondiale. Un rapport de l’OMS publié en 2024 note que la culture du tabac a diminué progressivement dans les pays à revenu élevé. Mais que les multinationales du tabac ont déplacé la production dans les pays à faible revenu afin de diminuer leurs coûts, particulièrement en Afrique, où les superficies de production ont augmenté de près de 20 % entre 2005 et 2020.

La consommation de tabac demeure à la baisse, que ce soit au Canada ou dans le monde. On comptait environ 18 % de fumeurs adultes au Canada en 2015 contre moins de 8 % en 2025. Dans le monde, entre 2000 et 2020, on est passé de 33 % à 22 % de consommateurs de tabac.

D’après les projections de l'OMS, cette diminution devrait se poursuivre à long terme.

De vieilles boîtes de tabac, de marques comme Player's et Export.

De vieilles boîtes de tabac trônent sur une tablette chez les Mondor.

Photo : Radio-Canada / Carine Monat

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