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La foule réclame du sang : le vrai coupable, c’est le système

1 month ago 92

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La politique canadienne adore les récits de trahison. Ils sont faciles à raconter, à amplifier et à utiliser comme arme. Un député change de parti, et le scénario s’écrit presque tout seul : traître, opportuniste, hypocrite.

Cette semaine, la députée conservatrice Marilyn Gladu a traversé le parquet pour se joindre aux libéraux du premier ministre Mark Carney, devenant ainsi la cinquième députée de l’opposition à le faire depuis l’élection de 2025, et plaçant le gouvernement à un siège de la majorité.

Je comprends pourquoi tant d’électeurs sont en colère. Une personne élue sous une bannière ne devrait pas l’abandonner. J’ai toujours cru que, si un parlementaire change de parti, il doit avoir le courage d’affronter à nouveau les citoyens dans une élection partielle. C’est ça, l’honneur. S’il ne peut plus appuyer son chef ou son caucus, siéger comme indépendant est souvent la voie la plus honnête.

Mais la politique est rarement aussi simple que la foule voudrait le croire.

Robert Falcon Ouellette est un anthropologue originaire de la nation crie Red Pheasant, en Saskatchewan. Il se spécialise dans les domaines de l'éducation autochtone, de l'éthique militaire et des sciences politiques. Il est titulaire d'un doctorat et de deux maîtrises de l'Université Laval. Il a également servi au sein des Forces armées canadiennes et a été député libéral fédéral de Winnipeg-Centre de 2015 à 2019. Il est aujourd'hui professeur agrégé à la Faculté d'éducation de l'Université d'Ottawa.

J’ai siégé avec Marilyn Gladu dans des comités parlementaires. Nous ne partagions pas les mêmes idées politiques. Elle portait des convictions conservatrices très fortes, et je tenais aux miennes tout aussi fermement. Pourtant, j’ai vu chez elle quelque chose que trop de gens oublient aujourd’hui dans leur empressement à la condamner.

Le 9 mai 2019, lors du débat à la Chambre des communes sur les langues autochtones, j’ai pris la parole en cri. Marilyn Gladu l’a fait aussi. Julie Dabrusin l’a fait également. J’avais aidé à préparer cette traduction avant qu’elles prennent la parole. C’était un moment parlementaire remarquable : un débat dans lequel des participants ont utilisé l’une des langues originelles du Canada, autre que l’anglais ou le français. Ce jour-là, Gladu n’a pas choisi d’attaquer. Elle a choisi de bâtir un pont. Elle a posé sa question en cri, en disant qu’elle était fière de le faire comme mère de deux filles métisses non inscrites.

Cela importe.

Cela importe parce que la politique canadienne est trop souvent réduite à un théâtre. Les gens veulent le combat. Ils veulent l’humiliation. Ils veulent qu’on désigne un méchant pour que la foule puisse se sentir juste. Mais le parlement devrait être plus qu’un simple lieu de combat partisan. Il devrait aussi être un lieu où les députés essaient, aussi imparfaitement que ce soit, de faire avancer des dossiers, de représenter leurs communautés et de trouver des façons de travailler malgré leurs différences.

M. Carney, debout, lève un doigt en prenant la parole.

Le premier ministre Mark Carney lors de la période des questions dans la Chambre des communes à Ottawa, le 6 novembre 2025.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Quand je regarde la décision de Marilyn Gladu, je n’y vois pas seulement de la déloyauté. J’y vois une vérité plus inconfortable sur notre système politique. Les députés n’ont pas exactement autant de pouvoir que les Canadiens l’imaginent. Le pouvoir appartient aux chefs de parti. Ils peuvent expulser un député du caucus. Ils peuvent punir la dissidence. Ils peuvent refuser de signer les papiers de mise en candidature, même pour des députés sortants. Ils peuvent bloquer un candidat local même lorsqu’une association de circonscription veut cette personne. Dans tous les partis, les chefs et leurs équipes ont centralisé le pouvoir au sommet tout en prétendant que la démocratie locale compte encore.

C’est l’une des grandes malhonnêtetés de la politique canadienne moderne.

Si les membres d’un parti et d’une communauté choisissent un candidat dans le cadre d’une investiture équitable, le parti ne devrait pas pouvoir annuler ce choix par des comités d’approbation, des comités de refus ou par les caprices du bureau du chef. Si un député est élu, il devrait avoir davantage de liberté pour parler, pour être en désaccord et pour représenter ses électeurs sans vivre dans la peur d’une exécution politique décidée par le centre. Cela produirait une meilleure politique et une plus grande diversité d’opinions.

Voilà pourquoi le passage d’un député à un autre parti suscite des réactions si fortes. Il expose le vide au cœur même de notre système. Les Canadiens disent qu’ils votent pour des représentants locaux, mais trop souvent ces députés sont traités comme de simples instruments jetables au service du chef. Quand ce système serre trop fort, certains cassent, certains se taisent, certains partent, et certains traversent le parquet dans l’espoir de pouvoir encore accomplir quelque chose.

Si nous voulons une meilleure politique, nous devons cesser de prétendre que le véritable problème est seulement l’individu qui change de parti. Le problème plus profond, c’est un système qui enlève du pouvoir aux députés, ignore les communautés locales et concentre l’autorité entre les mains des chefs et des membres invisibles de leur personnel, qui agissent de plus en plus comme s’ils étaient seuls propriétaires de la démocratie.

Il faut redonner le pouvoir au député élu. C’est là que la réforme doit commencer.

La terre, la lune, le soleil portent chacun leur gravité.
Artémis avance, perdue dans l’immensité.
Mais nul premier ministre ne peut prétendre au soleil.
Un pays ne tient pas dans l’orbite d’un seul homme.

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