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« La finance, c’était des hiéroglyphes » : ces femmes qui se réapproprient leur argent

2 months ago 11

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Pendant longtemps, l'argent n'était pas la priorité de Joëlle Sainte-Rose. L'Antillaise dépensait plus rapidement qu'elle n'épargnait, piégée dans le cercle vicieux de la précarité.

Ce n'est qu'à son arrivée à Toronto qu'elle a été initiée à la planification financière. Quand j'ai eu mon premier travail à la banque RBC comme spécialiste en invalidité, on prenait une partie de mon salaire que l'employeur égalait et mettait de côté. C'était quelque chose de nouveau pour moi, raconte-t-elle.

Pour Joëlle, les notions de la gestion budgétaire, du crédit et de l'investissement, semblaient indéchiffrables. Toute ma vie, je me suis persuadée que c'était impossible pour moi de comprendre. La littératie financière était quelque chose de tellement mystique, comme si c'était des hiéroglyphes, dit-elle en plaisantant.

Joëlle Sainte-Rose a peu à peu développé une curiosité pour l'investissement. En consultant des collègues, des articles en ligne et des vidéos de finfluenceuses (contraction des mots finance et influenceuse) sur les réseaux sociaux, elle a ouvert son propre compte sur une plateforme d'investissement en ligne, de même qu'un compte d'épargne libre d'impôt (CELI) initialement géré par un courtier. Après s'être habituée aux rouages de la plateforme, elle a fait le saut vers l'autogestion. Elle privilégie désormais les fonds indiciels, un outil de placement passif conçu pour reproduire la performance d'un indice boursier.

Forte de son assurance, elle a entrepris de transmettre ce savoir à sa famille, malgré une résistance initiale. On me disait que c’était dangereux, qu’on allait perdre notre argent, se souvient-elle. Mais sa persévérance a payé : Ma mère travaille actuellement sur son fonds d'urgence. Dès qu’il sera complété, nous commencerons à investir. Il y a quelques années, une telle conversation aurait été impensable.

Déconstruire les mythes

Portait d'Alexia Kitoko dans un café à Toronto.

Alexia Kitoko veut enseigner l'éducation financière aux femmes de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson

Le parcours d’Alexia Kitoko, une autre Franco-Torontoise, fait écho à celui de Joëlle. Élevée dans un état d’esprit de rareté, elle percevait l’épargne comme un bouclier contre les coups durs plutôt que comme un outil pour bâtir son patrimoine. Après des études en finance à Paris et une carrière bancaire en Europe, son arrivée à Toronto lui a fait réaliser l'ampleur du fossé en littératie financière chez les femmes.

Il y a un mythe que la finance, c'est compliqué, c'est ennuyant, que, si on n'est pas doué en maths, en économie, en tout ce qui est calcul, qu'on ne sera jamais doué avec l'argent, déplore-t-elle. Pourtant, le rapport à l'argent est avant tout culturel, selon elle. Tes parents t'ont-ils dit que l'argent était tabou? Qu'il ne pousse pas dans les arbres? cite-t-elle comme exemple.

Elle s'est alors donné comme mission de combler ce vide. À travers son organisme 123 Finance, elle crée du contenu éducatif sur les réseaux sociaux et organise des soirées de jeu pour les femmes d'un même cercle d'amies ou d'une même entreprise. Son objectif : vulgariser des concepts financiers d'une manière ludique sans pour autant donner de conseils en investissement.

Un changement cathartique

Portait d'Azia To dans un bureau.

La Torontoise Azia To organise des événements mensuels pour les femmes sur l'investissement et le budget.

Photo : Radio-Canada / Mark Bochsler

La Torontoise Azia To suit une trajectoire similaire. Elle a lancé son activité parallèle il y a quelques années à l'échelle de son propre cercle d'amies. En essayant de leur parler de son parcours d'investissement, entamé en partie grâce à des youtubeurs masculins et à des conseils parentaux, elle a réalisé qu'aucune de ses copines ne s'y intéressait. Elles m'ont toutes dit "C'est quoi, investir?" ou "Est-ce que c'est du jeu?" ou encore "C'est mon conjoint qui s'en charge dans ma relation", raconte-t-elle.

Azia To s'est ainsi lancée dans l'organisation de soirées de préparation de budget avec une ambiance volontairement décontractée : mousseux, amuse-gueules et musique lo-fi. Je sais que l'argent peut être un sujet de conversation anxiogène. Mais ces soirs-là, on s'est mis à réévaluer nos revenus et nos dépenses, comme les Uber ou les cadeaux de Noël, l'idée étant de se demander si nos dépenses reflètent nos valeurs et nos objectifs à long terme, dit-elle.

Le bouche-à-oreille faisant son œuvre, ce qui n'était d'abord qu'un petit rendez-vous dans un appartement de 500 pieds carrés est devenu Her Daily Invest, des rassemblements mensuels sur la gestion de budget ou l'investissement attirant des centaines de femmes. Tout comme Alexia Kitokio, elle n'offre pas de conseils financiers. Elle agit plutôt comme l'intermédiaire entre les femmes et les professionnels de la finance, créant un espace sûr où elles peuvent apprendre ensemble.

Pour Azia, l'enjeu dépasse la simple comptabilité : il est surtout politique. Avoir accès à l'argent est un acte de libération, étant donné que, jusqu'aux années 1960, nous ne pouvions même pas ouvrir de compte bancaire sans la signature d'un homme. L'argent nous permet de fuir des situations dangereuses, qu'il s'agisse d'un partenaire dont nous dépendons ou d'un patron qui nous traite mal. Voir des lignées entières, grand-mères, filles et petites-filles, participer à ses événements est ainsi une victoire cathartique.

9:07

Vers une répartition équitable des économies

Béatrice Alain, directrice générale du Chantier de l'économie sociale, un organisme dont l'objectif est de participer à la démocratisation de l’économie et de l’entrepreneuriat au Québec, rappelle que la littératie financière n'est que la première étape. Pour combler l'écart de richesse entre les genres, le véritable défi réside dans la répartition équitable des économies au sein du foyer.

Des données de Statistique Canada démontrent qu'à 65 ans, les femmes touchent en moyenne des revenus 26 % inférieurs à ceux d'hommes à parcours similaire. De plus, il faut environ 10 ans pour que le revenu d'une mère rattrape celui d'une femme sans enfant. Au niveau familial, dans les ménages, on va parler de la répartition des tâches, mais on ne parle pas vraiment de la répartition des économies, regrette-t-elle. L'argent qui est généré pendant des périodes comme les congés de maternité, est-ce qu'il est réparti également?

Toutefois, l'impact sur la croissance des économies des femmes ne se limite pas à la maternité. La prise en charge de parents vieillissants les pousse souvent à réduire leur temps de travail ou à refuser des promotions. Pour Béatrice Alain, la solution est aussi politique : Si j'ai accès à une place en service de garde accessible de qualité, si mes parents ont accès à des soins accessibles de qualité, si on me permet de prendre des journées de congé pour m'occuper de mes enfants ou de mes parents, c'est sûr que ça facilite ma progression dans l'économie.

Ce sont justement ces barrières systémiques qui, selon Azia To, expliquent l'engouement actuel des femmes pour l'investissement. Dans un monde où tant de forces agissent pour freiner leur progression financière, elles cherchent avant tout la prise de contrôle de leur propre avenir. On ne veut plus être anxieuse à propos de l'argent. On veut être complètement autonome pour faire ce qu'on veut de notre vie, conclut celle qui rêve désormais d'organiser un sommet de l'investissement au féminin à Toronto.

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