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La délicate question des animaux de laboratoire

1 month ago 18

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Dans une pièce au fond d’un couloir, des barreaux entourent un enclos décoré de motifs verdoyants, le sol est couvert de paille, des cordes et des perchoirs pendent du plafond. C’est là que vivront bientôt quatre macaques qui vont contribuer aux travaux de Sébastien Tremblay.

J’ai hâte de les rencontrer. J’ai hâte de remplir ma mission, lance le chercheur en neurosciences, qui nous fait visiter les lieux.

L'idée, c'est toujours de réduire au maximum le stress. Un animal qui est stressé n'est pas un bon animal de recherche, explique M. Tremblay à propos de ces installations. Donc, on a tout intérêt aussi d'un point de vue scientifique à ce que le bien-être animal soit respecté.

Sébastien Tremblay entouré de cages.

Sébastien Tremblay, chercheur en neurosciences à l’Université Laval, dans l’animalerie devant héberger des macaques.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Professeur à l’Université Laval, à Québec, il mène des études dans des domaines comme la chémogénétique, une technique qui consiste à insérer des gènes dans des circuits précis du cerveau pour pouvoir ensuite les activer ou les désactiver grâce à des médicaments.

Ce que je cherche à faire, c'est de développer des nouvelles techniques pour moduler l'activité cérébrale, pour pouvoir guérir des maladies psychiatriques ou neurologiques. Ça va du parkinson à l’alzheimer en passant par la dépression, dit-il.

Cette approche a donné des résultats prometteurs chez des rongeurs. Mais avant d’y soumettre des patients humains, M. Tremblay veut vérifier si elle fonctionne aussi chez le primate.

Le macaque a une physiologie, une anatomie, un comportement très similaires à ceux de l'humain, ce qui fait que, si quelque chose fonctionne chez le macaque, ça va très, très probablement fonctionner aussi chez l'humain.

Des macaques dans une cage.

Ces macaques sont ceux du Centre national thaïlandais de recherche sur les primates, à l'Université Chulalongkorn, à Saraburi. Un des vaccins contre la COVID-19 a été testé sur ces singes avant de l'être sur des humains.

Photo : Getty Images / AFP / MLADEN ANTONOV

Pour ces travaux, des opérations délicates, sous anesthésie, devront être pratiquées dans le cerveau des animaux. Sur place, les installations et l’équipement – dont un appareil d’imagerie par résonance magnétique – n’ont rien à envier à ceux de nos hôpitaux.

Pourtant, l’établissement qui abrite l’animalerie nous a demandé de taire l’endroit où il se situe.

C’est que le sujet de la recherche animale est très délicat. En particulier quand il s’agit de primates.

Le signe est immobilisé dans un appareil.

Un macaque est soumis à un examen d'imagerie cérébrale dans un laboratoire du Royaume-Uni. Ce test permet de visualiser la structure et le fonctionnement du cerveau, et d'aider à établir des diagnostics.

Photo : Understanding Animal Research

L’automne dernier, les Centres de contrôle des maladies des États-Unis ont reçu la directive de cesser d’utiliser des singes dans leurs recherches, notamment sur le VIH.

Les instituts nationaux de santé, principal organisme de financement de la recherche biomédicale américaine, ont annoncé plusieurs mesures pour s’éloigner de la recherche animale. De son côté, le secrétaire à la Santé, Robert F. Kennedy Jr., a récemment déclaré que les dirigeants des principales agences de santé étaient profondément engagés à mettre un terme à la recherche animale.

Et ça ne concerne pas que les États-Unis.

À London, en Ontario, la mise au jour d’un projet de recherche en santé cardiovasculaire qui nécessitait de provoquer des crises cardiaques à des chiens beagles a mené au dépôt d’un projet de loi pour faire cesser ce type d’expérimentations. Vous ne pourrez plus utiliser d'animaux de compagnie comme des chiens ou des chats. C’est cruel et inacceptable, avait alors déclaré le premier ministre Doug Ford.

Trois beagles dans un enclos.

Doug Ford a dénoncé le recours à des chiens beagles par un institut de recherche de London, en Ontario. (Photo d'archives)

Photo : Associated Press / Mary Altaffer

Des décisions saluées par les groupes de défense des droits des animaux, entre autres, mais qui ont suscité de vives dénonciations dans la communauté scientifique.

Sébastien Tremblay comprend qu’on puisse s’émouvoir du sort de ces animaux, mais il tient à défendre ce type de recherches lorsqu’elles sont menées dans les règles de l’art.

Si on dit "très bien, on ne fait plus cette recherche-là sur les chiens", il faut aussi qu'on envoie une lettre au patient qui souffre de cette maladie-là et dire "s'il vous plaît, veuillez abandonner l'espoir qu'on trouve un traitement pour votre maladie". [...] Il y a un coût moral à ne pas faire cette recherche-là.

Un reportage de Gaëlle Lussiaà-Berdou et de Yanic Lapointe à ce sujet sera présenté à l'émission Découverte diffusée sur ICI Télé dimanche à 18 h 30.

Appels à la transparence

Pour plusieurs, le milieu de la recherche aurait avantage à faire preuve de plus de transparence à propos de la recherche animale et de son encadrement.

C’est l’avis de la vétérinaire Lucie Côté, directrice des ressources animalières à l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill, à Montréal. Elle préside aussi l’Association canadienne de la médecine des animaux de laboratoire.

C’est un sujet qui est délicat à aborder. On a beaucoup de travail à faire de notre côté, du côté des chercheurs biomédicaux, des vétérinaires, pour parler et ouvrir un peu le domaine, reconnaît-elle, tandis qu’elle nous fait visiter des salles d’hébergement de souris et de poissons-zèbres, deux des espèces les plus fréquemment utilisées dans les laboratoires. C’est important parce que c’est toujours nécessaire de travailler avec des animaux dans le domaine biomédical ou en recherche.

La Dre Côté marche dans un couloir de l’Institut de recherche du CUSM.

La Dre Lucie Côté est notamment directrice des ressources animalières à l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill, à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Plus d’ouverture, c’est aussi le souhait affiché par le Conseil canadien de protection des animaux (CCPA), l’organisme qui encadre la recherche animale au pays.

En réponse à un mouvement mondial, il s’est engagé à plus de transparence, entre autres sur les évaluations qu’il mène auprès de ses membres et les certifications qu’il leur délivre. Il incite également les institutions certifiées à se montrer elles-mêmes plus transparentes.

Les Canadiens s'attendent à ce qu'il y ait un système qui supervise l'utilisation des animaux en science, affirme le directeur général du CCPA, Pierre Verreault. C'est une façon de garder la confiance des gens.

Toutefois, cette ouverture reste limitée, comme nous avons pu le constater. Certaines des demandes de tournage de Découverte dans des animaleries de recherche sont restées lettre morte. D’autres ont essuyé un refus ou une ouverture partielle, comme au CUSM, où nous avons pu filmer des souris et des poissons, mais pas les autres espèces hébergées sur place.

Des poissons-zèbres dans l'aquarium d'un laboratoire.

En 2024, le poisson-zèbre trônait au quatrième rang des espèces les plus utilisées en recherche au Canada. Ici, les poissons-zèbres de l'Institut de recherche du CUSM.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Mention peut mieux faire

À la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA) de Montréal, Émilie Sauvé souhaite que la démarche aille plus loin.

Ce qu'on voit, en fait, dans cet engagement public à plus de transparence, c'est toujours pas d'accès aux rapports d'inspection [du CCPA], déplore-t-elle. S’il y a des établissements qui sont en non-conformité, on veut savoir quel type de sanctions ils peuvent obtenir, comment sont faites les évaluations, est-ce que ce sont des institutions qui vont conserver leurs permis? C'est quand même des questions importantes.

Émilie Sauvé observe des lapins en cage.

Émilie Sauvé pilote une campagne de sensibilisation lancée par la SPCA de Montréal il y a quelques mois.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Avec le slogan Expérimentons avec notre cœur. Pas avec le leur. inscrit sous la photo d’un beagle en cage, l’organisme veut inviter le public à faire pression sur ses élus, notamment pour accélérer le développement et l’adoption de méthodes de rechange à la recherche animale.

L’idée, évidemment, n’est jamais de freiner le progrès scientifique, plaide Mme Sauvé. Ce qu'on demande, c'est de fixer des cibles de réduction [d’utilisation d’animaux] et de se doter d'un centre de validation national indépendant.

 « Expérimentons avec notre cœur. Pas avec le leur. »

La photo d’un beagle en cage, dans cette campagne de sensibilisation de la SPCA de Montréal, rappelle la controverse soulevée en Ontario.

Photo : Facebook / SPCA de Montréal

Un centre qui serait destiné à évaluer l’efficacité d’approches comme des modèles informatiques, des organoïdes – sortes de cultures cellulaires en trois dimensions qui reproduisent le fonctionnement des organes – ou des organes sur puce.

L’organe sur puce essaie de recréer une niche biologique dans un environnement synthétique, décrit le professeur de chimie Jesse Greener.

Dans son laboratoire de l’Université Laval, son équipe développe des matériaux pour ces technologies.

Sorte de mini-sandwich de gel transparent de la taille d’une clé USB, l’organe sur puce simule les échanges entre des tissus, par exemple ceux des poumons et des vaisseaux sanguins, à travers une membrane percée de trous microscopiques.

Jesse Greener regarde un objet minuscule que lui montre une étudiante.

Le professeur de chimie Jesse Greener (à gauche), avec une étudiante, dans son laboratoire de l’Université Laval, à Québec.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Avec des anthropologues et des groupes de défense des animaux, M. Greener a récemment cosigné une lettre adressée au premier ministre canadien, Mark Carney, pour s’opposer à l’importation de singes destinés à la recherche.

Ces animaux ont le même niveau de conscience qu’un enfant ou que votre animal de compagnie, assure le chercheur. C’est troublant de penser qu’on les utilise de cette manière [...] La technologie est là. Il est temps de changer de programme et, là où c’est possible, de manière pragmatique, accélérer le remplacement des modèles animaux.

Mais tous ne sont pas de cet avis.

Une électrode est branchée directement au cerveau du rat.

Un rat utilisé dans des recherches sur la neurostimulation à Polytechnique Montréal. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada

On ne vit pas dans un monde idéal. On ne peut pas tourner la page et changer des méthodes en un clin d'œil. Ce n'est pas un interrupteur on-off. Donc, on doit vraiment avancer pour intégrer des méthodes alternatives le plus possible, diminuer le nombre d'animaux, mais on a encore besoin d’utiliser des animaux, estime Lucie Côté.

Sébastien Tremblay abonde dans le même sens. Dans un monde idéal, on n'aurait pas besoin de la recherche animale, convient-il. Et j'espère qu'un jour, on va arriver à ce point, mais on n’y est pas encore. Donc, si on veut garder l'espoir de guérir des maladies comme le cancer, le diabète de type 2, le parkinson ou l'alzheimer, cette recherche est nécessaire, et je crois qu'elle est morale.

Un discours que plusieurs chercheurs hésitent à tenir publiquement, sachant qu’il peut susciter des réactions épidermiques, voire des représailles.

Portrait de Sébastien Tremblay.

Sébastien Tremblay a personnellement bénéficié d'avancées scientifiques que l'expérimentation sur des animaux a permises.

Photo : Radio-Canada / Découverte

Pour M. Tremblay toutefois, c’est une question personnelle et pas seulement professionnelle.

En 2017, on m’a diagnostiqué une tumeur au cerveau, raconte-t-il. J'avais un choix difficile à faire, à savoir une chirurgie avec un paquet de séquelles ou une nouvelle technologie qui s'appelle le gamma knife. Le scalpel gamma est une forme de radiothérapie à forte dose administrée en une seule fois, sans bistouri.

Il a choisi la seconde option.

Aujourd'hui, je vais bien, ma tumeur est guérie, se réjouit-il. Or, cette technologie a été développée grâce à la recherche animale et en particulier à la recherche chez le primate. Donc, aujourd'hui, ma propre vie est affectée par cette recherche. Quelqu'un ne peut pas arriver et me dire que cette recherche est inutile. Je suis là et je réussis à vous parler aujourd'hui grâce à cette recherche.

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