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Invité à faire un stage au Real Madrid, il est coincé au Canada par l’immigration

2 months ago 24

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Bernivens Bernadotte, 14 ans, n’a qu’un rêve : « devenir footballeur au Real Madrid, comme Mbappe, faire des dribbles à la Neymar, faire rêver le monde, crier dans le stade, voir mes parents crier quand je marque, voir les gens qui m’ont soutenu, Ali, mes meilleurs amis, crier : Oui! Allez Berni! ».

Bernivens s’est vu donner l’occasion de planter ses chaussures à crampons exactement où le célèbre joueur Kylian Mbappe plante les siens.

Une semaine sur le terrain d’entraînement officiel du club Real Madrid, en Espagne, aux côtés d’autres jeunes joueurs prometteurs. Une semaine au sein du club prestigieux, qui aurait certainement été magique, mais qui n’aura probablement pas lieu.

Dans sa salle à manger, sa mère, Enive Bernadotte, nous montre le formulaire de demande de documents de voyage qu’elle avait envoyé pour Bernivens, une démarche essentielle pour un séjour hors du Canada dans cette famille originaire d’Haïti et installée à Longueuil.

La demande a été rejetée, car Bernivens n’a pas de statut migratoire valide permettant l’obtention de tels documents.

Devant notre caméra, Enive n’arrive pas à retenir ses larmes. Elle a appelé Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) sans cesse afin de connaître l’évolution de leur dossier. 

Mon inquiétude, c’est quand il a dit : maman, j’ai besoin de ton aide pour dormir. Ça m’a vraiment inquiétée.

Bernivens devait se rendre à Madrid à l’été 2025. Les organisateurs du stage ont accepté de repousser son séjour à l’été 2026. Ce sera sa dernière chance.

Encore plusieurs mois d’attente estimée

Les réfugiés et les personnes protégées peuvent demander des documents de voyage, mais Bernivens n’a pas ce statut : il est demandeur d’asile, ce qui ne permet pas d’obtenir de tels documents.

Dans la famille Bernadotte, seule sa mère, arrivée avant les autres, a été reconnue comme réfugiée. Elle a inclus son mari et ses enfants dans sa demande de résidence permanente, effectuée en 2022. Mais la réponse pourrait ne pas venir avant des années.

Quand on est au Québec, le problème, ce sont les délais, explique Gabrielle Thiboutot, avocate en droit de l’immigration. 

Les seuils imposés par le gouvernement provincial sur le nombre de résidents permanents admis annuellement causent de longs délais pour les demandeurs, précise-t-elle.

Bernivens, sa mère, sa petite sœur et son père posent pour la photo sur le canapé.

La famille Bernadotte, originaire d'Haïti, habite à Longueuil. La mère est arrivée en premier et a obtenu le statut de réfugiée. Son mari et ses enfants sont attachés à sa demande de résidence permanente.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc

« Je n’arrivais pas à dormir »

Ça m’a rendu extrêmement triste, dit Bernivens, se remémorant le moment où il a appris qu’il ne pouvait pas voyager. Je n'arrivais pas à dormir. Je pensais qu’à ça.

Qu'arriverait-il s'il quittait le Canada?

En fait, on ne le laisserait pas embarquer dans l’avion de l’Espagne vers le Canada parce qu’il n’aurait pas les autorisations pour rentrer, répond Gabrielle Thiboutot. Il est même possible, explique-t-elle, que le projet soit bloqué plus tôt, car les ressortissants haïtiens doivent obtenir un visa pour se rendre en Espagne.

Joviany, son frère aîné, témoigne de la souffrance de son petit frère : Parfois, quand je reviens du boulot, il est 1 h ou 2 h du matin, et je vais voir s’il dort. [...] Je l’ai croisé deux ou trois fois en train de pleurer, la nuit.

Au tour du grand frère, donc, de faire des nuits blanches. C’est mon petit frère, dit Joviany. Plusieurs nuits, ça m’empêche de dormir.

Enive ne fait pas de meilleures nuits.

J’ai écrit, j’ai appelé, j’ai demandé de l’aide auprès des députés… je ne pouvais rien faire d’autre, dit-elle. Et quand ton enfant souffre, tu souffres également.

Questionné par Radio-Canada, Ian Lafrenière, ministre et député provincial de la famille Bernadotte, explique par courriel qu'il ne peut commenter de cas particuliers.

Il affirme toutefois que son bureau de circonscription est en communication avec la famille, ainsi qu’avec le cabinet du ministre de l’Immigration. Nous suivons la situation de près, écrit-il.

Le député fédéral de Longueuil, Natilien Joseph, affirme aussi ne pas pouvoir commenter les situations individuelles en matière d’immigration.

Cela dit, je tiens à souligner que je suis très heureux de voir un jeune de Longueuil se démarquer et être sélectionné pour une telle expérience sur le plan sportif, écrit-il, dans une réponse par courriel.

J’ai rarement vu un talent comme ça

Depuis des années, tout ce que demande Bernivens à ses parents, c’est d’être inscrit dans un club de soccer et d’avoir des chaussures à crampons. Il ne demande jamais de cadeaux à Noël, il ne demande pas de cadeaux d’anniversaire, raconte sa mère.

Il fait froid, je vais m’entraîner, il y a de la pluie, je vais m’entraîner, dit Bernivens. Sous la chaleur… je me rappelle une chaleur de fou, je suis allé m’entraîner. Il y a de la neige, je vais m’entraîner.

Son entraîneur, Amro Moustafa, nous raconte qu’après l’école, alors que les autres élèves courent pour attraper le bus, Bernivens enfile ses crampons et part s'entraîner.

J’ai rarement vu un talent [comme ça] dans mes années d’expérience, nous confie l’entraîneur. C’est très rare qu’on voie des talents comme ça à cet âge-là.

En reconnaissant l’aspect très sélectif de ces stages au Real Madrid (comme il le dit, c’est quand même le Real Madrid), Amro Moustafa rappelle qu’une carrière de joueur de soccer débute normalement très tôt et que les occasions se font rares.

Cela dit, il n’y a pas juste le Real Madrid.

Comme Joviany, son père a aussi remarqué le changement d’humeur de Bernivens. Il s’est renfermé, dit Joseph Berman Bernadotte.

Il voit son fils grandir et craint que la chance d’un jour jouer à l'échelle professionnelle lui glisse entre les doigts.

Le football, à un certain âge, on ne peut plus le pratiquer.

Et c’est la peur qui obsède actuellement Bernivens : Plus je grandis, plus je me dis que mon rêve, il s’éloigne, il part.

2:03

Le reportage de Marianne Dépelteau

Un ex-joueur professionnel appelle à l’optimisme

Radio-Canada a raconté l’histoire de Bernivens à un joueur bien connu du Québec, Rocco Placentino.

Selon l’ex-joueur de l’Impact de Montréal et actuel président et cofondateur du club FC-Supra du Québec, ce n’est pas la fin du parcours de Bernivens.

C'est vrai qu’une occasion comme ça, [...], c'est un rêve. C'est sûr. C'est une bonne expérience. Mais dans la vie, je crois beaucoup dans la patience et je pense que, même si ce n'est pas aujourd'hui qu'il peut aller faire un camp au Real Madrid, peut-être qu’il va y avoir d'autres portes.

Son conseil à Bernivens : ne jamais lâcher et travailler fort.

Un homme dans des gradins vides tient un ballon de soccer dans sa main gauche.

Rocco Placentino est à l'origine du projet d'une équipe québécoise en PLC.

Photo : Move Photography inc/Adrien Douaire

Reconnaissant que le processus pour se rendre au stage à Madrid est sélectif, Rocco Placentino rappelle que ça ne garantit pas une carrière en soccer.

C’est sûr que, s’ils ont invité ce jeune, c’est parce qu’il a du talent. Mais ce n’est pas make it or break it [ça passe ou ça casse].

Et dans la carrière de Rocco Placentino, est-ce que des portes se sont déjà fermées? À 100 %, oui, affirme-t-il, le sourire aux lèvres. C’est la vie. Mais je pense que, quand une porte se ferme, une autre va s’ouvrir.

N’empêche qu’à 14 ans, Bernivens a peur.

Je me dis toujours que tout ce que j’ai fait, j’ai peur que ça tombe à l’eau. Je veux réaliser mon rêve, je veux être footballeur. Je me dis que c’est le résumé de ma vie. Dieu m’a mis dans ce monde, je me suis toujours dit : sans foot, je ferais quoi? Qu’est-ce que je ferais sans le foot?

Le parcours pour se rendre à Madrid se fait en deux étapes : le jeune participe d'abord à un camp. Au Canada, ces camps sont offerts en Colombie-Britannique, en Alberta, en Ontario et au Québec, aux jeunes de 6 à 16 ans. Certains participants sont ensuite sélectionnés et invités à participer à un camp à Madrid, en Espagne, sur le terrain d’entraînement officiel du club Real Madrid.

Ces camps sont couramment nommés des cliniques.

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