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Éducation : une petite révolution qui fait peur à plusieurs

1 month ago 39

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Cette réforme du financement est un véritable « changement de culture » selon la ministre de l’Éducation. Sonia LeBel promet que cette modernisation mettra fin au règne de la « microgestion » centralisée à Québec et rendra les écoles plus autonomes. 

Or, si les directions d'école applaudissent l'allègement administratif, elles s'inquiètent de la réelle autonomie qu'elles obtiendront. De leur côté, les syndicats du personnel scolaire craignent que cette nouvelle flexibilité soit utilisée à mauvais escient par certains gestionnaires de centres scolaires ou engendre des services inéquitables d’un endroit à un autre.

Comme l'a d'abord révélé le Journal de Montréal (nouvelle fenêtre), la réforme prévoit que 261 enveloppes budgétaires soient regroupées sous 37 catégories. En les fusionnant, la ministre promet aux centres scolaires qu'ils pourront exercer leur jugement pour dépenser l'argent à l'intérieur de ces catégories. 

Actuellement, les sommes non dépensées des dizaines d’enveloppes dites protégées sont récupérées par Québec au lieu de servir à une autre mission. Si une école n'a pas embauché un orthophoniste, par exemple, en raison de la pénurie de personnel, elle ne peut pas financer avec l’argent de cette enveloppe l'embauche d'un psychologue prévue dans une autre mesure budgétaire.

Autre exemple : l'argent non dépensé pour des projets favorisant l'activité physique ne peut systématiquement être utilisé pour d'autres programmes favorisant… l'activité physique.

Le président de la Fédération des centres de services scolaires du Québec (FCSSQ), Dominique Robert, explique que ces enveloppes ont proliféré au fil du temps. 

C'était une voie qui était utilisée pour actualiser des orientations gouvernementales ministérielles. Donc, c'était : une promesse électorale, une enveloppe! ironise-t-il.

Des directions d'école à la fois heureuses et inquiètes

André Bernier, président de l’Association québécoise du personnel de direction des écoles (AQPDE), se réjouit de l'écoute dont a fait preuve la ministre LeBel. Il demandait depuis longtemps plus de liberté d'agir pour les cadres. M. Bernier se dit heureux de se débarrasser d’un système d’une lourdeur épouvantable et très rigide.

Son homologue Francis Côté, de la Fédération québécoise des directions d’établissement d'enseignement (FQDE), parle lui aussi d’une bonne nouvelle. Ce qu’on veut ultimement, c’est que l’argent entre dans les écoles, le plus près de l’élève.  

Toutefois, M. Côté et M. Bernier restent prudents puisque le mécanisme prévu accorde la nouvelle souplesse aux centres de services scolaires et non directement aux écoles. 

Il faudra s’assurer que les sommes se rendront aux écoles et ne seront pas bloquées aux centres de services scolaires.

Un représentant des directions d'école en entrevue avec Radio-Canada.

Francis Côté enjoint à ses membres de se mobiliser, notamment au sein des comités de répartition des ressources de chacun des CSS, pour s'assurer que le financement « descend » jusqu'aux écoles.

Photo : Radio-Canada / Cédrick Tremblay

C’est une préoccupation que partage la présidente de l’Association montréalaise des directions d’établissement scolaire (AMDES), Kathleen Legault. [Cette réforme] ne nous garantit en rien qu'on aura plus de marge de manœuvre dans les écoles, lance-t-elle. 

On semble passer d’une centralisation à Québec à une centralisation dans nos centres de services scolaires, ajoute-t-elle, tout en soulignant avoir plus de questions que de réponses.

La culture pourrait-elle pâlir au profit du sport?

Les enseignants émettent aussi des réserves. La réforme pourrait devenir un couteau à double tranchant, estime France-Dominique Béland, la vice-présidente à la vie pédagogique de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), l'un des plus gros syndicats de professeurs du Québec.

Elle donne en exemple la nouvelle catégorie Activités sportives, culturelles et sociales, qui regroupe huit enveloppes, dont des programmes d'activité physique, des sorties en milieu culturel, l'acquisition d'œuvres littéraires et des activités scientifiques.

Quand on entend le gouvernement nous dire qu’il a préservé les budgets pour la culture, mais qu’on voit qu’elle est fondue à l’intérieur d’un [nouveau] regroupement, on ne sait pas si ça va être la culture qui sera vraiment mise en avant, explique-t-elle. 

Mme Béland craint, à l'instar de plusieurs cadres, que les écoles se retrouvent à la merci de décisions arbitraires des centres scolaires.

Est-ce qu’on est encore dans une implantation précipitée, mal organisée?

Une femme en entrevue.

France-Dominique Béland s'inquiète pour les enseignants et les élèves qui écopent du manque de ressources accentué par les restrictions budgétaires imposées au réseau.

Photo : Radio-Canada / Frédéric Deschênes

La disparition de garde-fous 

Si l'argent destiné à certaines enveloppes n'était pas transférable à d'autres enveloppes avant la réforme LeBel, c'était aussi pour assurer des garanties de services minimaux, fait valoir Carolane Desmarais, la présidente de la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation (FPPE-CSQ). Le syndicat représente notamment des psychologues, des orthophonistes, des travailleuses sociales et des psychoéducateurs venant en aide aux enfants ayant des défis à surmonter.

La réforme ouvre la porte, à son avis, à de possibles désinvestissements dans l'embauche de professionnels. Cela l’inquiète d’autant plus qu’un rapport de son organisation documente une baisse récente du nombre de ses membres dans le réseau scolaire.

On n’a rien dans nos conventions collectives qui assure des ratios, un plancher [d’embauches]. Notre protection venait des mesures budgétaires avec des objectifs clairs qui [imposaient] l’embauche de tel ou tel type de professionnel. 

C'est comme si on n’avait plus de garde-fous pour s’assurer que les sommes vont être distribuées équitablement et assurer une expertise diversifiée.

Carolane Desmarais sourit.

Carolane Desmarais parle d'un récent « recul historique » du nombre de professionnels dans le réseau scolaire et craint que cette baisse s'accentue avec la réforme proposée par Québec.

Photo : Gracieuseté : FPPE-CSQ

 Ça laisse libre cours à l’imagination administrative, prévient Éric Pronovost, le président de la Fédération du personnel de soutien scolaire (FPSS-CSQ). L'organisation représente de son côté le personnel affecté, par exemple, aux services de garde ou au soutien d’élèves en difficulté.

Selon M. Pronovost, cette réforme survient aussi à un moment où le lien de confiance avec l'employeur est brisé

Dans le passé, on nous a demandé de la flexibilité et on a coupé dans notre personnel. Imaginez ce qui pourrait se passer [sans] barrière de protection.

Faites confiance, disent les cadres 

Au cabinet de Sonia LeBel, on indique que la priorité est la réussite éducative des élèves et que les centres scolaires devront faire les choix appropriés en fonction de leur milieu.

Francis Côté de la FQDE assure que, s'il s'agit d'une vraie décentralisation vers les écoles – comme le promet la ministre LeBel –, l'argent sera bien dépensé. Je serais extrêmement surpris qu’une école prenne une décision qui va à l’encontre [des services aux élèves], très honnêtement.

Même son de cloche à l’AQPDE : C’est chaque équipe-école qui va décider des services dont elle a besoin. Il faut leur faire confiance, insiste André Bernier.

Cadres et syndicats sont toutefois du même avis sur une chose : cette décentralisation prévue ne sera pas vécue de la même façon dans toutes les écoles puisque chaque centre de services scolaire fonctionne différemment.

Voilà qui sera salutaire, déclare le président de la Fédération des centres de services scolaires du Québec (FCSSQ), Dominique Robert, tout en se faisant rassurant.

Dominique Robert à son bureau.

Dominique Robert est d'avis que la réforme proposée par le gouvernement caquiste permettra de prendre des décisions mieux adaptées aux besoins et aux réalités propres à chaque milieu.

Photo : Radio-Canada / Marika Wheeler

Est-ce qu'on veut avoir au Québec du one size fits all entre Montréal, les Îles-de-la-Madeleine, l'Outaouais et l'Abitibi? Moi, j'ai la prétention de dire que les intervenants qui connaissent [le mieux] les besoins de leur milieu sont les centres de service scolaires, qui peuvent choisir quels sont les meilleurs services. Et c'est ce que cette réforme permettra de faire, conclut-il.

Le diable est dans les détails

L'application de cette réforme, tout comme ce qui sera précisément inclus dans les 37 nouveaux regroupements budgétaires, n’est pas encore connue.

Dans une présentation PowerPoint à tout le réseau scolaire le 20 mars dernier, le ministère de l'Éducation a dévoilé le libellé proposé de 22 des 37 nouvelles catégories. Seul le regroupement Activités sportives, culturelles et sociales a été détaillé pour donner un exemple de ce à quoi ressemblera la réforme.

Le reste des détails sera révélé plus tard ce printemps, au cours des consultations dans le cadre de la présentation des règles budgétaires pour 2026-2027.

Plusieurs intervenants consultés indiquent avoir hâte d’en apprendre davantage sur la manière dont cette réforme se déclinera concrètement au cours de cet exercice.

Avec la collaboration de Daphnée Dion-Viens

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