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Du sirop d’érable falsifié sur vos tablettes d’épicerie

2 months ago 25

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Symbole de pureté, le sirop d’érable fait la fierté du Québec. Or, un important producteur acéricole de Saint-Chrysostome, en Montérégie, vend en épicerie du sirop falsifié, a découvert Enquête. Cette fraude alimentaire n'avait jamais été documentée malgré un système de surveillance sophistiqué.

Cette année, je vais faire 1,5 million de cannes, se vante l’acériculteur Steve Bourdeau devant deux individus qui se présentent comme des épiciers intéressés par son sirop censé être pur à 100 %. J'ai un chiffre d'affaires de 4-5 millions.

Ce que ne sait pas l’acériculteur, c’est que ces individus sont des collaborateurs de l’émission Enquête. Ses propos sont captés par des micros et des caméras cachés.

Devant nos collaborateurs, Steve Bourdeau dit écouler ses conserves de sirop d’érable pur dans des centaines d'épiceries, dont de grandes enseignes comme IGA et Metro, au Québec, ainsi que Farm Boy, en Ontario. On est partout, résume-t-il en riant.

Nous expédions à travers le monde, indique aussi la page Facebook de son érablière.

Enquête s'est intéressé à ce producteur après avoir consommé un de ses sirops, dont le goût était étrange. Sans tests en laboratoire, il est cependant très difficile de savoir si un sirop d’érable a été frelaté.

Coupé au sucre de canne

Nous avons fait tester cinq conserves de Steve Bourdeau, achetées de manière aléatoire dans différentes épiceries et provenant de différents lots.

Les tests ont été effectués au Centre ACER, à Saint-Hyacinthe. Ce laboratoire unique en son genre est la référence pour l’industrie acéricole au Québec.

Résultat : les cinq échantillons étaient falsifiés.

C'est la première fois que je vois une adultération de cette sorte. Là, on voit que c'est carrément du sucre de canne qui a été ajouté dans les boîtes, explique Luc Lagacé, microbiologiste et directeur de la recherche au Centre ACER.

Les échantillons analysés contenaient plus de 50 % de sucre de canne, explique-t-il.

Ce n’est pas un accident, c'est volontaire.

Le sirop d'érable peut être sujet à la falsification pour faire des profits sur le dos des consommateurs. On peut imaginer que des gens peuvent tout simplement ajouter des sucres raffinés dans le sirop d'érable, explique le scientifique.

La jalousie, il y en a en câlisse

L’acériculteur Steve Bourdeau filmé en caméra cachée

L’acériculteur Steve Bourdeau filmé en caméra cachée par Enquête dans son érablière de Saint-Chrysostome, en Montérégie.

Photo : Radio-Canada

Devant les collaborateurs d’Enquête, Steve Bourdeau explique vendre son sirop aux épiceries à moins de 5 $ la conserve. C'est moi qui est le meilleur dans les prix. Les autres ne m'accotent pas, dit-il.

Il ajoute que ses bas prix suscitent l’envie des autres producteurs, en admettant du même souffle ne pas respecter toutes les règles.

La jalousie, il y en a en câlisse. Parce que j'ai le marché. Pis, c'est pas toute légal. Pis, j'ai passé pareil.

Son sirop est vendu par sa compagnie à numéro 9227-8712 Québec inc. ou simplement sous le nom Érablière Steve Bourdeau.

Devant les caméras cachées d’Enquête, il affirme qu’il ne coupe pas son sirop d’érable avec un autre sucre, car c’est illégal.

Conserve de sirop d'érable de la compagnie à numéro de Steve Bourdeau, 9227-8712 Québec inc.

Conserve de sirop d'érable de la compagnie à numéro de Steve Bourdeau, 9227-8712 Québec inc.

Photo : Radio-Canada

Sous le radar

Le Québec est le plus important producteur de sirop d’érable au monde. C’est aussi le seul endroit où le sirop livré en baril fait systématiquement l’objet de contrôles. Près de 90 % de la production de la province est testée.

Depuis qu'on existe, on n'a jamais trouvé de sirops adultérés, souligne Geneviève Clermont, directrice générale d’ACER Division Inspection, l’organisme mandaté pour contrôler le sirop québécois.

On a le mandat d'analyser les grands contenants. On ne fait pas le classement du sirop d'érable d'un producteur qui va aller en vente directe dans un supermarché, précise-t-elle.

La vente directe aux épiceries, c’est ce que fait l’acériculteur Bourdeau. Il passe sous le radar des inspecteurs parce qu’il met lui-même en conserve le sirop qu’il produit. Ce type de conserves n’est pas inspecté, sauf lors de certains tests aléatoires.

« On s'est fait passer une batch »

Confronté à nos résultats obtenus en laboratoire, Steve Bourdeau a d’abord dit que c’était impossible, avant de rejeter la faute sur un de ses nombreux fournisseurs. Peut-être qu'on s'est fait passer une batch, dit-il.

En plus de produire son propre sirop, ce producteur achète de grandes quantités de sirop en vrac en Ontario et au Nouveau-Brunswick. Trois fois plus que sa propre production, dit-il aux collaborateurs d’Enquête.

La qualité de ce sirop est cependant inégale, reconnaît-il devant nos collaborateurs. Tous les barils que j'ai avec des défauts de saveurs, qui goûtent soit le bourgeon ou la sève, on mélange tout ça un petit peu.

Contrairement au Québec, le sirop en vrac de l’extérieur de la province n’est pas testé. Il est donc possible d’importer de grandes quantités de sirop d’érable et de le revendre en conserve en épicerie, sans être inspecté.

Un producteur peut avoir un lien d'affaires avec un autre producteur en Ontario. Nous, on n'a aucun contrôle sur ça, explique Isabelle Lapointe, directrice générale de la fédération des producteurs acéricoles du Québec (PPAQ).

S'il avait su plus tôt qu’il pourrait échapper aux règles de la fédération en achetant du sirop hors Québec, Steve Bourdeau affirme devant nos caméras cachées qu’il l’aurait fait bien avant. Ça fait juste deux ans que j'en achète hors Québec. Avant, j'étais tout ici, tout au noir.

En 2023, M. Bourdeau a écopé d’une amende de 346 000 $ de la fédération parce qu’il achetait du sirop en vrac au Québec et le revendait sans autorisation.

C'est comme la guerre. Je fais la guerre à la fédération, légalement. Puis, à chaque fois qu'ils voient une de mes cannes quelque part, ça les fait chier, dit M. Bourdeau aux collaborateurs d’Enquête. La fédération, c'est une vraie de vraie mafia. T'as même pas d'idée, ajoute-t-il.

[Le producteur] a quand même la responsabilité de s'assurer qu'il répond aux normes qui sont applicables au Québec, précise Mme Lapointe, notamment concernant la pureté et l'authenticité du produit mis en vente.

Au Québec, ces normes relèvent du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAQ), ainsi que de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA). Leurs inspecteurs n’ont trouvé aucun cas de sirop d’érable falsifié au cours des dernières années, indiquent les agences gouvernementales par courriel.

Les contradictions de Steve Bourdeau

Après avoir été mis au fait des tests sur son sirop, Steve Bourdeau a voulu minimiser la production de sa compagnie, en disant ne vendre que 100 000 conserves annuellement.

Il a de nouveau changé sa version des faits lorsqu’il a appris que les épiciers rencontrés étaient en fait des collaborateurs de l’émission Enquête. 700 000, c'est correct, a-t-il dit.

Il avouera aussi faire certains achats au noir et vendre du sirop de l’Ontario dans des conserves avec la mention Produit du Québec, ce qui est illégal.

Malgré plusieurs discussions téléphoniques, M. Bourdeau a refusé d’accorder une entrevue à la caméra, renvoyant plutôt Enquête à celui qui l’aide à trouver des fournisseurs au Nouveau-Brunswick et en Ontario. Je lui ai donné les directives. C'est lui qui s'occupe du dossier.

Cet homme, Normand Poirier, affirme que son patron achète du sirop d’érable à l’extérieur de la province et qu’il s’en procure aussi auprès de producteurs au Québec. Or, M. Bourdeau n’a pas le droit d’acheter du sirop en vrac au Québec, car il ne détient pas de permis.

Cette information est erronée, a réagi M. Bourdeau par courriel, contredisant son employé. Nous ne nous approvisionnons pas en sirop d’érable au Québec, écrit-il, ajoutant respecter pleinement toutes les lois et réglementations applicables.

L’entrevue avec M. Poirier n’a finalement pas lieu.

Steve Bourdeau maintiendra n’avoir jamais falsifié lui-même son sirop et dit vouloir trouver le responsable. On va essayer de trouver d’où ça vient. Je vais faire mon enquête. Il dit aussi vouloir mettre en place un système d’inspection pour son sirop : On va essayer de se faire tester un baril sur 25, sur 50.

Quant au sirop frelaté vendu par sa compagnie, encore sur les tablettes des épiceries, il n’a pas l’intention de corriger la situation.

Elle va être pas mal écoulée. D’ici 2-3 semaines, il ne restera pas grand-chose. On ne fera pas grand-chose avec ça, dit-il.

Avec la collaboration de Benoît Giasson et de Michael Deetjens

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