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Du Congo au Témiscouata, Hardy s’enracine un érable à la fois

1 month ago 30

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La fabrication du sirop d’érable est un rituel sucré qui coule dans les veines des gens du Témiscouata depuis des générations. Pourtant, depuis peu, l’or blond de la région passe entre les mains d’un acériculteur africain au parcours aussi improbable qu’inspirant.

Originaire du Congo, Hardy Luyeye a troqué la chaleur des tropiques pour la rigueur des érablières enneigées sur les terres publiques près de Pohénégamook.

Entendez-vous? Ça coule! Et quand ça fait ce bruit-là, c’est qu’il y a une fuite…

Les pas d’Hardy Luyeye résonnent dans l’érablière. Son regard pétille quand il parle de son nouveau métier.

Main de Hardy Luyeye.

Les érables vont bientôt couler et Hardy doit s'assurer qu'il n'y a aucune fuite sur le réseau de tubulures qui transporte la sève de 40 000 érables vers la cabane à sucre.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Quand j'ai commencé les cours, qu'on nous a présenté ce qu'on va faire, j'étais déjà passionné. Pendant les cours, on était allés dans un camp pendant une semaine où on apprenait en milieu réel. J'avais trouvé ça merveilleux, raconte-t-il.

Sans ralentir sa besogne, il s'extasie devant la beauté de la forêt en hiver.

C’est calme, c’est tout blanc, c’est magnifique!

Il a commencé à travailler comme employé pour l’Érablière du lac Turner, sur les terres publiques du Témiscouata, à l’été 2025.

J'ai fini mes cours au mois de juin. Au mois de juillet, j'ai été embauché ici, là où j'avais fait aussi mon stage, raconte-t-il.

Hardy Luyeye dans une érablière.

Peu importe les conditions météorologiques, Hardy est fidèle au poste, de 7 h le matin jusqu'au coucher du soleil, tandis que les préparatifs s'accélèrent dans l'érablière.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

C’est chez lui, au Congo, qu’il a découvert l’acériculture alors qu’il explorait les possibilités de formation au Québec, avant même de mettre un pied sur le territoire canadien.

J'ai compris que ça me correspondait vraiment, puisque c'est un peu de l'agriculture, de l'agroalimentaire, de la foresterie, alors que chez moi, j'étais aussi ingénieur agronome. J'ai trouvé que ça tombait à pic. C'est pour ça que je me suis décidé à suivre des cours et à travailler en acériculture, explique-t-il avec un sourire franc.

Hardy Luyeye n'avait alors jamais vu d’érable ni goûté au sirop d’érable de sa vie.

Eau d'érable dans une cuve.

Pour Hardy, de la sève sucrée qui sort d'un grand arbre, cela dépasse l'imagination. Au Congo, le sucre provient de la canne à sucre et du miel.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Dans mon pays, on a la canne à sucre. Imaginer qu’un arbre aussi gros donne de la sève sucrée, c’était impensable, témoigne le trentenaire.

Il a goûté au nectar sucré de l’érable pour la première fois en classe, quelques jours après avoir commencé sa technique en acériculture à Pohénégamook. Je n’avais jamais goûté quelque chose de pareil!, avoue-t-il.

Se fondre dans l’hiver

Hardy en est à son deuxième hiver à Pohénégamook. L’hiver, c’était ma plus grande crainte, souligne-t-il.

Hardy Luyeye dans une érablière avec des tubulures.

Il raconte avoir aperçu son premier ours noir près d'ici, sur les immenses terres publiques du Témiscouata.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Il atterrit à Montréal à l’automne 2024. Il fait 12 degrés Celsius ce jour-là, et il grelotte sur le débarcadère de l’aéroport.

Il faisait froid, j'avais froid. J'ai passé tout l'hiver en ayant froid. Je ne prenais même pas beaucoup d'eau tellement j'avais froid, se rappelle Hardy.

Mais il est tellement passionné par sa formation, et charmé par l’accueil de la communauté de Pohénégamook, qu’il persévère.

J'adorais quand même le paysage. J'ai trouvé merveilleux de voir la neige descendre malgré qu'il faisait froid.

Maintenant, je dis qu’il fait chaud des journées comme aujourd’hui!, lance-t-il en riant, le manteau maintenant grand ouvert par cette journée de mars où le mercure affiche un chaud -3 degrés Celsius.

Bruno Potvin devant le bâtiment principal de sa cabane à sucre.

Bruno Potvin, est copropriétaire de l'Établière du lac Turner à Pohénégamook avec son frère, depuis 2019.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Surprenamment, moi, je pensais que ça allait être plus dur que ça, mais il semble bien s'acclimater. Je dirais qu'il n’est pas plus frileux que nous autres!, lance Bruno Potvin, son patron.

Sucrier en devenir

Hardy affirme que, bien plus que l'acclimatation à l'hiver québécois, c’est l’apprentissage du métier qu’il a trouvé difficile.

L’été, l’automne, l’hiver, le printemps, on fait des choses différentes. Je pense que c'est ça, le plus difficile, puisqu'il te faut une année pour tout parcourir, explique-t-il.

Hardy Luyeye devant une machine pour traiter l'eau d'érable.

Hardy aime le fait que sa nouvelle profession l'amène à travailler tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, au fil des saisons.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Cette diversité de tâches, c’est maintenant une des choses qu’il aime le plus de son nouveau métier.

Je ne tombe jamais dans la routine. Il y a peut-être un mois, j’entaillais encore les arbres. Après l'entaillage, je réparais les fuites. Parfois je suis à la cabane pour transformer l'eau, parfois je suis à l'extérieur, donc ce n’est jamais la même chose tout au long de l'année.

Bruno Potvin, copropriétaire et fondateur de l’Érablière du lac Turner, affirme qu’il est très difficile de trouver de la main-d’œuvre qualifiée en acériculture.

Un chalumeau avec sa tubulure planté dans un érable

Hardy Luyeye s’enthousiasme du fait que la production de sirop d'érable ne détruit pas la forêt.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

On a eu la chance de rencontrer Hardy!, lance le jeune entrepreneur dont les installations transforment la sève d’un total de 40 000 entailles, incluant celles de son père et de son plus jeune frère.

C'est sûr qu'on va essayer de le garder. Toutes les érablières ont leur méthode ou leur manière de fonctionner. Nous, on essaie de le former un peu à notre méthode, alors oui, on aimerait bien le garder, affirme Bruno.

Parce que, même si Hardy a son diplôme de technicien en acériculture en poche, rien ne vaut l’expérience sur le terrain, saison après saison.

Il tient à ce qu'Hardy soit intégré dans le métier et la communauté le plus rapidement possible.

On l'a aidé à déménager dernièrement parce qu’il n’a pas encore de permis de conduire, il n’a pas de véhicule. Donc, souvent, pour les petites commissions ou les besoins d'un camion pour déménager, on est là pour lui. Et moi, je le voyage jusqu’ici le soir et le matin.

Hardy Luyeye derrière son vtt dans une érablière.

L'acériculture, c'est aussi maîtriser l'art de la scie mécanique, du VTT et de la motoneige.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

L’école de la forêt

Hardy s’emballe lorsqu’il parle de sa nouvelle profession. Dès son premier stage, quand il a fait une première tournée de maintenance parmi les arbres aux couleurs flamboyantes de l’automne, il a su.

Je me suis dit [que] vraiment, je ne me suis pas trompé, j'ai fait le bon choix.

Hormis l’art du sirop d’érable, certaines choses peuvent aller de soi pour quelqu’un qui a grandi au Témiscouata, alors qu’Hardy doit les apprendre à 30 ans.

Nous, on fait du quatre-roues et de la motoneige depuis qu’on a cinq ans. Pour Hardy, c’est un autre monde : l'opération de la scie mécanique, le VTT, la motoneige... c’est de nouvelles choses pour lui, explique le patron.

Hardy Luyeye, dans une érablière avec des tubulures.

Le Congolais explique qu'il y a les tubes de descente, les latéraux, les maîtres-lignes ou lignes principales et les chalumeaux, pour amener l'eau d'érable à la bouilleuse.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

D’ailleurs, Hardy éclate de rire en marchant sur la croûte de neige pour se faufiler entre les érables. Au Congo, pour marcher dans la forêt, il faut que tu te fasses un chemin à coup de machette. Tu ne peux pas te promener comme ça!

Hardy Luyeye, Pohénégamookois

Papa de deux jeunes enfants de deux et quatre ans, Hardy a hâte de les amener avec lui dans l’érablière.

Ils sont encore au Congo. On se parle régulièrement. Je leur montre la neige... J’ai hâte que ma famille vienne me rejoindre, mentionne-t-il, déterminé à franchir toutes les étapes afin de s’établir pour de bon à Pohénégamook avec sa famille.

Hardy Luyeye.

Dans la cuvée de sirop d'érable 2026 de l'Établière du lac Turner, il y aura un peu des soins attentifs de Hardy.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

Pohénégamook, c'est une ville très chaleureuse et je me dis que je ne peux pas la quitter tellement les habitants sont accueillants. Ils sont gentils, ils sont là pour moi, ils sont toujours prêts à aider, témoigne-t-il.

Hardy ressent la même chose au sein de la communauté des acériculteurs. Les gens sont d'abord émerveillés qu’il y ait un Africain qui vient d'un endroit où il fait au moins 30 degrés, vienne au Canada et travaille en acériculture, à l'extérieur!, lance-t-il dans un grand rire.

Hardy Luyeye et des tubulures dans une érablière.

Hardy s'enflamme quand il parle de son nouveau métier.

Photo : Radio-Canada / François Gagnon

D’ailleurs, son rire ne passe pas inaperçu. C'est à la Braderie, la friperie communautaire du coin, que Radio-Canada a entendu parler de Hardy pour la première fois.

Il sourit et il chante tout le temps. Il est tellement sympathique!, dit-on à propos du Congolais qui travaille à l’érablière des frères Potvin.

Et c’est avec ce sourire radieux qu’il nous salue et s’enfonce au cœur de la forêt témiscouataine, dans la lumière de mars. Derrière chaque entaille, chaque tuyau et chaque goutte de sève récoltée à l'Érablière du lac Turner, il y a, désormais, un peu de Hardy Luyeye.

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