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Déchus de leur citoyenneté et expulsés de leur propre pays, des Bahreïnis témoignent

3 hours ago 2

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Le 27 avril dernier, 69 personnes ont été déchues de leur citoyenneté par les autorités de Bahreïn. Certaines d’entre elles purgent des peines de prison, tandis que d’autres se retrouvent éparpillées dans plusieurs pays.

Le point commun entre ces personnes : elles sont chiites et ont de lointaines origines iraniennes, comme environ 14 % de la population du royaume de Bahreïn.

Ces personnes pourraient aussi être des victimes collatérales de la guerre israélo-américaine contre l’Iran. Une guerre où les monarchies du Golfe, comme Bahreïn, ont permis l’utilisation des bases américaines qu'elles hébergent pour mener des attaques contre l’Iran. En représailles, les Iraniens ont, à de multiples reprises, attaqué les bases américaines dans le Golfe, ce qui a créé une tension croissante dans la région.

Convoqué après avoir relayé une vidéo

Ali* fait partie des 69 personnes déchues de leur citoyenneté.

Le 18 mars, j’ai reçu un appel des services de renseignement me demandant de me présenter à leurs bureaux, raconte-t-il. Je m’y suis rendu le lendemain, et j’y ai trouvé d’autres personnes qui avaient été convoquées comme moi par téléphone. La plupart des personnes présentes avaient mis une photo de l’ayatollah Khamenei sur leurs réseaux sociaux avec des formules de condoléances.

Ce n’était pas le cas d’Ali. Il avait relayé une vidéo montrant des colonnes de fumée après une attaque iranienne contre une base américaine.

Ce n’est pas moi qui l’ai filmée, je l’ai relayée. Mais deux heures après, j’ai effacé la vidéo, parce que j’ai reçu un message d’un ami qui m’a informé que le ministère de l’Intérieur allait interdire toute diffusion d’informations ou d’images concernant la guerre. Par la suite, j’ai relayé le communiqué du ministère de l’Intérieur, j’ai continué à relayer les communications des autorités sur mon Instagram et j’ai demandé à ceux qui me suivent de se conformer aux décisions des autorités, assure-t-il.

Ali explique que son passage aux bureaux des services de renseignement s’est déroulé normalement. Rien ne laissait croire que sa vie allait être ainsi bouleversée.

Les personnes qui m’interrogeaient ont confirmé que j’avais effacé la vidéo, que je n’avais aucune activité politique et que mon casier judiciaire était vierge. À la fin, ils m’ont demandé de signer un document qui exigeait la loyauté de ma part envers Bahreïn et son roi et envers aucun autre pays. Ce que j’ai fait sans hésitation et je suis rentré chez moi, raconte-t-il.

Je me suis évanoui

Des voitures circulent devant un panneau publicitaire.

Un panneau à Manama où est écrit : « Bahreïn est en sécurité parce que vous êtes son peuple ».

Photo : Getty Images / AFP / ERIC LEE

Plusieurs semaines après cette convocation, Ali apprend à sa grande surprise qu’il est déchu de sa citoyenneté, ainsi que sa fille âgée de seulement 3 mois.

Le 27 avril, j’ai lu dans le journal que 69 personnes étaient déchues de leur citoyenneté. J'ai lu les noms en diagonale, et après j’ai repris mon travail. Après quatre heures environ, la direction des passeports m’a appelé et m’a demandé de me présenter le lendemain avec mon passeport et celui de ma fille Meriem, qui avait 3 mois. Quand j’ai demandé la raison, le préposé m’a informé que mon nom figurait dans la liste des 69 personnes, témoigne Ali, encore sous le choc de cette décision.

J’ai immédiatement relu la liste sur le journal et, quand j’ai découvert mon nom et celui de ma fille, je me suis évanoui. Je n’y ai pas cru. Pourquoi? Qu’est-ce que j’avais fait?

Je n’étais même pas contre le pouvoir et je n’appuie pas l’Iran dans cette guerre. Je ne suis pas partisan de l’Iran. Ce qui m’arrive est très dur et injuste, répète-t-il.

Par la suite, nous avons découvert que ceux qui ont été déchus de leur citoyenneté étaient d’origine iranienne. Je suis la seule personne qui ne parle pas farsi, contrairement à la plupart d’entre nous. Mon septième ou huitième arrière-grand-père était iranien. C’est pour cette raison que j’ai été déchu de ma citoyenneté, déplore Ali, qui dit n'avoir aucun lien avec le pays de ses ancêtres.

Ali affirme qu’il a demandé un procès équitable aux autorités en étant certain que la décision serait annulée. J’ai envoyé plusieurs lettres à l’État pour qu’il mène une enquête minutieuse sur moi. Que les services de renseignement cherchent quelles étaient mes activités à Bahreïn. Suis-je vraiment un danger? insiste-t-il.

Expulsion

Ali n’était pas au bout de ses peines, car il a aussi été forcé de quitter son pays. Ç'a été le début d’un grand chamboulement.

Le deuxième choc a été la décision de l'expulsion. Soudain, on se retrouve sans sa famille, sans ses proches, obligé de vivre dans un pays qu'on ne connaît pas. D’abord, nous avons été emmenés en Azerbaïdjan. De là, notre groupe s’est séparé. Une grande partie est allée en Iran. Une autre partie s’est rendue à Londres. J’étais avec ce groupe, mais mon visa a été refusé à l’aéroport.

J’ai réessayé après deux jours, avec mon épouse et ma fille. Mais à la porte de l’avion, les autorités nous ont empêchés de monter à bord et nous ont dit que la Grande-Bretagne avait révoqué notre visa. Par la suite, je suis allé en Géorgie, où se trouve un bureau du Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU. Mon but était de me rendre dans un pays où les droits de l’homme sont respectés et qui respecte la situation humanitaire de ma fille. Mais je n’ai rien pu faire en Géorgie. J’ai dû retourner en Azerbaïdjan.

Finalement, après avoir dépensé de l’argent pour l’achat des billets d’avion et pour mon hébergement en Azerbaïdjan, où je suis resté 25 jours, je me suis retrouvé en état de faillite. Je n’avais plus d’argent pour subvenir aux besoins minimaux de ma fille et de mon épouse, explique Ali, désespéré, qui avait un travail, une maison et une vie bien rangée dans son pays.

J’ai essayé de partir en Irlande, en Australie, en Nouvelle-Zélande ou au Canada, mais je n’ai pas pu. Je n’avais d’autre choix que d’aller en Iran, où un certain nombre de mes compatriotes se trouvaient déjà et ont promis de m’aider. Je suis donc parti en Iran.

Ali s’est donc vu forcé de partir pour le pays de ses ancêtres, qu’il n’avait visité qu’une fois dans toute sa vie.

Une famille errante

Khadidja* possède la nationalité bahreïnie, mais son mari Mohamed* et ses enfants l’ont perdue et sont désormais apatrides, après un long périple.

Cette jeune mère de famille raconte avoir dû suivre son mari et ses enfants, qui ont été forcés de quitter le pays.

Convoqué par la direction des passeports, le mari de Khadidja a été dépossédé de ce document, de sa carte d’identité et même de son permis de conduire. À ce jour, il ignore pourquoi il a été déchu de sa citoyenneté. Les agents se seraient contentés de lui dire : Nous ne savons rien. Nous exécutons des ordres venus d’en haut, affirme Khadidja.

Cela ne s’est pas arrêté là. Mohamed a immédiatement été renvoyé de son travail et ses comptes ont été gelés. Et il ne connaît pas le sort réservé à ses biens à Bahreïn (maison et voitures), précise son épouse.

Khadidja raconte que son mari ne s’intéressait pas à la politique ni de près ni de loin, ajoutant qu’il n’a jamais eu le moindre problème avec les autorités de Bahreïn.

Après la déchéance de la citoyenneté, les autorités du Bahreïn ont acheté des billets d’avion pour Mohamed et d’autres à destination de Téhéran, avec une escale à Istanbul. Pourquoi Téhéran? Parce que le grand-père de Mohamed était né en Iran, mais ses parents et lui sont nés à Bahreïn. Mohamed n’a aucune attache avec ce pays, où il s’est rendu en touriste dans le passé.

À l’aéroport d’Istanbul, les autorités turques ont retenu les passagers bahreïnis plusieurs heures et ont négocié avec le gouvernement du royaume pour qu’ils retournent à Bahreïn. Finalement, le gouvernement bahreïni a accepté.

À Manama, la capitale de Bahreïn, les personnes déchues de leur citoyenneté ont été retenues dans un hôtel près de l’aéroport. Elles ont ensuite été conduites dans un autre avion, à destination de l’Azerbaïdjan cette fois, avec une escale à Dubaï.

Quand Khadidja, son mari et les enfants sont arrivés en Azerbaïdjan, ils ont fait une demande de visa électronique pour la Grande-Bretagne, raconte-t-elle. Le lendemain, ils ont débarqué à Londres, où ils ont demandé l’asile.

De Manama à Londres

Le cas de Sayed Ahmed Alwadaei est différent de ceux d’Ali et de Mohamed, et plus ancien.

Son histoire commence en 2011. Après des études supérieures en Angleterre, Sayed Ahmed est retourné vivre dans son pays quand ont éclaté les manifestations à Manama, dans le sillage de ce qu’on a appelé le « printemps arabe ».

Il y avait une grande mobilisation de la population qui réclamait des réformes démocratiques et le départ de la famille régnante, se souvient Sayed Ahmed Alwadaei, qui précise qu’il a participé aux manifestations avec beaucoup d’enthousiasme et d’espoir.

Mais les manifestants ont fini par payer une lourde facture quand les autorités ont décidé d’intervenir avec l’aide de l’armée saoudienne. La répression était féroce. J’ai subi des coups très violents de la police, raconte-t-il.

Après ces événements, Sayed Ahmed Alwadaei a décidé de parler avec des médias internationaux comme CNN, BBC ou Al Jazeera, pour témoigner de la répression.

Le gouvernement s’est vengé de moi après la diffusion de mes témoignages et je me suis retrouvé en prison, affirme-t-il. J’ai été jugé par un tribunal militaire qui m’a condamné à une année de réclusion, mais cette peine a été réduite de moitié en appel.

Les manifestants ont été torturés, certains ont été gravement blessés. On nous menaçait de mort, se souvient Sayed Ahmed Alwadaei. Les agents qui frappaient les manifestants étaient des mercenaires étrangers, recrutés pour mater les contestataires.

Il explique que les conditions en prison étaient très difficiles, que les prisonniers étaient maltraités et blessés par les agents qui s’acharnaient sur eux.

En 2012, après sa sortie de prison, Sayed Ahmed Alwadaei a décidé de quitter le pays et de demander l’asile politique à la Grande-Bretagne.

Quelque temps plus tard, il a fondé avec d’autres le Bahrein Institute for Rights and Democracy (BIRD), qui s'est donné comme mission de défendre les prisonniers politiques.

Une arme contre les opposants

En 2013, alors que le roi de Bahreïn, Hamed ben Issa Al Khalifa, se trouvait à Londres pour une compétition équestre au château de Windsor, à l’invitation de la reine Élisabeth II, le militant Sayed Ahmed Alwadaei a décidé de faire un coup d’éclat en se mettant à quelques mètres du roi et de la reine avec une pancarte dénonçant la répression à Bahreïn.

Hamad ben Isa Al Khalifa est assis sur un fauteuil dans une salle.

Le roi de Bahreïn, Hamad ben Isa Al Khalifa (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / AFP / ERIC LEE

Deux ans plus tard, un décret signé par le roi de Bahreïn a privé 72 personnes de leur citoyenneté, avec parmi elles le militant Sayed Ahmed Alwadaei.

Le militant explique que c’était le début de la déchéance massive de la citoyenneté.

Le BIRD a documenté 990 déchéances de citoyenneté jusqu’en 2019.

Cette action de Bahreïn a été largement condamnée par plusieurs organisations internationales, notamment par Michelle Bachelet, qui dirigeait à l’époque le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.

Les fortes pressions exercées sur le royaume ont fini par porter leurs fruits. Plus de 550 personnes ont pu récupérer leur citoyenneté dans un premier temps, et plusieurs dizaines d’autres par la suite.

Selon Sayed Ahmed Alwaedi, la déchéance de la citoyenneté est devenue une arme du régime contre les opposants.

* Les prénoms ont été changés, car ces personnes craignent pour leurs familles et proches restés à Bahreïn.

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