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Coupe du monde : Des cendres, des confettis

3 hours ago 1

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Boston, Massachusetts. Des hortensias bleus. Partout. Dans la belle rue escarpée où j’ai stationné la voiture, les grappes rondes et opulentes ornent les boîtes à fleurs des maisons cossues en briques rouges. C’est la Nouvelle-Angleterre riche, la Nouvelle-Angleterre bonbon des cahiers à colorier. Nous sommes dans Beacon Hill, quartier élégant et touristique de la ville de Boston, son cœur historique.

Ici, il y a 253  ans, a éclaté ce qui deviendra le mythe fondateur des États-Unis. Le Boston Tea Party.

En décembre 1773, des colons américains montent à bord de trois navires de commerce dans la rade de Boston et jettent à la mer leurs cargaisons de thé. Il s’agit de dénoncer une taxe, jugée injuste, imposée par l’Angleterre. Les États-Unis n’existent pas encore. Ils sont toujours, alors, une colonie britannique.

L’incident est considéré comme le point de départ de la guerre d’indépendance, et on peut dire que c’est là que l’idée de la liberté comme socle de l'identité américaine prend sa source.

Dans l’immense parc qui borde Beacon Hill, le Boston Common, accessoirement le plus vieux parc public des États-Unis, une série de monuments racontent les épisodes qui menèrent à la Liberté avec un grand L.

Sauf un. Plutôt modeste. Un monument de marbre gris, érigé en 1925.

On y trouve, gravée, l’inscription suivante : C'est sur ce terrain que l'Oneida Football Club de Boston, le premier club de football organisé aux États-Unis, a affronté tous ses adversaires de 1862 à 1865.

Le premier club de football aux États-Unis. Mais quel football? Là est la question. Le ballon de marbre de la sculpture est ovale. Le ballon de football american. La stèle insiste : c’est ici qu’on a inventé notre sport national! Est-ce vrai? Pas tout à fait. Car même avant l’Amérique de Trump, on aimait bien jouer avec les faits.

Un monument vu de proche.

« C'est sur ce terrain que l'Oneida Football Club de Boston, le premier club de football organisé aux États-Unis, a affronté tous ses adversaires de 1862 à 1865 », peut-on lire sur le monument.

Photo : Radio-Canada / Emilie Dubreuil

C’est une erreur historique. On sait que ces joueurs utilisaient un ballon rond, me raconte au téléphone depuis Dublin Mike Cronin, historien et coauteur d’un ouvrage sur le sujet, L'invention du Boston Game : football américain, soccer et les origines d'un mythe national.

Dans les archives personnelles des joueurs, l’universitaire a déniché des descriptions du jeu : On y parle de passes et de coups de pied. On y parle de joueurs qui dribblent, c'est-à-dire qui contournent littéralement un adversaire en gardant le ballon au pied, explique-t-il. Cela vous semble familier?

Dans les années 1980, le ballon sculpté est d’ailleurs modifié sous la pression de partisans du soccer, un sport qui émerge alors aux États-Unis, afin d'y faire apparaître un ballon rond. Mais, en 2014, la ville de Boston cédera aux pressions d’un résident de Boston qui exige le retour du ballon ovale. Le ballon american retrouvera donc sa place dans le marbre gris. Le monument disparaît du parc en 2014 pour y réapparaître en 2017, orné d’un ballon ovale, alors que Donald Trump entre pour un premier mandat à la Maison-Blanche.

Mais, peu importe que le ballon soit rond ou ovale, me dit l’historien d'origine irlandaise, ce qu’il faut vraiment retenir, selon lui, ce sont les dates inscrites sur la plaque : 1862 à 1865. Oui, en pleine guerre civile, où 700 000 Américains trouvent la mort dans des conditions horribles, à Boston, on joue au ballon.

Alors que leurs compatriotes se font tirer dessus et meurent pour la cause, les membres de l’équipe d’Oneida jouent avec un ballon sur une pelouse.

Boston est un monde à part, du moins dans ses beaux quartiers. Beaucoup de joueurs étudient à Harvard. Ils sont riches et vont le devenir encore plus. Beaucoup deviendront millionnaires, un sera évêque, un autre, membre du congrès.

Dans le parc du Boston Common, des touristes en kilt circulent joyeusement autour du monument. Il n’est pas midi et Kenny McAdam, Donnie McShannon et Derek Craig sont en quête de leur deuxième bière de la journée. Ces Écossais tout droit débarqués d’Édimbourg cherchent le bar Cheers où a été tournée la série télévisée du même nom.

Le match opposant l’Écosse à Haïti est un prétexte pour prendre des vacances. Des vacances à prix d’or. Mais des vacances patriotiques.

Le séjour va nous coûter probablement autour de 5000 $ US chacun, estime l’un des trois hommes en kilt. Kenny McAdam justifie la dépense en me montrant un tatouage sur son bras, Scotland, à l’encre verte, dans sa peau. Nous aimons notre pays et c’est pour ça que nous sommes ici, me raconte cet indépendantiste écossais.

Kenny McAdam se dénude l'épaule pour nous montrer son tatouage Scotland, à l’encre verte.

Kenny McAdam se dénude l'épaule pour nous montrer son tatouage Scotland, à l’encre verte.

Photo : Radio-Canada / Emilie Dubreuil

Si les partisans de l’équipe écossaise sont bien visibles dans le centre-ville de Boston, ceux de l’équipe d’Haïti le sont beaucoup, beaucoup moins. L’accès au spectacle de la Coupe du monde de la FIFA 2026 est filtré par l’administration Trump. Les hommes en jupes de tartan, pas de problème. Mais si vous venez de l’Iran, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire ou d’Haïti… pas de visa pour entrer chez l’Oncle Sam.

Dans le sous-sol de sa maison, en banlieue de Boston, où il peint, entre autres, des scènes et des personnages tirés des mythes fondateurs haïtiens, Charlot Lucien tente de bien me faire comprendre l’importance du match Haïti-Écosse de ce soir. Un match fondamental, martèle-t-il, pour les 2 millions d’Haïtiens de la diaspora, dont la moitié se trouvent aux États-Unis, certains à Boston. Un moment de communion avec les 12 millions encore au pays.

Il y a cette constante dans notre compréhension qu’Haïti est un projet de libération anti-esclavagiste, anti-raciste qu’on a tenté de tuer dans l’œuf depuis 1804. Haïti n’est pas un pays, c’est un rêve, c’est un idéal. Un projet, m’explique l’artiste, qui est aussi bardé de diplômes, expert en santé publique et féru d'histoire.

Charlot Lucien a immigré au Massachusetts après le coup d’État militaire contre Jean-Bertrand Aristide en 1991, rejoignant ainsi la troisième communauté haïtienne en importance après celle de Miami et de New York. Une communauté reconnue pour le nombre d’intellectuels haïtiens qu’elle compte, venus s’installer dans la ville des grandes universités américaines.

Il offre d’ailleurs des ateliers sur la présence des symboles de la libération haïtienne sur le territoire américain à l’Université du Massachusetts. Beaucoup d’édifices, écoles et hôpitaux y portent les noms de Toussaint Louverture ou de Jean-Jacques Dessalines, deux héros de l’indépendance haïtienne.

Quelle que soit l’issue du match, la présence même de l’équipe haïtienne dans cette Coupe du monde est un succès qui envoie le signal que nous sommes un projet qui ne peut pas mourir.

Charlot Lucien, dans sa résidence de Boston.

Charlot Lucien, dans sa résidence de Boston.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

C’est aussi une question de dignité, d’honneur à laver. Il évoque cet épisode de 2018, quand Donald Trump, visant notamment Haïti, avait déclaré que les États-Unis n’avaient pas intérêt à accueillir des migrants venant de « shithole countries » (pays de merde). Ou lorsqu’en campagne électorale, il avait accusé, sans fondement aucun, des migrants haïtiens à Springfield, en Ohio, d’avoir mangé les chats et les chiens de leurs voisins.

Les ignorants assimilent ce discours. C’est un récit qui conditionne les relations des Haïtiens avec certains de leurs voisins. La participation d’Haïti à la Coupe du monde vient contrecarrer ce discours et injecte une forte revitalisation de la fierté haïtienne.

Car oui, malgré cette joie retrouvée grâce au soccer, Haïti n’a pas la vie facile. Dans son roman à succès C’était ça où mourir, publié cette année chez Boréal, l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien écrit que même Dieu a déménagé sans laisser d’adresse. Il aurait quitté ce pays livré aux bandes criminelles, où le peuple affamé tente de survivre dans le chaos insufflé par la violence, qu’Orélien décrit comme un cimetière sans tombes, un cendrier géant.

Le miracle serait que des confettis puissent pleuvoir sur ces cendres.

3:39

Le reportage de Valérie-Micaela Bain

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