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Au bout de la ligne : l’unité La Croisée du centre jeunesse vue de l’intérieur

1 month ago 91

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On passe rarement devant le Centre de réadaptation pour jeunes en difficulté Val-du-Lac. Quoiqu’il offre à ses pensionnaires un point de vue unique sur le mont Orford et sur le lac Magog, cet endroit est passablement isolé, comme si on voulait le garder loin des regards, une réalité difficile à percevoir et à discerner.

C’est justement pour nous permettre de mieux comprendre la dynamique qui y règne qu’on nous a ouvert les portes de La Croisée, une des 11 unités de cet endroit, habitée par 12 adolescents âgés de 13 à 17 ans. C’est un lieu de transition avant de pouvoir rentrer à la maison, retourner dans sa famille d’accueil ou enfin voler de ses propres ailes. La durée moyenne des séjours est de huit mois.

L'unité La Croisée du Centre de réadaptation pour jeunes en difficulté Val-du-Lac.

L'unité La Croisée du Centre de réadaptation pour jeunes en difficulté Val-du-Lac.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Le Centre de réadaptation pour jeunes en difficulté d’adaptation du CIUSSS de l’Estrie-CHUS compte 16 milieux de réadaptation, dont 11 sur le site de Val-du-Lac, à Sherbrooke.

Même si ces garçons ont tous eu un parcours difficile, plusieurs se montrent spontanément volontaires pour en raconter quelques segments. C’est le cas de Victor qui, avant de se confier, nous fait d’abord visiter sa chambre, considérée comme la plus spéciale de l’unité.

Plongé dans une lumière bleutée, l’endroit est comme un cocon protégé du monde extérieur. Au mur, l’adolescent de 17 ans a aménagé un présentoir de sa collection de chaussures de sport haut de gamme. On imagine qu’il en est fier, mais il se garde bien de le montrer. Casquette de baseball vissée à l’envers sur sa tête, l’ado est plutôt réservé en notre présence.

Un ado dans sa chambre.

L'ambiance toute particulière de la chambre de Victor.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Lorsque je lui demande s’il y a une chose qu’il aime ici, il prend un long moment avant de répondre.

On a un abri, on a de la bouffe… On est quand même bien. On est ici pour certaines raisons, il faut assumer.

Des comportements à corriger

Bien qu’il visite régulièrement ses parents, ses frères et ses sœurs, Victor n’envisage pas un retour à la maison familiale lorsqu’il sortira, espère-t-il, au début de l’été. Ce qu’il souhaite, c’est aller vivre en appartement pour jouir d'une liberté dont il rêve après deux ans et demi passés dans différentes unités du centre jeunesse.

À un moment donné, il faut bien en finir des conséquences, me lance-t-il. Je vais avoir mon espace à moi avec mes choses. Je vais pouvoir inviter qui je veux chez moi.

Comme la plupart des jeunes de son unité, Victor fréquente Le Monarque, l’école secondaire située sur le site de Val-du-Lac. En train de compléter son 4e secondaire, il me dit qu’il aimerait devenir mécanicien.

Sans démontrer une fierté particulière, Victor raconte qu'il a fait du chemin depuis son entrée au centre jeunesse. Il m'explique que ce sont des troubles de comportement qui l’ont conduit à vivre loin du foyer familial.

Je n’écoutais pas les règles chez moi, je m'opposais souvent, [je m'isolais] dans ma chambre, j'allais gamer. Je sortais à l'heure que je voulais […], je volais ma famille et j'avais des propos suicidaires.

Un jeune écoute la télé.

Victor prend un moment pour écouter la télé en cette journée de congé pédagogique.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Bien qu’il estime avoir progressé à bien des égards, il avoue toutefois qu’il traîne toujours un problème de consommation. Le premier jour où je suis arrivé, je me suis battu. Je me battais tout le temps. Maintenant, je fais mes affaires. Si quelque chose me fâche, je prends les moyens [pour me calmer].

Les impacts de la consommation

Les esprits peuvent effectivement s’échauffer à l’unité La Croisée, où des garçons en pleine crise d'adolescence partagent le même espace. La gestion des émotions demeure un défi de tous les instants. Toutefois, en ce vendredi matin, les gars affichent un air détendu : rien ne presse, c’est congé pédagogique.

Alors que certains terminent leur petit-déjeuner, un moment d'attention est demandé.

Un éducateur s'adresse à des jeunes.

Le chef de service Mathieu Vachon revient sur la fouille menée la veille dans l'unité.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Les éducateurs désirent faire un retour sur un événement survenu la veille. Une fouille complète a été autorisée dans les chambres pour tenter de trouver un wax pen, une vapoteuse à cannabis à forte teneur en THC.

L’usage de drogue semble en effet de plus en plus fréquent depuis un certain temps, ce qui contribue à augmenter le niveau de tension, déplore devant eux le chef de service Mathieu Vachon. Trois jeunes étaient particulièrement visés par cette opération qui a chamboulé la routine de tout le groupe.

Pour procéder à une fouille complète, il faut des motifs sérieux, et elle doit dans tous les cas être autorisée par la Direction de la protection de la jeunesse, explique Mathieu Vachon.

Depuis peut-être un mois et demi, on constate une augmentation des comportements d'impulsivité et d'agressivité. J’entends de plus en plus des manques de respect envers l'équipe éducative. C'est des choses qui m'agacent, explique-t-il.

Deux éducateurs.

Les éducateurs s'adressent aux jeunes pour parler des impacts de la consommation de drogue sur la qualité de vie dans l'unité.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Rapidement, un des adolescents trépigne d’impatience sur sa chaise. Il souhaite réagir, mais Mathieu lui demande poliment de patienter.

Le but est de travailler sur vos difficultés, ajoute cet homme qui œuvre au centre jeunesse depuis 25 ans. Je sais que l'intervention d'hier a bien dérangé du monde : ça crée des réactions, mais je veux que vous compreniez que l'objectif, c'est de diminuer cette tendance à la hausse de la consommation.

S’opposer pour s’exprimer

Aussitôt qu’il reçoit le droit de parole, Raphaël ne rate pas l’occasion de s’insurger contre la durée de l’intervention, contre le ton employé par certains intervenants et contre les règles strictes en vigueur dans l’unité. Visiblement, l’adolescent réagit à l’autorité et manie bien l’art de l’argumentation.

Des jeunes à val-du-lac.

Les jeunes ont beaucoup de choses à dire au sujet de la fouille de la veille.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Être en centre jeunesse, c’est dur, quand même, m’indique Raphaël quelques minutes après la rencontre de groupe.

Cet adolescent de 16 ans à la mine renfrognée connaît un parcours sinueux depuis plusieurs années. Sans trop entrer dans les détails, il me parle de famille d’accueil, de consommation de drogues, de fugues multiples, de délits commis, de non-respect de conditions et de sa sortie récente de L’Escale, une unité fermée de Val-du-Lac. J'avais des conditions à respecter et je ne les ai pas respectées, se contente-t-il de dire.

Un jeune.

Raphaël en a long à dire sur la vie en centre jeunesse.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Raphaël énumère une liste de griefs qui semble sans fin. L’adolescent à la chevelure hirsute se dit surchargé devant les attentes des adultes à son endroit. On comprend toutefois qu’il n’est pas blanc comme neige. Ses habitudes de consommation alimentent les doutes que les éducateurs peuvent avoir à son endroit et expliquent aussi les règles strictes qui lui sont imposées tant à l’unité de réadaptation qu’à l’école secondaire.

Une fenêtre.

12 adolescents vivent dans l'unité La Croisée de Val-du-Lac.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

J'ai fait Chambly en encadrement intensif, puis L'Escale en détention, et ce n’était pas aussi strict qu’ici, à La Croisée. Pour moi, être dans une unité ouverte, c’est un genre de récompense. C’est censé être plus lousse, mais je me sens plus encadré : ça devient lourd.

Ici, c’est conséquence, conséquence, conséquence. Ce n’est pas en me donnant des conséquences que tu vas me donner envie de bien faire les choses.

Réfléchir à la portée de ses gestes

Une des conséquences auxquelles Raphaël fait allusion est le local de retrait où, selon les circonstances, les jeunes sont invités à recouvrer leur calme et à réfléchir à leurs actions.

Une salle de retrait.

Les jeunes sont invités à passer un moment dans la salle de retrait lorsque leur comportement est jugé inadéquat.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Dans une unité partagée par 12 adolescents, les éducateurs se doivent de rester fermes et constants dans leurs interventions. Aucune impolitesse et aucun défi envers l’autorité n’y sont tolérés, souligne une éducatrice, Audrey.

Il ne faut pas laisser un jeune manquer de respect, parce qu'après, ça va faire un effet boule de neige auprès des autres jeunes. Nous, on veut qu'ils nous respectent autant qu’ils se respectent entre eux.

Deux personnes discutent dans un corridor.

Audrey discute avec un adolescent dans le corridor des chambres de l'unité.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

La zone d'acceptabilité des comportements est quand même très définie et très claire, explique le chef de service, Mathieu Vachon. Quand le jeune franchit le non-respect de ces règles, on intervient.

Un peu plus tôt, Audrey a justement dû sévir envers Kevin, un jeune qui s’était montré irrespectueux envers elle, ce qui lui a valu de prendre son petit déjeuner à l’écart.

L’espoir de jours meilleurs

À première vue de nature taciturne, cet adolescent de 17 ans, qui vit à La Croisée depuis quatre ans, semble faire reposer ses espoirs dans la musique. Il avait d’ailleurs très hâte de nous exposer ses ambitions artistiques, lui qui consacre son temps libre à la guitare. J’écris mes chansons : j’aime ça, chanter. Je joue aussi du drum, indique-t-il.

Un jeune joue de la guitare.

Kevin adore jouer de la guitare.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Alors qu’il vient de jouer About a Girl de Nirvana, Kevin me confie que la musique est son exutoire, une façon de laisser échapper sa tristesse. Un vol dans un magasin et de mauvais choix l’ont conduit à Val-du-Lac, relate-t-il.

Dans quelques mois, il aura atteint sa majorité et pourra donc sortir. Ce qu'il souhaite, c’est retrouver la vie familiale qu’il a perdue, parce que partager le quotidien avec d’autres jeunes dans un centre de réadaptation, ce n’est pas la vraie vie, juge-t-il. Je veux habiter avec ma mère, pour l’aider.

Un jeune en entrevue.

Des jeunes ont été très heureux de parler de leur expérience dans un centre jeunesse.

Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Sa mère doit d’ailleurs passer le prendre le lendemain pour une sortie de magasinage. Ce sera pour Kevin l’occasion de saisir au passage un petit instant agréable avant de pouvoir, un jour prochain, rattraper des années passées loin de la maison.

Les prénoms des adolescents ont été changés pour préserver leur anonymat.

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