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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayUn contrat signé entre le ministère de la Défense nationale et Palantir Technologies, une compagnie américaine d’intelligence artificielle (IA) qui soulève des craintes en raison de ses pratiques de surveillance de masse, est trois fois plus coûteux que ce qui avait été révélé à l’automne dernier, a appris Radio-Canada.
En réponse à une question soumise, il y a un an, par une députée conservatrice de l’Ontario qui cherchait à avoir des détails sur les contrats offerts par le gouvernement canadien à Palantir, le ministère de la Défense a confirmé avoir eu recours aux services et aux produits de cette compagnie américaine, fondée en 2003 avec le soutien de la CIA.
Dans sa réponse, qui date de septembre 2025, le ministère indique avoir conclu un premier contrat avec Palantir en 2019, d’une valeur de près d’un million de dollars, et un deuxième contrat, en mars 2020, d’une valeur de plus de 14 millions de dollars.
Pourtant, en consultant le dernier contrat en question, obtenu grâce à une demande d’accès à l’information, l’on constate que sa valeur a bondi à plus de 44 millions de dollars en mars 2025, soit six mois avant que le ministère ne soumette sa réponse à la Chambre des communes.
Au total, 12 modifications ont été apportées à ce contrat, selon une copie que Radio-Canada a pu consulter. Il est toutefois impossible de déterminer la nature de ces modifications qui ont fait tripler la valeur initiale de l’entente, la copie obtenue ayant été lourdement caviardée par le ministère de la Défense.

Le ministre canadien de la Défense, David McGuinty, lors du salon de la défense et de la sécurité CANSEC, à Ottawa, le 27 mai 2026.
Photo : La Presse canadienne / Justin Tang
« Traitement et gestion des données »
Dans sa réponse à la question de la députée conservatrice Cheryl Gallant, qui représente la circonscription ontarienne d’Algonquin−Renfrew−Pembroke, le ministère affirme avoir eu recours à des plateformes de Palantir comme outils d’échange d’information, ainsi que de traitement et de gestion des données.
Il s’agit notamment des plateformes d’intelligence artificielle Foundry et Gotham. La première est généralement utilisée par les organismes et les entreprises, dont des banques ou des hôpitaux, pour gérer des banques de données, tandis que la seconde est davantage destinée aux secteurs de la défense et des services de renseignement.
Dans les conflits armés, les outils de Palantir permettent notamment d’évaluer des cibles potentielles en temps réel, en croisant des renseignements et des données biométriques avec les appels téléphoniques.
Le ministère de la Défense précise avoir utilisé le module Foundry pendant une période limitée de mai 2022 à mars 2024 dans le but d’évaluer ses capacités liées au traitement des données, à l’aide de données fictives et anonymisées. Il n’est plus utilisé maintenant, indique le ministère dans sa réponse à Mme Gallant.
Le ministère assure aussi sécuriser ses réseaux lorsqu’[il] collabore avec des fournisseurs en utilisant, dans la mesure du possible, des appareils qui sont entièrement déconnectés d’Internet, et en veillant à ce que l’accès à la technologie et son utilisation soient orientés et examinés par le personnel du ministère de la Défense nationale et des Forces armées canadiennes.

Des protestataires américains manifestent contre Palantir pour ses liens avec la police fédérale américaine de l’immigration, ICE. (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / Joe Raedle
« Une pratique courante »
Contacté par Radio-Canada, le ministère de la Défense confirme avoir conclu un contrat avec Palantir le 1er avril 2020 pour l’achat et l’installation d’un logiciel de plateforme Gotham d’une valeur initiale de 14 359 980,65 $, avec un plafond maximal exécutoire de 63 250 000 $.
En ce qui concerne les questions inscrites au feuilleton, nous mettons tout en œuvre pour fournir une réponse précise aux parlementaires et pour assurer la cohérence dans la façon dont ces détails sont communiqués au fil du temps, affirme Andrée-Anne Poulin, porte-parole du ministère.
Pour cette question précise, la date de la signature et la valeur initiale du contrat étaient précisées dans notre réponse, ce qui est une pratique courante pour assurer la cohérence dans la façon dont les montants contractuels sont indiqués, étant donné que la valeur du contrat fluctue au fil du temps.
Le montant de 44 384 072,09 $ indiqué dans la demande d’accès à l’information correspond au montant versé au titre du contrat à cette date, soit cinq ans après la signature du contrat, ajoute la porte-parole.
Dans une déclaration envoyée par courriel, le bureau de Mme Gallant a appelé le ministère à faire preuve de plus de clarté.
Le recours à l'intelligence artificielle dans le domaine de la sécurité nationale soulève de sérieuses questions de respect de la vie privée, de contrôle et de coût, indique le bureau de la députée conservatrice.
Le gouvernement ne peut se retrancher derrière la sécurité nationale pour masquer des faits essentiels, comme le coût d'un contrat pour les contribuables. En démocratie, la protection de la sécurité nationale et la protection de la confiance du public sont indissociables.

La députée conservatrice Cheryl Gallant lors de la période des questions au Parlement, le 27 janvier 2026
Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld
Plus tôt cette semaine, le Toronto Star a par ailleurs révélé que le ministère de la Défense a signé un nouveau contrat avec Palantir d’une valeur de 3,7 milliards de dollars couvrant la période de juin 2025 à juin 2026.
Mercredi, le ministre David McGuinty a défendu la signature de ce contrat. Il s’agit d’une procédure d’acquisition légitime, a-t-il dit lors de son passage à CANSEC, le grand salon de la défense et de la sécurité au Canada.
Des critiques
Le gouvernement canadien n’est pas le seul client étranger de Palantir. Plusieurs autres pays, notamment la France et le Royaume-Uni, ont déjà signé des contrats avec l’entreprise, fondée par le milliardaire conservateur Peter Thiel, un proche d’Elon Musk et de Donald Trump.
Signe de son expansion, la valeur des actions de Palantir a doublé depuis le début de l’année, et l’entreprise se retrouve désormais parmi les 20 sociétés américaines les plus valorisées.
Palantir Technologies fait toutefois l’objet de nombreuses critiques de la part d’organisations internationales pour la défense des droits de la personne en raison également de son partenariat avec l’armée israélienne, notamment durant la guerre dans la bande de Gaza.

Des manifestants protestent contre Palantir devant ses bureaux à New York, le 23 août 2025. (Photo d'archives)
Photo : Reuters / Eduardo Munoz
La compagnie a même perdu un de ses investisseurs − le Norvégien Storebrand Asset Management − par crainte que son engagement auprès des forces de sécurité israéliennes ne viole le droit international humanitaire et les droits de la personne.
Son PDG, Alex Karp, s'est dit fier d'avoir travaillé en Israël après les attaques du Hamas en octobre 2023 et a déclaré en mars à CNBC que Palantir avait perdu des employés en raison de son soutien public à l’État hébreu.
L’entreprise est également critiquée à cause de ses liens avec la police fédérale américaine de l’immigration, l'ICE. Au printemps dernier, l’agence a attribué à Palantir un contrat de 30 millions de dollars pour le développement d’une nouvelle plateforme de suivi des expulsions, des dépassements de visa et des départs volontaires des immigrés illégaux.
Palantir a aussi décroché un contrat de 1,3 milliard de dollars avec l’armée américaine pour une plateforme IA d’identification de cibles.

Alex Karp, PDG de Palantir Technologies, intervient lors d'une table ronde intitulée « Pouvoir, mission et le nouveau siècle américain » dans le cadre du Hill and Valley Forum, au Capitole des États-Unis, le 30 avril 2025, à Washington, DC. (Photo d'archives)
Photo : Getty Images / Kevin Dietsch
Plusieurs médias américains, dont le New York Times et CNN, ont par ailleurs rapporté que Palantir contribue à des projets gouvernementaux confidentiels visant à créer une base centrale combinant les données issues de différentes agences fédérales. Un scénario qui fait peur aux groupes de défense des droits de la personne, qui y voient un fort risque de dérapage.
Début mai, d’anciens employés ont accusé la compagnie et d’autres géants de l’IA de participer à normaliser l’autoritarisme. Ils estiment que Palantir trahit ses valeurs d’éthique, de transparence et de défense de la démocratie.
L’entreprise, de son côté, nie ces accusations et assure ne pas construire de technologie de surveillance ou de base de données centrale sur les Américains.
Manque de réglementation au Canada
Au Canada, il n’existe en ce moment aucune loi pour réglementer les systèmes d’IA ou favoriser leur déploiement de façon responsable.
En 2022, un projet de loi proposant la Loi sur l'intelligence artificielle et les données (LIAD) a été présenté, mais il est mort au feuilleton lorsque le Parlement a été prorogé en 6 janvier 2025 à la suite de la démission de l’ancien premier ministre Justin Trudeau.
Services publics et Approvisionnement Canada (SPAC), en collaboration avec le Secrétariat du Conseil du Trésor, a mis en place, en 2019, une liste de fournisseurs d’intelligence artificielle pouvant offrir au gouvernement fédéral des services, des solutions et des produits d’IA efficaces et responsables.

Au Canada, il n’existe en ce moment aucune loi pour réglementer les systèmes d’IA ou favoriser leur déploiement de façon responsable. (Photo d'archives)
Photo : Reuters / Chris Wattie
Les fournisseurs sont invités à signer un engagement visant à appuyer les efforts du gouvernement du Canada pour continuer de montrer la voie dans le domaine de l’IA éthique. Il s’agit toutefois d’un engagement non contraignant et les fournisseurs sélectionnés sur la liste pourront continuer à offrir leurs services au gouvernement même sans signature.
Le gouvernement du Canada ne tiendra pas compte de votre réponse dans l’évaluation ou l’attribution de tout processus d’approvisionnement futur, indique-t-on sur le site web consacré aux fournisseurs.
Sur les 151 fournisseurs sélectionnés, l’on retrouve la filiale canadienne de Palantir Technologies, qui est basée à Vancouver.
Dans un courriel envoyé à Radio-Canada, Services publics et Approvisionnement Canada affirme s’engager à mener un processus d’approvisionnement équitable, ouvert et transparent, ainsi qu’à faire affaire avec des fournisseurs éthiques.
Il est important de noter que, bien que Palantir Technologies soit un fournisseur qualifié sur cette liste, cela ne constitue pas l’attribution d’un contrat, écrit le porte-parole de SPAC, Jean-François Létourneau.
Chaque offre découlant de la liste de fournisseurs aura ses propres exigences et critères d’évaluation, y compris ceux liés à la sécurité et à la protection des données. Les critères seront établis par le responsable opérationnel, ajoute-t-il.
Un expert sceptique
Selon Jason Millar, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en génie éthique de la robotique et de l’intelligence artificielle et chercheur au Centre de recherche en droit, technologie et société de l’Université d’Ottawa, le ministère de la Défense dispose de son propre bureau d'éthique, spécialisé dans l'IA.
Lorsque le ministère de la Défense nationale souhaite utiliser l'IA, aucune réglementation ou directive stricte ne régit ses activités, dit-il à Radio-Canada.
M. Millar exprime un malaise quant au choix du gouvernement canadien de faire affaire avec une entreprise qui fonctionne selon des principes éthiques très discutables.
Les Canadiens ont des raisons tout à fait légitimes de se demander pourquoi leur gouvernement conclut un contrat avec une entreprise comme Palantir dans le contexte géopolitique actuel.
Le chercheur estime par ailleurs que le Canada possède d’énormes capacités techniques en IA qui lui permettraient de développer sa souveraineté numérique.
Si le gouvernement souhaite réellement développer une véritable capacité souveraine en matière d'IA, il devrait s'intéresser à la technologie de Palantir uniquement pour essayer de la reproduire au Canada, mais sans nécessairement faire affaire avec cette entreprise-là, dit-il encore.


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