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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayEn plein centre-ville, à un coin de rue de la mairie de Saint-Ouen, en banlieue de Paris, se trouve un comptoir qui ne paie pas de mine, mais où les gens font la file pour commander du poulet sous toutes ses formes : frit, en pilon, en cuisse ou en beignets.
Chez Master Poulet, le populaire gallinacé se vend à un prix imbattable. Sept euros le poulet entier ou trois pilons pour 2,50 euros. C'est cool, c'est un service rapide et peu coûteux, nous dit un client.
Le comptoir de Saint-Ouen a ouvert le 11 avril dernier, mais, bien vite, le maire socialiste de la municipalité, Karim Bouamrane, s’y est opposé et en a annoncé la fermeture, en raison d'une ouverture réalisée sans autorisation préalable et de l'installation d'une terrasse illégale.
Je pense à Saint-Ouen, on est bien, on n'a pas de problème là-dessus, il faut rassurer tout le monde, affirme M. Bouamrane. Mais il s'avère que, dans ma commune, il y a eu un commerce qui s'appelle Master Poulet qui s'est installé, qui ne respectait pas le droit commun et qui créait, qui crée, des nuisances sonores et olfactives.

De gigantesques pots de fleurs ont été placés devant la façade du Master Poulet par la mairie de Saint-Ouen, en banlieue parisienne.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Le 14 avril, M. Bouamrane a même fait installer des blocs de béton pour empêcher l'accès au commerce. En riposte, Master Poulet a saisi le tribunal administratif et a aussi accroché des panneaux hostiles à la mairie, qui évoquent de la corruption ou interpellent le maire : Karim, l'argent public n'est pas au service de ton ego.
Quatre jours plus tard, le tribunal administratif a donné raison à l'enseigne de poulet et a imposé à la municipalité de libérer l'accès au commerce dans les 48 heures. L'avocat de Master Poulet, Sefen Guez Guez, s’est dit satisfait de la décision.
Master Poulet avait parfaitement le droit d'ouvrir sans demander d'autorisation spécifique à la mairie; ce n’est pas au maire de choisir ses habitants, y compris les commerces qui ouvrent dans sa ville.
Mais c'était sans compter la contre-attaque de Karim Bouamrane : le maire a fait installer une dizaine de pots de fleurs géants, avec un engrais très odorant, juste devant la façade du commerce. Certains clients de la chaîne estiment qu'il s'agit d'acharnement. Tout le monde vient manger là-bas, explique un fidèle de Master Poulet. Il y a des gens qui ne touchent pas des 5000 euros par mois, on n'est pas chez les "bobos", là-bas.
Bruits et odeurs
Dans le 11e arrondissement, Christophe Zemmer regarde avec beaucoup d’intérêt le bras de fer entre Saint-Ouen et Master Poulet. Résident d'un immeuble au bas duquel s'est installée une succursale de la chaîne, il essaie depuis trois ans d’arrêter les nuisances sonores et odorantes générées par le commerce.
On ne peut plus ouvrir les fenêtres, il y a les vibrations du frigo, il y a les cafards à cause des problèmes sanitaires, puisqu'ils entreposent du matériel, et le va-et-vient dans les escaliers. Ça emmerde absolument tous les résidents, et même plutôt les appartements les plus modestes, décrit celui qui se défend d'être un « bourgeois bohème » ou « bobo ».

La succursale de Master Poulet du 11e arrondissement est aussi montrée du doigt pour ses nuisances sonores et olfactives.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Lui et son voisin Antoine Melki demandent à l’arrondissement de forcer le commerce à respecter les normes et les règlements. Mais le combat juridique semble s’éterniser.
Contre la malbouffe?
Au vu de certaines de ses déclarations, le combat du maire de Saint-Ouen dans ce dossier pourrait en être un contre la malbouffe.
Le bon, le beau pour tout le monde. On a le droit d'avoir accès à une alimentation de qualité dans un environnement agréable.
Mais y a-t-il vraiment plus de restauration rapide qu’avant? Pas si vite, tempère Simon Vonthron, chercheur à l’Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, à Montpellier. À l'heure actuelle, en France, on n'a pas de bases de données qui nous permettent d'objectiver cela et de montrer qu'il y a vraiment une explosion du nombre de fast-foods en France par rapport à il y a 10 ans. Ce qu'il y a, c'est que c'est probablement plus visible dans certains quartiers que dans d'autres.
Dans des quartiers populaires, comme c'est le cas dans cette polémique, qui sont souvent mis en avant dans les discours médiatiques, selon M. Vonthron, on les voit forcément beaucoup plus, parce qu'il y a beaucoup moins de restauration plus classique.

Le maire socialiste Karim Bouamrane s'est engagé dans un bras de fer avec la chaîne Master Poulet.
Photo : Reuters / Benoit Tessier
Devant le comptoir de Master Poulet à Saint-Ouen, la controverse a de quoi rendre sceptiques certains résidents. Mais dans ce cas-là, qu'est-ce que fait le Burger King juste en face? Son problème, c'est vraiment les gens qui viennent acheter ici, soutient une habituée. C'est peut-être leurs origines, mais sûrement le fait que ce sont des gens qui n'ont pas le niveau de vie de ce que lui, en fait, a comme objectif de population.
Même si certains voisins trouvent que du poulet, il y en a beaucoup trop dans le coin, l’avocat de la chaîne Master Poulet y voit plutôt une volonté du maire d'embourgeoiser sa ville.
On a l'impression quand même qu'il y a une question de classes sociales dans ce dossier. Est-ce que, si c'était un bar qui vendait des matchas, ça poserait problème au maire de Saint-Ouen? Je n'en ai pas l'impression.
Bataille entre politiciens de gauche
Outre la malbouffe et l'embourgeoisement, il ne faut pas oublier la politique française. Face au maire socialiste Karim Bouamrane, dans la ville voisine de Saint-Denis et Pierrefitte-sur-Seine, le maire d’extrême gauche du parti La France insoumise (LFI), Bally Bagayoko, s’est jeté dans la mêlée en publiant sur ses réseaux sociaux une vidéo tournée devant le Master Poulet de sa ville. Moi, je considère que Master Poulet n'est pas un adversaire politique, donc, soyons un peu sérieux.

L'éditorialiste politique Christophe Barbier voit dans cette querelle autour du poulet un déchirement de la gauche française.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Fin observateur de la joute politique, l’éditorialiste politique Christophe Barbier, du journal Franc-Tireur et de la chaîne d’info LCI, démêle cet écheveau politique.
Il y a une querelle politique beaucoup plus virulente entre deux gauches : la gauche socialiste du maire de Saint-Ouen, Karim Bouamrane, qui a une vision de ce que doit être une ville et de l'accompagnement des populations vers un niveau social plus élevé; et, à côté de ça, la gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon, de La France insoumise, qui considère que le désir des classes populaires doit être accepté, doit être exaucé, et que si elles veulent Master Poulet, il faut l'accepter.
M. Barbier estime que LFI dénonce ainsi l'embourgeoisement des villes socialistes et le fait que les socialistes veulent des classes moyennes, c'est-à-dire des « bobos », pas des pauvres.
Face à ce déchirement de la gauche, les commentateurs des médias d’extrême droite s’en donnent à cœur joie devant ce plat de poulet grillé et croustillant. Mathieu Bock-Côté, sur CNEWS, dit que le poulet remplace le kebab, qui a remplacé le couscous, mais qu’on reste dans la continuité d'une histoire où, finalement, c'est une autre civilisation, un autre continent, un autre rapport au monde qui s'installent en France, dans de plus en plus de quartiers.
Un cocktail politique toxique
L'éditorialiste politique Christophe Barbier y voit un cocktail politique et idéologique idéal pour que La France insoumise en fasse l'étendard d'un combat très important.
On peut ajouter à cela une dimension brumeuse, parce que les opposants à Master Poulet vous disent sur le terrain : attention, l'argent de Master Poulet, d'où vient-il? Est-ce qu'il n'y aurait pas du blanchiment? D'où viennent ces capitaux? Qui sont les vrais propriétaires? Pour l'instant, il n'y a pas eu de fondement à ces accusations. Il n'y a d'ailleurs pas d'enquête judiciaire, mais c'est aussi un des éléments du débat.
Les allégations de délinquance se mêlant à celles d'un « islam politique » et à la radicalité politique, selon lui, donnent une idée de l'ambiance très tendue existant dans le débat démocratique français en ce moment, notamment au sein des gauches.
On est dans une forme de guerre civile des gauches.

La mairie de Saint-Ouen est en guerre contre Master Poulet.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Au-delà de la politique, le chercheur Simon Vonthron y voit quelque chose de positif, sur le plan alimentaire.
C’est une mise au programme politique de la précarité alimentaire qui a été mise en évidence par cette polémique. J'ai l'impression qu'on va un peu plus loin, dans le sens où on prend conscience des aspects structurels.
Ce n'est pas qu'une histoire de responsabilité individuelle de bien manger; il y a aussi l'offre alimentaire à laquelle on a accès dans son quartier, à proximité des lieux qu'on fréquente quotidiennement, de son lieu de travail, des associations, de l'école des enfants, peu importe. Ce qu'il y a dans notre environnement quotidien a une importance, explique le chercheur.
La chaîne Master Poulet, elle, continue son bout de chemin. Une soixantaine de succursales ont maintenant pignon sur rue en France et son chiffre d’affaires connaît une croissance exponentielle. Comme quoi, parlez-en en bien, parlez-en en mal, l’important, c’est que tout le monde en parle.


1 week ago
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