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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayChaque printemps, des milliers de Mexicains, de Guatémaltèques et de Jamaïquains quittent leur pays et leur famille pour travailler au Canada pendant quelques semaines, ou parfois même jusqu’à deux ans. Ils ont un permis de travail temporaire, même si plusieurs reviennent chaque année depuis plus de 20 ans.
En 2025, ils étaient plus de 77 000 travailleurs étrangers temporaires en agriculture au Canada. En 20 ans, leur nombre a plus que quadruplé. En Ontario, au Québec et en Colombie-Britannique, ils représentent désormais plus du tiers de toute la main-d'œuvre agricole.
La majorité des travailleurs récoltent des fruits et légumes, mais ils sont de plus en plus nombreux dans les élevages aussi. C’est l’industrie de la volaille et des œufs qui a connu la plus grosse augmentation de main-d’œuvre étrangère dans les dernières années. Ils sont peu nombreux dans les grandes cultures mécanisées de soja, de maïs ou de blé.
Nombre de travailleurs étrangers temporaires en agriculture et leur proportion par rapport à leur nombre total au Canada
| Ontario | 25 000 (46 %) | 32 000 (42 %) |
| Québec | 13 000 (24 %) | 22 000 (29 %) |
| Colombie-Britannique | 9000 (17 %) | 14 000 (18 %) |
| Alberta | 3000 (6 %) | 3000 (4 %) |
| Nouvelle-Écosse | 1600 | 1700 |
| Saskatchewan | 1000 | 1000 |
| Manitoba | 1000 | 900 |
| Canada (total) | 54 000 (100 %) | 77 000 (100 %) |
« Sans eux, je ne fais plus de fraises »
L'hiver, Juan Hernandez Hernandez est agriculteur dans son pays, le Mexique. Il y cultive du café, des haricots et des bananes. L’été, depuis 17 ans, il supervise la récolte de fraises dans la ferme de près de 90 travailleurs étrangers d’Éric et Mario Chaumont dans les Laurentides. Il se dit d’ailleurs très satisfait de son travail et de son patron, en l'honneur de qui il a nommé son fils Éric.
Juan espère pouvoir offrir une meilleure vie que la sienne à ses enfants. Et l'école coûte cher au Mexique, ajoute-t-il. Il a calculé que ce qu’il gagne en une journée ici équivaut à quatre jours de travail chez lui.

Juan Hernandez Hernandez est un travailleur agricole mexicain qui vient chaque année depuis 17 ans travailler au Québec. Il est superviseur dans la Ferme d’Éric et Mario Chaumont.
Photo : Radio-Canada
Pour les producteurs, cette main-d'œuvre est essentielle. Sans elle, Éric Chaumont ne ferait plus de fraises. Avant leur arrivée, on avait beaucoup de pertes, se désole-t-il. S’ils annonçaient de la pluie, on se retrouvait le matin et on ne savait pas combien de personnes on aurait. On voulait en avoir 40, on en avait 20, des fois 10.
Cependant, ce n’est pas un manque de gens disponibles. La pénurie n’est pas quantitative, elle est qualitative : les travailleurs locaux refusent ces conditions de travail pénibles et à bas salaires, explique Dalia Gesualdi-Fecteau, professeure en relations industrielles de l’Université de Montréal.
Permis de travail fermé
Pour avoir le droit de travailler au Canada, Juan doit obtenir un permis de travail fermé qui le lie exclusivement à l’employeur inscrit sur ce permis.
Il existe deux types de permis fermés en agriculture au pays : soit liés à un seul employeur, soit liés à un petit groupe d’employeurs. Ces derniers sont réservés aux travailleurs du Mexique et des pays qui ont conclu une entente avec le Canada, dont ne fait pas partie le Guatémala. Dans les deux cas, ils n’ont pas le droit de travailler pour un autre employeur que celui ou ceux inscrits sur leur permis.
Un permis de travail ouvert, au contraire, permet au travailleur étranger d’être embauché par l’employeur de son choix, dans n’importe quel domaine et n’importe quelle région. Il peut même être sans emploi pendant un certain temps.
De leur côté, pour avoir l’autorisation de recruter à l’étranger, les employeurs doivent prouver aux ministères fédéraux de l’Emploi et du Développement social, et de l’Immigration, qu’ils n’arrivent pas à embaucher de Canadiens.
Selon l’expérience d’Éric Chaumont, toutes ces démarches prennent environ huit mois. C’est long et coûteux pour l’agriculteur et pour le travailleur.
L’embauche aussi est coûteuse, parce que, selon la loi, les agriculteurs doivent acheter les billets d’avion et fournir les logements. Ils payent aussi pour le recrutement. D’après les travaux de Sylvie Gravel, chercheuse en gestion à la retraite de l'Université du Québec à Montréal, engager un travailleur étranger coûte le double d’un travailleur local. Mais c’est quand même plus rentable, parce que c’est une main-d’œuvre disponible [et] captive, explique-t-elle.
Captive parce que les travailleurs habitent sur leur lieu de travail, ils sont disponibles en tout temps, et, surtout, il leur est très difficile de changer d’employeur, même en cas de problème ou d’abus.
Sylvie Gravel précise que les gens ne sont pas embarrés [...] sur la ferme. [...] Ils ont le droit de circuler, ils ont le droit de socialiser, ils ont le droit d'aller à l'église. Selon elle, il s’agit d’une captivité administrative uniquement. Je déplore qu'on parle d'une captivité au sens de la contrainte humaine.

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L'émission La semaine verte a été entièrement consacrée aux travailleurs étrangers.
Photo : Radio-Canada
Mais cette captivité est malgré tout dénoncée par les organismes de défense des travailleurs et des droits de la personne. Eugénie Depatie-Pelletier, directrice de la recherche et du projet Travail libre pour les migrant·es à l’association Droits pour les travailleur·ses de maison et de ferme (DTMF), souligne que les employés font tout ce qu'on leur demande en tout temps, y compris travailler 60-70 heures par semaine pendant des mois. C'est priceless. L'investissement n'est rien par rapport à une main-d'œuvre captive.
La paroi a cédé
Henry Medina a travaillé dans une ferme laitière au Québec pendant plusieurs années. En plus de traire les vaches, il faisait de la mécanique. Un jour, alors qu’il faisait des travaux d’irrigation, la paroi d’une tranchée a cédé et s’est effondrée sur lui.
Il a été enseveli jusqu’aux épaules et son bassin a subi plusieurs fractures. Il a passé plus d'un an et demi à l’hôpital. À l’âge de 43 ans, il marche désormais avec une béquille et ne peut plus travailler. Il a été déclaré inapte par la CNESST et recevra des indemnités jusqu’à l’âge de 68 ans. Son employeur a plaidé coupable devant la Cour du Québec pour avoir compromis la santé et la sécurité de son employé.

Henry Medina est un ancien travailleur agricole guatémaltèque qui travaillait dans une ferme laitière au Québec jusqu’à son grave accident de travail. Il marche maintenant avec une béquille et a été déclaré inapte au travail par la CNESST.
Photo : Radio-Canada
Il avait essayé de changer d’employeur auprès d’un voisin dans une ferme de poulets, qui lui a répondu qu'il ne pouvait pas l'embaucher, qu'avec un permis de travail fermé, il devait travailler uniquement pour cet employeur.
Théoriquement, Henry aurait pu faire une nouvelle demande de permis de travail avec un futur employeur qui, lui aussi, aurait dû faire des démarches en amont pour l’embaucher. Mais, en pratique, rares sont les travailleurs qui se lancent dans un tel processus. Ils connaissent peu leurs droits, ne parlent pas ou peu français, et surtout, ils craignent les conséquences.
La chercheuse Eugénie Depatie-Pelletier précise que ce n'est pas facile pour tout travailleur étranger [...] de demander un autre permis. C'est très risqué, dit-elle.
Essayer de retrouver un employeur sponsor qui, dans les temps, va être capable de refaire toute la paperasse, qui va faire en sorte qu'ils vont pouvoir, sans tomber sans-papiers, changer d'employeur sponsor. C'est pas impossible, mais c'est quelque chose qui est très rare, qui est très complexe et très coûteux.

Eugénie Depatie-Pelletier est directrice de la recherche et du projet « Travail libre pour les migrant·es » de l’association Droits pour les travailleur·ses de maison et de ferme (DTMF). Elle est aussi professeure associée au Département de géographie de l’Université Laval et chercheuse associée à la Chaire de recherche du Canada sur les dynamiques migratoires mondiales.
Photo : Radio-Canada
La peur des représailles
D’autant plus que les travailleurs savent que ceux qui essaient de demander plus ou autre chose, en fait, ils ne sont juste plus rappelés, ajoute-t-elle. Selon la Commission des droits de la personne, ils ont peur [...] d’être mis sur une “liste noire” ou pire, d’être rapatriés unilatéralement par leur employeur.
À la fin du contrat, l'employeur peut aussi indiquer si le salarié doit être rappelé ou non, et recommandé ou non.
De nombreux organismes de défense des travailleurs et des droits de la personne dénoncent le pouvoir des employeurs, qui, en plus du contexte de dépendance des employés, fait en sorte que les travailleurs ne se sentent pas libres de changer d’employeur, même en cas de problème ou d'abus.
En 2018 déjà, la Commission des droits de la personne affirmait que le permis fermé contrevenait à plusieurs droits fondamentaux. En 2024, le Comité sénatorial permanent des affaires sociales, des sciences et de la technologie rappelait que le programme des travailleurs étrangers temporaires fait partie intégrante de l’économie canadienne, alors qu’il avait été créé pour être utilisé en dernier recours et avec des permis temporaires.
Les critiques ne s’arrêtent pas là
En 2024, le rapporteur spécial de l'ONU, Tomoya Obokata, conclut que le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) alimente les formes contemporaines d’esclavage, car il institutionnalise les asymétries de pouvoir qui favorisent les employeurs et empêchent les travailleurs d’exercer leurs droits.
L'utilisation du terme fait toutefois débat. Pour l’historien Edward Dunsworth, de l’Université McGill, le mot esclavage ne devrait pas être utilisé, même si c'est une situation vraiment honteuse qu'au Canada, un des pays les plus riches du monde, on dépende de ce système vraiment pas juste.

Des travailleurs étrangers provenant principalement du Mexique et du Guatémala récoltent les fraises à la Ferme Éric et Mario Chaumont.
Photo : Radio-Canada
Les ministères fédéraux de l’Immigration et de l’Emploi et du Développement social nous ont dit que les travailleurs étrangers temporaires bénéficient des mêmes normes, droits et protections en matière d’emploi que les citoyens.
Pourtant, ils ne bénéficient pas des mêmes avantages sociaux que les Canadiens, comme l’assurance emploi, par exemple, et ce, même s’ils paient des impôts.
Actions en justice
Une action collective autorisée en Ontario contre le gouvernement Canadien fait valoir que le Canada a perçu des centaines de millions de dollars en cotisations [...] des travailleurs agricoles pour l’assurance emploi [...] alors qu’ils en étaient privés.
Au Québec, l’association Droits pour les travailleur·ses de maison et de ferme a elle aussi lancé une action collective contre le gouvernement canadien, autorisée en 2025, pour démontrer que le permis fermé va à l’encontre de la Charte canadienne des droits et libertés.
Quel avenir : permis sectoriel ou permis ouvert?
En réponse aux critiques, le gouvernement canadien a amorcé des consultations en 2024 pour réformer les programmes en agriculture, pêcherie et transformation alimentaire.
L’Union des producteurs agricoles (UPA) demande un permis de travail sectoriel depuis plusieurs années afin de permettre aux travailleurs de suivre les récoltes ou même de travailler pour deux fermes en même temps.
Pour les associations de défense des travailleurs, le permis sectoriel reproduirait toutefois la même problématique que le permis fermé. Il faciliterait les transferts entre employeurs sans pour autant que le travailleur ait une quelconque liberté dans le choix de ses contrats.
De nombreuses institutions et associations, comme l’ONU, Amnistie internationale, la Commission des droits de la personne, le Sénat canadien, le Réseau d'aide aux travailleuses et travailleurs agricoles du Québec (RATTMAQ) et plusieurs syndicats, proposent d’abolir le permis fermé au profit d’un permis de travail ouvert.

Les travailleurs prennent une pause en jouant au soccer sur un terrain improvisé entre la route principale, leurs logements et l’arbre au milieu du terrain.
Photo : Radio-Canada
La chercheuse Eugénie Depatie-Pelletier estime que la solution, on la connaît : ça s'appelle le travailleur libre.
On accepte que des Français viennent sous permis ouvert, que les Anglais viennent sous permis ouvert, les Américains, les Australiens... Mais pour certains autres pays, c'est non : si vous voulez venir, ce sont des permis fermés.
Mais l'option du permis ouvert inquiète l'industrie agricole, qui craint que les travailleurs quittent l’agriculture pour des domaines mieux rémunérés, comme la construction. La consule du Guatémala, Julissa Hengstenberg, rappelle aussi que ce ne serait pas si simple de trouver un emploi, un logement et du soutien sans parler français.
Ta situation dépend seulement de l’employeur qui t’embauche, regrette Henry Medina, depuis le Guatémala. C'est une bonne personne, très bon pour toi. C'est une mauvaise personne, pas de chance.
Nous ne sommes pas la propriété des employeurs. Nous ne sommes pas des objets que tu achètes à Dollarama ou chez Super C. Nous sommes des humains.
On espère qu'un jour les choses vont changer, conclut-il.
Avec les informations de Catherine Mercier et d'Alexis Boulianne


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