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Marcher en pays innu

3 weeks ago 8

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Chantale Dufour a gardé le pas pressé du personnel de la santé.

L’infirmière retraitée met peu de temps à parcourir la distance qui sépare sa résidence de la yourte servant de lieu de recueillement au cœur de la communauté innue de Matimekush-Lac John, près de Schefferville.

Les rues sont désertes, et seuls quelques chiens errants viennent à sa rencontre.

Nous sommes au royaume de la taïga, à quelques kilomètres seulement de la frontière avec le Nunavik.

C’est sur ce territoire unique que Chantale a fondé Mamu Pemuteitau, le tout premier club de marche dans cette région éloignée de la Côte-Nord, au Québec, dans le but de faire bouger sa communauté d’adoption et ainsi lutter contre certains maux qui affligent la population innue.

Celle qui a passé sa vie à soigner les autres dit avoir enfin trouvé sa place, ici, à Matimekush.

Un tueur silencieux

Un tueur silencieux

Un tueur silencieux

Chantale pousse la porte de la yourte et ralentit aussitôt le pas. À l’intérieur, une série de photos alignées les unes à côté des autres orne le mur circulaire. Elle pose sur chacune d’elles un regard bienveillant et plonge dans ses souvenirs.

Jean-Marie m’amenait souvent la feuille qu’il gardait pour suivre son diabète, souffle en douceur Chantale, en ajoutant à propos du défunt que c'était un homme généreux. Il était responsable de débiter et de partager les caribous avec les membres de sa communauté.

Elle déplace lentement sa main et s’arrête sur une autre photo, un Innu qu’elle dit avoir reçu en mauvaise santé au dispensaire. Des reins fatigués et usés.

Je les ai pour la plupart soignés. Beaucoup de ces Innus sont morts de complications cardiaques et rénales dues au diabète. Beaucoup trop, déplore-t-elle, d’une voix calme.

Chantale raconte que, de toute sa carrière, elle avait rarement vu autant de cas de diabète qu’à son arrivée dans la communauté. Pourtant, l’ex-infirmière a du métier. Elle a passé une partie de sa vie dans les dispensaires du Nord, de Mistassini à Chibougamau, en passant par Salluit, au Nunavik.

On prescrit des médicaments, mais on n’insiste pas assez sur l’importance de bouger, dit-elle d’un ton ferme. Son indignation va de pair avec le lien d’affection qu’elle a tissé au fil des ans avec sa communauté d’adoption.

Quand elle débarque au dispensaire innu de Matimekush-Lac John, en 2020, l’infirmière est en fin de carrière. Seulement quelques années la séparent de la retraite. Mais elle choisit pourtant de s’établir en permanence dans cette communauté.

Non, elle ne fera pas d’allers-retours vers le sud, comme le font celles et ceux qu’on appelle ici les fly-in fly-out, ces travailleuses et travailleurs volants qu’on parachute dans le Nord. L’infirmière veut gagner la confiance des gens de la communauté et bâtir des liens solides avec eux.

Une femme en compagnie de deux chiens husky marche dans une rue enneigée. 900 personnes innues demeurent à Matimekush-Lac John alors que Schefferville compte 250 allochtones. Les deux communautés s'entremêlent, sans frontière apparente. Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

Sur le chemin du retour, l’ex-travailleuse de la santé reprend le pas accéléré qu’on lui connaît. Le soleil termine sa course alors que l’amoureuse du Nord se dépêche de retourner chez elle pour préparer la sortie de son groupe de marche en soirée.

Ce sera moins 25 degrés [Celsius] ce soir au sommet à la croix, précise Chantale, aucunement inquiétée par le froid.

Son ton déterminé ne laisse aucun doute : la randonnée du club Mamu Pemuteitau aura bel et bien lieu. Pas question d’annuler. Surtout que deux membres de la Première Nation innue ont confirmé leur participation.

Un groupe de trois marcheurs dans la noirceur avec des lampes frontales dans un décor enneigé.

Un combat contre la sédentarité

Mamu Pemuteitau? Ça veut dire "marchons ensemble" en innu-aimun, la langue des Innus, explique Sylvain Lamothe, le conjoint de Chantale, qui l'a aidée à mettre sur pied ce groupe de marche.

Sylvain conduit une camionnette Ford 2011 dans laquelle s’entassent quelques marcheuses et marcheurs. Il se dirige vers le Northern, l’épicerie de Schefferville. C’est là qu'une dizaine de membres se donnent rendez-vous pour leurs sorties hebdomadaires.

Il pointe une croix illuminée qui apparaît devant nous. Tu vois, c’est notre destination pour ce soir! Celui qui est aussi photographe pigiste pour la communauté innue partage avec Chantale une passion pour la nordicité.

Chantale a pris soin de charger la dizaine de paires de raquettes achetées avec la toute première subvention du club, il y a deux ans.

Sur place, elle retrouve Adèle McKenzie et son conjoint, Kenny Régis, qui, comme cette dernière, est Innu. Ce sont deux des membres les plus fidèles du groupe de marche.

Le froid force les cinq marcheurs et marcheuses à enfiler rapidement leurs raquettes. Le petit groupe entame avec détermination la montée de quelques kilomètres.

Kenny prend la tête du cortège et Adèle le suit tout juste derrière, écouteurs aux oreilles. La marche se poursuit en silence, car le vent glacial qui souffle sur la colline limite les échanges.

Une fois au sommet, on s’accorde une pause. Droit devant se dresse l’immense croix qui domine Schefferville et Matimekush. Ses lumières déchirent l’obscurité de la nuit polaire.

Un groupe de marcheurs sous la croix Knob illuminée, le soir à Schefferville. La croix qui trône sur le sommet de la colline du lac Knob est le vestige de l’époque minière glorieuse de Schefferville. Elle symbolise aujourd’hui la résilience de celles et ceux qui ont choisi de rester. Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

L’idée d’un groupe de marche a germé dans la tête de Chantale quelque temps après son arrivée à Matimekush.

Pas un jour de congé ne passe sans qu’elle parte explorer ce nouveau terrain de jeu. Pour cette amoureuse des grands espaces nordiques, cette terre innue est d’une beauté sans nom.

« C’est le pays de l’or blanc.
La neige est magnifique. »

À chacune de ses sorties, elle s’étonne de rencontrer très peu de personnes innues, et encore moins des femmes. Au dispensaire, elle tente de convaincre ses patientes et patients aux prises avec le diabète de bouger et marcher. Chaque fois, elle se bute aux mêmes réponses : Mais où marcher? Il n’y a pas de sentiers. L’infirmière remarque aussi que la peur des ours et des loups est un frein pour plusieurs.

Ces réponses la laissent songeuse.

Un tipi assemblé de quelques bouts de bois dans un décor enneigé à Matimekush.Le nom « Matimekush » signifie « petite truite » en innu-aimun, la langue du peuple innu. Il fait écho à l’importance historique de la pêche pour ces gens qui occupaient ce territoire bien avant l’essor de l’industrie minière. Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

Il n’y a pas si longtemps, la population innue était encore essentiellement nomade. La marche et les déplacements avaient toujours fait partie du mode de vie et de l’identité de ces gens habitués à suivre les hardes de caribous sur un immense territoire.

Mais tout au long de sa pratique d’infirmière, Chantale a constaté les conséquences de leur sédentarisation rapide et de leur passage forcé dans les pensionnats.

À Matimekush, elle mesure chaque jour l’incidence sur la santé physique et mentale des Innus de ce lien brisé avec le territoire.

Venez marcher avec moi! Vous avez le plus beau territoire, réplique-t-elle chaque fois de sa voix entraînante qui laisse peu de place à l’hésitation.

Marcher pour se libérer

Marcher pour se libérer

Marcher pour se libérer

Notre groupe est ouvert à tout le monde. Mais notre objectif est de marcher avec les Innus, précise l’ex-infirmière débordante d’optimisme, en admettant tout de même qu’on ne change pas des habitudes de vie du jour au lendemain.

L’an dernier, une trentaine de personnes innues ont marché avec Mamu Pemuteitau – un record. Chantale mise désormais sur le bouche-à-oreille pour attirer d’autres membres de la Première Nation.

La fondatrice compte aussi sur l’appui de Kenny, ancien conseiller pour la Nation, qui ouvre plusieurs des marches, et sur Adèle, maintenant trésorière du club.

Une femme et un homme en tenu de randonnée dans une forêt enneigée. Quand Chantale s’absente, Adèle et Kenny prennent le relais et organisent les marches du club. Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

Même si Adèle est déjà bien occupée par son travail et son rôle de mère, elle est devenue une assidue des marches. Elle a rencontré l’infirmière en 2022, année de création de Mamu Pemuteitau.

Je n’en manque plus une, fait savoir la femme qui retient un sourire. Parfois, je suis réticente à sortir au froid, mais après, je me sens fière de l’avoir fait. La réserve naturelle qu’exprime Adèle cache en réalité un engagement profond envers le groupe de marche. Elle s’est même mise en tête de recruter d’autres membres de sa communauté.

« L’assiduité des membres reste fragile. Mais je garde espoir. »

Un des obstacles à la marche, c’est la perception qu’en ont les gens de la communauté innue. Marcher pour marcher est encore perçu comme une activité coloniale, selon ce que Chantale observe.

Beaucoup m’ont confié ressentir une certaine peur du jugement à l’idée de marcher dans les rues de la communauté, rapporte l’ex-travailleuse de la santé qui mise désormais sur la marche collective pour briser la barrière de ces préjugés.

Cinq randonneurs avancent en file indienne sur une crête enneigée bordée de conifères, par temps brumeux.

Le mouvement comme remède

Matimekush-Lac John est une des communautés innues les plus isolées du Québec. Elle est située à 500 km au nord de Sept-Îles, et pour s’y rendre, il n’y a aucune route, qu’un train qui met 12 heures à relier les deux localités.

Adèle n’a toutefois jamais hésité à revenir y vivre après ses études à Québec. Au lendemain de la randonnée vers la croix, elle est de retour dans les bureaux du Conseil de bande. Son diplôme de l’Université Laval orne un de ses murs.

Si elle a choisi d’étudier en orientation et en éducation, c’est justement pour revenir travailler sur les problèmes sociaux de sa communauté. C’est ce qu’elle explique, le regard habité par l’espoir.

Y a beaucoup de décrochage scolaire et c’est souvent un cercle vicieux; ça se transmet de parents à enfants. Quand tu ne sais pas quoi faire de ta vie, tu ne sais plus qui tu es. Tu perds ta fierté. Ça devient facile ensuite de vivre dans la drogue et l'alcool.

Une femme de dos assise à un bureau avec un diplôme universitaire au mur. Adèle a dû quitter Matimekush pour terminer ses études universitaires. Elle déplore que la réussite scolaire ne soit pas suffisamment valorisée chez certains membres de sa communauté. Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

Cette fierté, Adèle avoue l’avoir déjà perdue. D’un ton serein, elle parle sans retenue de ses dépendances.

L’alcool et la drogue ont déjà pris le dessus dans ma vie. Ça m’a causé beaucoup de problèmes. Dans mes relations, au travail et avec mes enfants, confesse-t-elle. Malgré sa voix basse, tout dans son regard témoigne de son assurance. Elle dit avoir retrouvé sa raison d’être depuis qu’elle a cessé de consommer, il y a trois ans.

À deux pas des bureaux du Conseil de bande, Adèle coordonne la friperie de la communauté.

Tout en sortant des objets hétéroclites d’une boîte, Adèle ajoute que sa sobriété coïncide avec un autre moment important de sa vie : son adhésion au groupe de marche Mamu Pemuteitau.

La marche et les sorties m’aident à chasser l’envie de consommer, avoue-t-elle.

Adèle a récemment recruté Marilou, une Innue qu’elle côtoie au Conseil de bande, au sein de Mamu Pemuteitau.

Marilou marche depuis six mois avec sa mère, qui souffre du diabète. Elle raconte avoir hésité au début à rejoindre le club, par peur de ralentir le groupe.

Chantale a su nous rassurer. Elle s’est même occupée de ma mère. C’est rare des personnes comme elle qui restent dans notre communauté. On la respecte beaucoup pour ça, ici, précise la nouvelle venue.

Une confiance à gagner

Une confiance à gagner

Une confiance à gagner

Cette confiance des gens de la communauté, Chantale l’a acquise autant au dispensaire qu'en dehors des murs de l’infirmerie.

Sur les rives gelées du lac Knob, des tirs de fusils font voler en éclats les pigeons d’argile. Le Carnaval de Matimekush-Lac John bat son plein.

Un responsable sollicite Chantale pour qu’elle recueille les inscriptions de la course de raquettes qui suit le concours de tir. Elle ne dit jamais non.

Elle admet avoir craint, à son arrivée dans la communauté en 2020, le jugement de ses membres. Elle redoutait qu’on dise d’elle qu’elle était une autre Blanche qui vient nous dire quoi faire. Elle ne voulait pas être de celles-là. J’ai décidé d’y aller par l’exemple et de m’impliquer, tranche la femme de terrain dont l’engagement incite chaque fois à l’action.

Le soir, Chantale et Sylvain assistent au couronnement des ducs, qui clôt le Carnaval. Dans le gymnase de l’école Kanatamat Tshitshueu, l'ambiance est à la fête. La soirée unit toutes les générations, et les pas de danse suivent la musique.

Chantale est sollicitée par plusieurs. L’attachement que lui porte sa communauté d’adoption est manifeste. Elle connaît les noms de l’ensemble des personnes aînées comme ceux des jeunes ducs.

À Matimekush, Chantale a acquis l’étiquette de celle qui fait bouger.

Choisir le Nord

Chantale ayant grandi sur une ferme laitière au Lac-Saint-Jean, elle raconte avoir toujours porté en elle cette envie de bouger.

Mon grand-père m'emmenait souvent avec lui en motoneige. D’aussi loin que je me souvienne, je voulais être dehors.

Au fil de sa carrière, elle a dû tempérer sa soif du grand air pour se soumettre aux exigences de son métier.

Elle a trouvé son accomplissement dans l’aide et l’accompagnement des autres. Ce sentiment d’utilité a comblé sa vie professionnelle, jusqu’à ce que tout bascule.

Chantale Dufour en skis dans un paysage hivernal de la Côte Nord.

Assise au restaurant de Schefferville, Chantale s'isole un instant du brouhaha. Son regard se perd au loin, puis elle revient sur cet épisode sombre de sa vie.

À la fin de sa carrière, Chantale a connu des démêlés avec la nouvelle direction du dispensaire de Matimekush-Lac John. Le conflit s’est envenimé, au point que la nouvelle direction a porté plainte auprès de son ordre professionnel.

Pour l’infirmière, déjà épuisée par ce conflit, c’en était trop. Elle s’est absentée pour un congé de maladie sans savoir ce qu’on lui reprochait.

Je ne savais pas si j’avais commis une faute grave, ni même si c’était des gens de la communauté qui s’étaient plaints, ressasse-t-elle, la gorge encore nouée par l’émotion.

Chantale Dufour est assise à la table d'un restaurant café à la main et pensive.

L’enquête a été longue, trop longue, pour l’infirmière à bout de souffle. Chantale raconte avoir été rongée par les idées noires en plus de sombrer dans un état dépressif. Je voulais partir et skier vers le nord sans jamais revenir. Chaque matin, Sylvain me demandait d’apporter la radio [lors de mes randonnées] pour me parler et garder le contact. Il m’a beaucoup aidée.

Au terme de cette enquête, aucune faute ni aucune mesure disciplinaire n’a été retenue contre l’infirmière par son ordre professionnel. Toutefois, le traumatisme de cette procédure l’a amenée à quitter sa profession et à prendre sa retraite.

Aujourd’hui, Chantale affirme être en paix avec cette décision. Elle s’est même ouverte récemment sur cet épisode difficile de sa vie aux membres de sa communauté d’adoption, dans le cadre de la semaine de prévention du suicide.

J’ai ressenti beaucoup d’accueil de leur part, avoue-t-elle. Elle poursuit en déclarant que c’est le soutien de ses proches qui l’a guérie. La marche et les grands espaces ont fait le reste, dit-elle avec reconnaissance.

Briser l’isolement

Briser l’isolement

Briser l’isolement

Étendue au sol, l’infirmière retraitée joue avec la petite Flora. Sa mère, Tatyana, jette des regards amusés sur la scène.

Entre deux sorties de ski, Chantale vient prêter main-forte à la jeune mère innue.

Tatyana était de toutes les marches du club, au début. Mais les ennuis de santé de la petite Flora, âgée de 1 an aujourd’hui, l’ont forcée à quitter le groupe. Tatyana est aussi la mère de trois autres enfants.

Flora a dû être opérée au cœur à 7 jours, raconte la jeune femme, encore bouleversée quand elle évoque cette épreuve. J'ai dû rester avec elle plusieurs semaines, loin des miens. Chantale est débarquée à l’hôpital de Québec pour m’aider à un moment difficile de ma vie.

Ce lien qui unit désormais les deux femmes ne doit rien au hasard, car c’est en marchant que Tayana et Chantale se sont liées d’amitié.

Tatyana a d’abord rejoint le club pour briser l’isolement et lutter contre son anxiété, précise-t-elle. La jeune femme qui est originaire de Matimekush y est restée pendant un an. Les marches et l’exploration du territoire lui faisaient le plus grand bien, pour sa santé tant physique que mentale.

« Je n’avais plus besoin d’antidépresseurs quand je marchais. »

Mais les ennuis de santé de Flora et les séjours fréquents à l’hôpital ont multiplié ses épisodes d’anxiété. La jeune mère avoue craindre de sortir avec sa fillette en raison de sa santé fragile. Et quand elle ose mettre le nez dehors, même autour de chez elle, Tatyana est confrontée à une autre de ses peurs.

Un groupe de chiens Huskys marchent dans une rue résidentielle en plein hiver.Les meutes de chiens marquent le paysage de Schefferville et de Matimekush. Plusieurs de ces bêtes n’ont pas de propriétaire. Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

J’ai très peur des chiens errants. Il y en a à tous les coins de rue. Avec le club de marche, l’effet de groupe me rassurait, admet la jeune femme.

Tatyana n’est pas seule. Chantale observe que beaucoup de femmes de la communauté s’empêchent de marcher parce qu’elles craignent les chiens. Ces peurs accentuent l’isolement et la sédentarité de plusieurs d’entre elles.

Les hommes ont plus d’occasions de sortir sur le territoire avec la chasse et l’entretien de leurs camps. Mais beaucoup de femmes sont devenues sédentaires et restent à la maison, déplore l’ex-infirmière.

Tatyana garde espoir. Elle dit vouloir reprendre les marches en groupe une fois que la santé de Flora se sera améliorée.

J’admire sa force, lâche Chantale, le ton assuré. Tatyana lutte présentement contre ses problèmes d’anxiété, mais je sais qu’elle va revenir avec nous.

Nommer le territoire innu

Ce samedi, l’annonce de la sortie titrait Montagne du lac Wishart. Marche au paradis de la neige. Les responsables avaient vu juste. Il neige à plein ciel et de forts vents réduisent la visibilité sur la route qui mène à la montagne.

Cinq personnes participent tout de même à la marche, dont Laure-Élise, une Française d’origine qui vit maintenant à Matimekush. Elle compte déjà plusieurs sorties avec le club, et ce matin, le blizzard n'a pas suffi à l’effrayer.

Laure-Élise avance d’un pas décidé derrière Kenny, qui ouvre une fois de plus cette marche. Kenny est expérimenté, affirme Laure-Élise, et Chantale ne sort jamais sans son GPS, sa boussole et sa radio. C’est rassurant.

Au fur et à mesure que le petit groupe chemine vers le sommet, les vents s’estompent. La taïga révèle son immensité.

Si Laure-Élise a rejoint le club, c’est d’abord pour aller à la rencontre de ces paysages singuliers. C’est ce qu’elle souligne pendant que son regard émerveillé balaie le paysage.

Mais c’est aussi pour apprendre à nommer ce territoire, qui est celui de son conjoint innu. Laure-Élise a rencontré Pien dans le train vers Sept-Îles – le Tshiuetin. Après quelques années passées au Lac-Saint-Jean, le couple a décidé de s’établir à Matimekush.

Nous voulions que nos enfants apprennent la langue innue. Une langue poétique dont les mots sont intimement liés au territoire, explique Laure-Élise, qui précise avoir terminé des leçons d’innu-aimun.

Deux enfants et leur maman jouent sur un banc de neige. Upenak et Nakatshun ont 5 et 3 ans. Ils en sont à leur toute première année dans la communauté innue de Matimekush. Les enfants rendent régulièrement visite à leur grand-mère, qui s’adresse à eux uniquement dans la langue innue.  Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin

De retour à la maison, la mère retrouve les enfants. Pien explique que c’est lui qui a suggéré à sa conjointe de rejoindre Mamu Pemuteitau.

Il estime que retourner marcher sur le territoire de ses ancêtres et réapprendre à le nommer est plus que jamais essentiel pour sa communauté.

Ici, chaque fois qu’un aîné meurt, on dit que c’est un dictionnaire qui disparaît. Notre langue, c’est notre identité, plaide fièrement Pien.

Alors qu'elle joue dehors avec ses enfants, Upenak et Nakatshun, Laure-Élise explique comment le club de marche a facilité son intégration à la communauté.

« Chantale a plein de projets. Je lui ai dit que j’aimerais contribuer avec elle pour aider la communauté et préserver la culture innue. »

Un de ces projets, c’est celui de construire tout un réseau de sentiers forestiers autour de la communauté de Matimekush-Lac John.

Ça prend maintenant des sentiers balisés pour que chaque Innu de la communauté puisse retourner en forêt et marcher seul, sans guide, s'il le désire. C’est une autre façon de se réapproprier le territoire, insiste l’ex-infirmière.

La création de ces sentiers est désormais la priorité de Mamu Pemuteitau, dont la moitié des membres de la direction est innue, comme le fait remarquer sa fondatrice, débordante de fierté.

Un vaste paysage enneigé et nordique.

Le lac Knob a retrouvé sa tranquillité, au lendemain des tirs aux pigeons d’argile. Seul le bruit du glissement des skis perce le silence.

Chantale profite de cette fin de journée pour faire le plein d’images de ce Nord dont elle a tant rêvé et qu’elle a adopté.

Elle voit grand pour les membres de Mamu Pemuteitau. Elle veut former d’autres guides pour l’accompagner lors des longues sorties. C’est une question de sécurité, selon elle, qui a toujours en tête les risques que posent de telles activités sur le territoire.

Et il y a ce réseau de sentiers autour de la ville qui reste à construire, et elle sait que Kenny et Adèle assureront son rayonnement.

Ce même Kenny est déterminé à ce que les panneaux d’interprétation de ces sentiers soient en langue innue. Kenny est membre de la direction du club de marche et il tient à préciser qu’il veut confier ce travail aux élèves de l’école de la communauté.

Adèle voudrait que ces sentiers deviennent un attrait pour sa région. On a beaucoup à offrir. Notre territoire est vaste, mais encore méconnu.

Un skieur glisse sur la neige en ski de fond dans une forêt de la Côte Nord.

Sur le chemin du retour, Chantale ne peut s’empêcher de penser à la place qu’elle occupe désormais dans la communauté de Matimekush-Lac John.

Elle évoque la mission du docteur Stanley Vollant, le tout premier chirurgien autochtone du Québec. Cette figure bien connue prône également la thérapie par la marche et la redécouverte du territoire. Son pèlerinage de 6000 km parmi les communautés autochtones de l’est du pays, qu’il a réalisé entre 2010 et 2017, a fait grand bruit.

J’aime quand il affirme qu’il faut désormais des non-Autochtones pour faire avancer la cause autochtone. Cette pensée m’inspire, plus que jamais, dit Chantale, reprenant doucement son trajet, un ski devant l’autre.

Oui, l’ex-infirmière est bel et bien à sa place ici, au pays de l’or blanc.

Chantale Dufour, pose de dos alors qu'elle est en ski de fond avec ses deux chiens husky.
« Travailler à l'hôpital, c'est bien. Mais ce n’est pas là qu’on change les habitudes », affirme Chantal Dufour.  Photo : Radio-Canada / Gilbert Bégin
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