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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayDans le petit village de Benais, en plein cœur de l’appellation Bourgueil du Val de Loire, les vendangeurs commencent à se rassembler aux petites heures du matin. C'est comme un jour de fête : la récolte du raisin, prometteuse de bons rendements et de jolis vins.
Baptiste, qui fait partie de la relève du domaine Breton aux côtés de sa douce, France Breton, donne les derniers conseils avant la cueillette du cabernet franc, cépage rouge, phare de la région. C’est une vendange historique, clame-t-il.
Et pour cause : jamais une vendange n’a commencé un 7 septembre. Parmi les cueilleurs, Jacques, 77 ans, entame sa 20e saison. Les premières vendanges dans le quartier, je les ai faites en 1975, des rangs qui sont plus loin là-bas. On a vendangé début octobre. Là, on est début septembre, donc il y a quand même le réchauffement qui est quand même très important.

Jacques Lorcy, 77 ans, qui entame sa 20e vendange au Domaine Breton, a constaté l'évolution de la vigne face aux changements climatiques.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
À ses côtés, Pierre Breton, qui a fait son premier millésime sur le domaine familial en 1982, constate que la tendance est lourde. En 1982, on vendangeait le 20 octobre, et 10 ans plus tard, c’était le 10 octobre. Dix ans après, dans les années 2000, on vendangeait au début octobre, et depuis 2010, on vendange mi-septembre. Et donc là, on a encore gagné 15 jours.
Pierre Breton a fait ses calculs : chaque dizaine d'années, la vendange a lieu une semaine, voire 10 jours plus tôt. Donc, ici, ça pose des problèmes, répète le vigneron.
Catherine Breton souligne que son équipe compose depuis des décennies avec des épisodes de canicule, de gel et de dérèglement climatique de plus en plus fréquents. Dans la cave troglodyte qui sert de cellier où sont conservées les barriques de chêne remplies de vin, elle constate, elle aussi, les ravages des changements climatiques.
À Vouvray, il y a eu 600 hectares qui ont été massacrés par la grêle, et c'est vraiment le fléau, parce que ça t'abîme les bois des vignes au moment où il ne faut pas, explique la vigneronne.
C'est brutal, parce qu’en une seule nuit, tout ton travail est détruit, et ça, c'est le côté soudain de l'accident climatique qui est dur à gérer.

Pierre Breton (à droite) du domaine familial Breton dans l'appellation ligérienne de Bourgueil, croit fermement à la culture biologique pour faire sa part contre les changements climatiques.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Le stress, il est énorme
Au Domaine Breton, on a fait le choix de la culture biologique, notamment pour minimiser l’empreinte environnementale. Pierre Breton déplore le manque de conscientisation des pouvoirs publics qui autorisent encore l'agriculture intensive, polluante et génératrice de gaz à effet de serre.
Ça fait enrager de savoir qu'on ne nous croit pas. Or, ça fait déjà depuis les années 1995 où nous, on a déjà constaté le réchauffement climatique parce qu'on est continuellement avec les mains dans la terre, les mains dans les vignes, ou les mains dans l'agriculture ou dans l'élevage. Il faudra vraiment faire quelque chose dans très, très peu de temps.
Bien plus au sud, à Mazion, dans l’appellation bordelaise de Côte-de-Blaye, Pierre-Charles Dartier, du Château Cailleteau Bergeron, remarque que cette année, émaillée de canicules et de sécheresse, laissera des traces difficiles dans son vignoble. Tous les grains sont en train de se fendre, parce qu’on a eu énormément d'eau la semaine dernière, à peu près 25 millimètres, donc les baies sont très petites. C’est dû aux cinq ou six canicules et à la sécheresse, et la montée d'eau a fait "péter" les raisins.

Pierre-Charles Dartier, du Château Cailleteau Bergeron dans le Blayais, constate qu'à cause des canicules et de la sécheresse, il y aura peu de jus dans les raisins, ce qui signifie que les rendements seront plus faibles.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
La région de Bordeaux ne fait pas exception, comme un peu partout en France : les rendements sont à la baisse à cause des bouleversements climatiques. Dans certaines régions, la diminution peut atteindre jusqu'à 40 %.
Vous travaillez sous des chaleurs auxquelles on n'est pas habitués, explique M. Dartier. On est en train de vendanger, mais on va arrêter parce qu’ils annoncent 32 degrés cet après-midi. Donc là, je refuse de ramasser des raisins à des températures comme celle-ci à cause des risques d’oxydation du raisin, des microbactéries. Et puis, même pour le matériel, pour les gens, c'est trop compliqué.
À Beaulieu-sur-Loire, dans le vignoble ligérien du Château de la Mulonnière, Jean Michel Monnier, œnologue-conseil depuis une trentaine d'années, donne un coup de main aux vignerons pour lutter contre les changements climatiques, qui coûtent cher à ces viticulteurs. Le coût le plus important, je dirais qu'il est psychologique, constate l’œnologue. Le stress, il est énorme, c'est extrêmement fébrile.

Jean-Michel Monnier, œnologue dans la région de la Loire pour plusieurs domaines, conseille les vignerons pour qu'ils s'adaptent aux changements climatiques.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Des consommateurs qui cherchent autre chose
Ces changements climatiques se combinent aussi avec un autre fléau qui touche de plein fouet l’industrie vinicole : les changements d’habitude des amateurs de vin et la baisse de la consommation mondiale.
Le changement climatique fait qu'on a des vendanges plus précoces, mais on a aussi plus de charges en sucre dans le raisin, et qui dit plus de charge en sucres dans le raisin, dit évidemment plus d'alcool au final, et aujourd'hui, la tendance [chez les] consommateurs est de dire qu'on aimerait des vins plus légers, plus frais, avec plus d'acidité et moins d'alcool.
Bref, les changements climatiques amènent les consommateurs vers un autre type de produit que celui qu’ils recherchent.

À cause du manque de pluie et de la chaleur extrême, les petites baies donneront des vins concentrés, mais des volumes moindres.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Ces circonstances obligent le vigneron à réfléchir aux problèmes de l'ombrage et des ressources hydriques. Il y aura d'autres éléments qui vont entrer en ligne de compte, peut-être des changements de cépages ou l'adaptation des cépages à ces nouvelles donnes climatiques.
Condamnés à s'adapter
Résultat : les vignerons comme Pierre Breton doivent encore et toujours s’adapter, avec les coûts et les difficultés supplémentaires que cela génère. Dans son vignoble, il pense d’ailleurs à planter des arbres fruitiers, pas forcément pour les cueillir, mais pour apporter un peu d'ombre afin de casser le vent, parce qu'il y a aussi des problèmes de gel récurrents en hiver.
Il faudrait qu'il y ait une conscience totale et qu'on ratifie tous les accords qui ont été faits depuis 30 ans et dont tout le monde parle, mais que personne n'adopte, peste le vigneron. Planter des arbres, limiter la circulation et éviter les gaz à effet de serre... La conscience doit être plutôt personnelle pour chacun.

Le tri du raisin au Château Cailleteau Bergeron, dans la région bordelaise du Blayais.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Peut-être que dans 20 à 30 ans, si on ne fait rien, la vigne n'existera pas, elle ne pourra pas supporter. Elle va remonter au nord, mais on ne va pas non plus planter de la vigne en Écosse.
Il y a, selon Pierre Breton, des limites à l'entendement pour la production de vin. C'est un vrai handicap, sans compter les maladies qui arrivent et les insectes qu'on ne connaissait pas avant.
Quoi qu'il en soit, Catherine Breton croit que la vigne souffre de plus en plus. On a hâte de voir les conséquences de ces stress, mais il va y avoir beaucoup de mortalité de cèpes, il va falloir qu'on "rebichonne" la vigne, dit-elle. On espère avoir de l'eau cet hiver pour pouvoir refaire un peu la réserve, mais je pense qu'elles ont souffert.
Alors que les vendangeurs, attablés avec la famille Breton, festoient entre deux sessions de vendanges, tous espèrent encore un réveil des consciences pour les générations futures.


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