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Les ingénieurs de l’État dénoncent des espaces de bureau « intravaillables »

1 month ago 11

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Les ingénieurs du gouvernement du Québec estiment que les nouveaux bureaux à aire ouverte de la fonction publique sont mal adaptés à leurs tâches et trop bruyants, au point de rendre toute concentration impossible, sans compter qu’ils les exposent à des manquements déontologiques, notamment en matière de confidentialité.

Ce sont des bureaux non assignés, avec des aires ouvertes [...] où tout le monde travaille sur Teams [et où on se sent] pris comme dans une espèce de centre d'appels téléphoniques, dénonce en entrevue à Radio-Canada le président de l'Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ), Marc-André Martin.

Il ajoute que la nouvelle politique-cadre en matière de télétravail, qui oblige depuis la fin du mois de janvier les fonctionnaires à se rendre au bureau au moins trois jours par semaine, a empiré la situation.

Trois jours dans le bruit

Lorsqu'on travaillait de façon principale et habituelle à la maison, soit trois jours sur cinq par semaine, on était capables de travailler concentrés. Aller au bureau deux jours pour être dans le bruit, ça pouvait peut-être passer. Mais là, aujourd'hui, on est de façon principale et habituelle dans le bruit, dans un endroit "intravaillable" au niveau de la concentration, déplore M. Martin.

Marc-André Martin pose pour la caméra devant l’édifice Marie-Guyart, à Québec. Il porte une veste réfléchissante. À l’arrière-plan, des ingénieurs vêtus d’une veste semblable manifestent.

Marc-André Martin déplore le refus du gouvernement de négocier l’aménagement des bureaux des ingénieurs et les modalités du télétravail. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Louis-Philippe Arsenault

Selon lui, la transformation des espaces de bureau génère du stress chez les employés, ce qui contribue au phénomène d’absentéisme.

Quand on couple ça avec la surcharge de travail et avec la pression [qui découle] de la réduction des effectifs, bien, nécessairement, on a plus de départs, on a plus de gens qui se ramassent en congé de maladie, on a plus d'absentéisme. C'est la principale cause, indique-t-il.

L’aménagement des bureaux, ça ne peut pas être implanté "at large, one size fits all", ça ne marche pas pour les ingénieurs, ça ne marche pas pour certains corps d'emploi.

L’APIGQ conteste devant les tribunaux le droit du gouvernement de retirer les bureaux fermés, attitrés et exclusifs dont les ingénieurs bénéficiaient auparavant.

Informations sensibles

Elle soutient que ses membres, tenus à la discrétion par leur ordre professionnel, risquent de manquer à leurs obligations déontologiques en évoluant dans des espaces décloisonnés.

À titre d’exemple, des personnes non autorisées qui travaillent dans la même aire ouverte pourraient avoir accès à des informations sensibles, que ce soit en captant les propos d’une conversation téléphonique ou en posant un regard indiscret sur un plan d’ingénierie.

France-Élaine Duranceau répond aux questions des journalistes lors d’une mêlée de presse dans les couloirs de l’Assemblée nationale.

La présidente du Conseil du trésor, France-Élaine Duranceau, a imposé aux fonctionnaires une présence minimale de trois jours au bureau par semaine. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

En attendant de rendre sa décision sur le fond, le tribunal d’arbitrage qui entend la contestation de l’APIGQ a émis le 13 avril 2022 une ordonnance provisoire de sauvegarde qui oblige le ministère des Transports et de la Mobilité durable (MTMD) à suspendre l’adaptation des milieux de travail.

Les ingénieurs du MTMD peuvent donc continuer à travailler dans des bureaux désignés et fermés par des murs ou des paravents acoustiques (cubicules) qui sont à leur usage exclusif.

Portée limitée

L’ordonnance ne s’applique toutefois pas aux espaces de bureau des ingénieurs qui travaillent au sein d’autres ministères, comme ceux de l’Environnement, des Ressources naturelles, de la Cybersécurité ou des Affaires municipales. Leurs bureaux fermés et attitrés ont été remplacés par des postes non assignés aménagés dans des aires ouvertes, ou sont en voie de l’être.

L’APIGQ souhaite que l’aménagement des bureaux des ingénieurs et les modalités entourant le télétravail soient enchâssés dans la convention collective. Le gouvernement refuse toutefois de discuter de ces enjeux, alléguant qu’ils relèvent de son droit de gérance.

C'est sûr qu'on aimerait mieux avoir quelque chose de négocié avec l'employeur, mais force est de constater qu'il préfère qu'on s'adresse aux tribunaux pour gérer ces problématiques-là, relève Marc-André Martin.

Des postes de travail non assignés dans des locaux de l’édifice Marie-Guyart, à Québec.

Les bureaux à aire ouverte sont incompatibles avec le devoir de confidentialité des ingénieurs, souligne l’APIGQ. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Bruno Giguère

La fin de non-recevoir opposée par le gouvernement explique en partie pourquoi les négociations portant sur le renouvellement de la convention collective des ingénieurs, qui est échue depuis le 31 mars 2023, sont au point mort.

Les 1900 ingénieurs membres de l’APIGQ se sont d’ailleurs dotés au cours des derniers jours d’un mandat de grève. En plus du télétravail et de l’aménagement des bureaux, les négociations achoppent sur l’octroi d’une enveloppe sectorielle qui viendrait bonifier les augmentations salariales de 17,4 % consenties à l’ensemble des employés de l’État.

Manque d’espace

Le réaménagement des espaces occupés par les fonctionnaires, qui vise notamment à tenir compte du développement accéléré du télétravail depuis la pandémie, entraîne progressivement la disparition des postes de travail individuels et leur remplacement par des bureaux non assignés.

Marc-André Martin soutient que l’on compte, à l’heure actuelle, 7 postes de travail pour 10 employés. Ce manque d’espace pose problème, en particulier depuis l’imposition des trois jours de travail en présentiel par semaine.

Des ingénieurs vêtus de vestes réfléchissantes manifestent au centre-ville de Québec à l’automne 2024.

Les ingénieurs du gouvernement du Québec se sont récemment dotés d’un mandat de grève. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Colin Côté-Paulette

Faute de places en nombre suffisant, des ministères et organismes publics ne permettent plus à leurs employés de choisir les journées où ils se rendent au bureau.

Aux yeux de M. Martin, en imposant des journées spécifiques de présence obligatoire au bureau, le gouvernement enlève la flexibilité qu’offre le télétravail et qui permettait, jusqu’à récemment, à des employés d’organiser leur horaire de manière à faciliter la conciliation travail-famille, notamment.

Consultation bidon

Il reproche au gouvernement de ne pas avoir réellement cherché à sonder le pouls des ingénieurs et de leur syndicat avant d’imposer les trois jours en présentiel. Le président de l’APIGQ fait remarquer que le Secrétariat du Conseil du trésor (SCT) a lancé sa consultation le 3 décembre 2025, soit la même journée où il a annoncé la politique des trois jours au bureau par semaine.

On lance une consultation, mais la décision est déjà prise. On s'entend que c'est une consultation bidon. On consulte les gens entre Noël et le jour de l'An. Vous comprendrez que ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour ça. Tout était pipé d'avance, dénonce Marc-André Martin.

Un ingénieur regardant un pont à étagement en rénovation, en été.

Les ingénieurs du gouvernement du Québec sont répartis dans plusieurs ministères, mais on les retrouve principalement au sein de celui des Transports et de la Mobilité durable. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Felix Desroches

Dans un courriel à Radio-Canada, le SCT réplique que l'obligation de consultation préalable à la révision de la politique-cadre en matière de télétravail a été respectée.

Cette politique-cadre s’applique à l’ensemble des ministères et organismes de la fonction publique, précise-t-il, ajoutant qu’aucun commentaire additionnel ne sera fait au sujet des autres reproches adressés par l’APIGQ.

Si les besoins l'exigent

Marc-André Martin convient que le gouvernement peut imposer la présence des ingénieurs au bureau lorsque les besoins du service l’exigent. Il prévient toutefois que cette obligation ne doit pas être motivée par des considérations telles que le manque d’espace.

Les besoins du service, ce n’est pas : "Hey, écoute, je n'ai pas assez de place mardi, ça fait que toi, tu vas venir mercredi, puis mercredi, Jean-Paul, écoute, mes bureaux sont pleins aussi, ça fait que toi, tu vas venir le vendredi." Pourquoi lui, c’est le vendredi, puis pourquoi lui, c'est le jeudi? Il n'y a pas de raison. La seule raison, c'est que j'ai de la misère à trouver des places pour vous installer entre la cafétéria puis le photocopieur, raille M. Martin.

L’édifice Marie-Guyart et des drapeaux du Québec photographiés en contre-plongée.

L’APIGQ reproche au gouvernement d’avoir mené une consultation « bidon » sur les trois jours obligatoires en présentiel. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Si le gouvernement a le droit d’exiger que ses fonctionnaires se rendent au bureau, il ne peut, en revanche, les obliger à faire du télétravail.

C’est du moins ce qu’a tranché l’arbitre du travail Éric-Jan Zubrzycki qui, dans une décision rendue le 19 novembre 2025, a conclu que le MTMD avait porté atteinte illégalement à la vie privée des ingénieurs en leur imposant le télétravail.

Atteinte aux droits fondamentaux

La décision de l’employeur de s’immiscer dans la vie privée des personnes salariées en imposant le télétravail, franchissant ainsi le seuil de la porte du domicile sans y être invité, contrevient aux droits fondamentaux. Si le droit de gérance de l’employeur lui permet d’autoriser le télétravail, il ne lui permet pas de l’imposer, a souligné l’arbitre.

Marc-André Martin souhaite que le caractère volontaire du télétravail soit enchâssé dans la prochaine convention collective des ingénieurs du gouvernement du Québec.

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