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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayQuelques mois avant sa mort, Joyce Echaquan avait subi une stérilisation forcée, en plus d’avortements imposés dans le passé. Malgré l’onde de choc qu’avait causée sa mort et qui avait levé le voile sur le racisme systémique dont sont victimes les Autochtones dans les établissements de santé, les patientes autochtones continuent d'être victimes de telles violences.
Le rapport piloté par la professeure Suzy Basile, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), présente 97 nouveaux témoignages de femmes innues et atikamekw relatant des épisodes de violences obstétricales et gynécologiques survenus entre 1956... et 2023.
Parmi ces témoignages, il y a 55 cas de stérilisation forcée, dont celui d’une femme qui raconte avoir signé un formulaire de consentement deux jours après l’intervention stérilisante qu’elle a subie en 2022.
Extrait du témoignage
Ils m’ont comme fait signer dans le bas, à côté, "anesthésie plus ligature tubaire". Ils m’ont dit de mettre mes initiales là. Juste pour être sûrs, explique la femme.
Q. C’était fait déjà?
R. Oui.
Q. Ils t’ont fait signer après?
R. Ils ont dit de mettre mes initiales. J’ai mis mes initiales. J’ai signé en bas. Puis, après ça, j’ai vu [la date de l’intervention]. On était [deux jours plus tard]. Ça m’a alarmée.
Ce plus récent travail de la professeure Basile et de son équipe constitue la seconde phase d’un premier rapport de recherche publié en 2022 et qui faisait déjà état de stérilisations imposées, de violences obstétricales et d’avortements non consentis.
Avec cette nouvelle étape, ce sont en tout 132 témoignages de femmes autochtones ayant vécu une forme de violence obstétricale et gynécologique qui ont été consignés par Suzy Basile et ses collègues.
Au total, 77 de ces femmes, soit plus de la moitié de celles rencontrées depuis le début du processus, disent avoir vécu une stérilisation imposée.
Par ailleurs, le dernier rapport estime que 17 personnes de plus auraient pu donner leur témoignage, mais elles se sont désistées pour des raisons personnelles.
Suzy Basile souligne le caractère analogue des expériences relatées, la forme de traitement différentiel entre femmes autochtones et allochtones et le traitement fort similaire d’une Première Nation à une autre, d’une région à une autre.
Comme le rapport précédent, les résultats de cette recherche démontrent la présence d’un racisme systémique envers les femmes autochtones, en raison d’un modus operandi dans les solutions proposées aux "problèmes reproductifs" des femmes enceintes ou des nouvelles mères.

Suzy Basile a corédigé en 2022 un premier rapport sur la stérilisation imposée à des femmes autochtones entre 1980 et 2019. (Photo d'archives)
Photo : Gracieuseté de l'UQAT / Marie-Claude Robert
Des femmes de 15 à 40 ans
Au moment des faits relatés, les femmes interrogées étaient âgées de 15 à 40 ans. Les entretiens avec les participantes, eux, se sont étalés de 2023 à 2024.
La plus jeune participante était âgée de 19 ans au moment de la recherche, et la plus vieille, de 90 ans.
Les violences qu'elles ont détaillées ne sont pas que physiques. Il peut s’agir de violences verbales, émotionnelles et psychologiques, en raison notamment des préjugés, parfois racistes, qui risquent de teinter les interventions du personnel de santé, comme cet exemple, survenu en 2023.
Dernièrement […] j’ai demandé un rendez-vous avec un psychologue, puis ils m’ont envoyé un psychiatre, explique cette femme.
Puis, le psychiatre a commencé à me dire : "Ah, vous autres, les Autochtones, vous êtes tous pareils. Tous suicidaires." J’ai dit : "Hein? Ce n’est pas ça que je suis venue chercher. Je ne suis pas suicidaire. Je veux enlever mon mal." Je me suis levée, je suis partie.
[À une autre occasion], il m’a fait le même commentaire. Il dit : "Ah, vous autres, les Autochtones, vous êtes tous de même." J’ai dit : "Quoi?" [Il a dit :] "Vous êtes tous suicidaires. Vous avez tous des idéations suicidaires. Je ne comprends pas ça." J’ai dit : "Bien, je n’ai pas d’idées suicidaires. [Il répond :] "Oh non, non. Vous avez mal, vous vous suicidez." C’est ça qu’il m’avait dit.
Des préjugés racistes
D'autres formes de violences sont détaillées dans le rapport, notamment celles de nature physique ou sexuelle. Elles sont, elles aussi, issues des préjugés entretenus envers les femmes autochtones, comme le fait qu’elles auraient trop d’enfants, qu'elles toléreraient mieux la douleur ou qu’elles auraient des problèmes de toxicomanie.
Les témoignages font ainsi état de dépistages de drogues réalisés en cachette sur les bébés, ou encore, de la méprise flagrante du personnel médical qui confond une tache de naissance bleutée fréquente chez les bébés autochtones avec des signes de maltraitance physique, menant à des signalements abusifs à la DPJ.
Le rapport mentionne aussi plusieurs cas d’avortements imposés par le personnel médical, sans avoir le consentement des femmes.
Dans un cas survenu en 2021, une femme raconte avoir refusé de se faire avorter même si le personnel médical lui annonçait des risques de maladies génétiques ou de malformations chez son enfant. Or, celui-ci est né en santé et sans malformation.
Le docteur me dit qu’il va m’envoyer à Québec pour une interruption de grossesse : "Vous êtes obligée, obligée d’avorter parce que votre enfant, il n’aura pas la meilleure qualité de vie. Il va être nourri par le ventre, il va être à vie à l’hôpital. Il va naître à l’hôpital et il va mourir à l’hôpital."

Le nouveau rapport comporte 132 témoignages de femmes autochtones ayant vécu une forme de violence obstétricale et gynécologique. (Photo d'archives)
Photo : iStock / FatCamera
Stérilisées à leur insu
Une telle situation corrobore l’existence de graves manquements en matière de communication, selon le rapport. Plusieurs femmes témoignent ainsi avoir découvert leur stérilisation des années après avoir subi la procédure, parfois sans connaître le type d’intervention.
Je ne savais pas qu’il y avait deux genres de stérilisations : "clipper", couper et brûler. Je ne savais pas. Même aujourd’hui, je ne sais pas lequel j’ai eu. On ne m’a rien expliqué, signale une femme qui dit avoir subi l’acte médical en 1986.
J’ai su seulement 23 ans plus tard que je n’avais plus rien pour tomber enceinte. […] C’est juste la semaine passée [début août 2024] que j’ai su qu’ils m’avaient enlevé mes deux ovaires et mon utérus. Ils ont vu cela dans un scan, ici à [nom de l’hôpital], affirme une autre femme.
Certaines apprennent leur stérilité et l’ampleur de l’intervention par d’autres médecins, lorsqu’elles consultent pour des problèmes de santé.
Elle [la médecin] m’a dit : "Je vais demander ton dossier du moment de la chirurgie." Elle l’a eu, elle l’a lu devant moi vite vite. […] C’est là qu’elle a dit que j’avais été stérilisée, raconte une femme.
J’ai dit : "Quoi?" Puis, elle aussi a eu un gros malaise. Elle me dit : "Euh, oui, tu ne le savais pas?" Puis, elle ne voulait pas tellement lire devant moi. Elle s’est levée […], j’ai vu qu’elle avait un choc elle aussi en voyant mon état à moi. Finalement, elle est revenue, elle a relu [mon dossier], elle m’a confirmé que j’avais été stérilisée, raconte une autre.
Au fur et à mesure que les langues se délient, les recours collectifs se multiplient, notamment en Alberta, en Colombie-Britannique, en Saskatchewan et au Manitoba.
Au Québec, plus de 30 femmes atikamekw de Manawan se sont manifestées dans le cadre du recours collectif contre le Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière et trois médecins pour des stérilisations forcées ou non consenties subies depuis 1980.
Par ailleurs, la sénatrice métisse Yvonne Boyer a déposé à la Chambre des communes un projet de loi criminalisant la stérilisation forcée et contrainte. La pièce législative est à l’étape de la troisième lecture à la Chambre des communes, une des dernières avant son adoption.
Des recommandations
En conclusion, le rapport rappelle que ces violences se répercutent sur la santé psychologique, physique et sexuelle et laissent des séquelles indélébiles sur les sens de la féminité et de l'identité de ces femmes.
Les violences rapportées se répercutent également sur le couple, la famille, voire la communauté. En somme, personne n’est épargné. La confiance envers le système de santé s’en trouve forcément ébranlée et plusieurs femmes autochtones vont éviter autant que possible d’y avoir recours par la suite, indique le rapport.
Suzy Basile appelle le gouvernement du Québec à reconnaître la présence de discrimination systémique dans le système de santé au Québec.
Elle recommande aussi à Ottawa et à Québec de présenter des excuses officielles aux femmes des Premières Nations ayant subi de telles violences.


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