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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayAvant de commencer la conversation, Johanne Martel se sert une tasse de thé vert et s’installe dans un fauteuil adossé au coin de son petit solarium. Entre chaque gorgée de sa boisson chaude, progressivement, elle partage des parcelles de sa réalité quotidienne, marquée par la précarité.
La pension de la Sécurité de la vieillesse, on devrait appeler ça l’insécurité de vieillesse, lance-t-elle, sans détour. Le ton est donné pour la suite.
Dans sa maison au cœur du village de Sainte-Françoise, à une douzaine de kilomètres de Trois-Pistoles, au Bas-Saint-Laurent, on devine sa fascination pour la méditation et la spiritualité. Une statue de bouddha décore l’entrée, et près de la fenêtre, au soleil, sont disposés des roches et des minéraux.
Johanne Martel raconte avoir directement écopé de la hausse du prix des aliments et de l’essence au cours des trois dernières années.

Avant de prendre sa retraite, Johanne Martel était professeure de yoga et designer d'intérieur.
Photo : Radio-Canada / Andréanne Lebel
Moi, cet hiver, j’étais dans le rouge, autant dans mon compte de banque que dans mon réservoir d’essence, image-t-elle, avant de marquer une pause et de reprendre son souffle.
Pour se rendre au commerce d’alimentation ou à la banque alimentaire les plus près de Sainte-Françoise, elle doit se déplacer en voiture vers Trois-Pistoles, chef-lieu de la MRC des Basques. Une mission d’une dizaine de minutes rendue quasi impossible quand son compte bancaire est à sec.
Tout ce qu’il me reste à faire, c’est à prendre de l’essence dans mon réservoir de tondeuse et à la mettre dans ma voiture pour me rendre à Trois-Pistoles. C’est ça, ma réalité. C’est très insécurisant, très anxiogène.

Une douzaine de kilomètres de route séparent le village de Sainte-Françoise et la petite ville de Trois-Pistoles, dans Les Basques.
Photo : Radio-Canada / Andréanne Lebel
Johanne Martel croit que le système de pension de vieillesse n’a pas suivi l’augmentation du coût de la vie. Ce ne sont pas tous les aînés qui ont des fonds de pension, des rentes ou des REER, rappelle-t-elle.
Mme Martel retourne à sa tasse de thé. Elle déplore le tabou qui existe autour de la situation de pauvreté dans laquelle plusieurs personnes aînées se trouvent, bien malgré elles. Assez, c'est assez! Il faut parler ouvertement de la misère. Même si ça dérange les bien-pensants, les bien nantis.
Et elle n’est pas la seule à dénoncer ce système.

Johanne Martel veut ouvrir la conversation sur la précarité financière des aînés.
Photo : Radio-Canada / Andréanne Lebel
Un revenu annuel de 25 868 $
Comme l’explique le chercheur de l’Observatoire québécois des inégalités, Christian Girard, le fonctionnement de la retraite au Québec repose sur trois piliers principaux : le volet fédéral avec la Sécurité de la vieillesse et le Supplément de revenu garanti; le volet provincial avec le Régime des rentes du Québec; l’épargne personnelle et le régime de pension privé.
Si on enlève les revenus de placement, l’épargne personnelle et les régimes de pension privés, beaucoup d’aînés se trouvent dans une situation de précarité financière, explique Christian Girard. En 2022, plus d’une personne aînée sur quatre n’avait aucun revenu de pension de retraite privée ou de placements, selon l’Observatoire.
Le revenu disponible d’une personne âgée de 65 ans n’ayant accès à aucune autre prestation que la pension de la Sécurité de la vieillesse (PSV) et le Supplément de revenu garanti (SRG) est de 25 868 $ en 2026.
Ce montant correspond, par exemple, à 58 % du seuil de revenu nécessaire pour qu’une personne seule puisse vivre dignement à Sept-Îles, qui s’établit à 44 780 $, selon l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).
[À] n'importe quel petit choc, leur budget est tellement serré qu’il va falloir qu'ils fassent des choix, des compromis entre leur situation financière et d'autres besoins, que ce soit le transport, la mobilité ou les questions de santé, même, analyse le chercheur de l’Observatoire québécois des inégalités.

Christian Girard indique que le patrimoine accumulé à la retraite représente le cumul des inégalités vécues tout au long de la vie.
Photo : Radio-Canada / Andréanne Lebel
L’économiste du même organisme, Geoffroy Boucher, indique que le revenu viable nécessaire à Sept-Îles peut aisément être utilisé comme indicateur pour le Bas-Saint-Laurent. Il ajoute que les programmes publics de pension qui servent à fournir un revenu de base aux aînés ne leur permettent pas d’atteindre le revenu viable.
Le revenu viable est une mesure utilisée par l’IRIS qui calcule le montant dont une personne seule a besoin pour vivre dignement hors de la pauvreté.
On note que le revenu viable est plus élevé à Sept-Îles qu’à Montréal principalement en raison des options de transport en commun plus limitées. Cette situation pourrait également avoir cours au Bas-Saint-Laurent, ajoute M. Boucher.
Quand on sait que les loyers sont de 1000 $ par mois, qu'est-ce qu'il reste pour manger?
Des choix déchirants
Les personnes âgées les moins favorisées au pays qui ont été interrogées dans l'Enquête canadienne sur la santé des aînés ont déclaré ne pas avoir reçu de médicaments dans les 12 mois précédents parce qu’elles n’en avaient pas les moyens.
Ce comportement est observé chez les aînés de l’Est-du-Québec, confirme le président du Carrefour 50 + du Québec, Richard Rancourt. Ils doivent parfois faire des choix entre bien s’alimenter et [...] prendre un médicament.

Richard Rancourt est président du Club 50+ du Québec, qui regroupe 138 clubs affiliés d'aînés répartis au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine.
Photo : Radio-Canada / Pier-Olivier Busque
L’appauvrissement, c’est un souci pour une bonne majorité de nos membres.
M. Rancourt est d’avis que les services à domicile devraient être bonifiés dans les milieux ruraux. Alors que la campagne électorale provinciale est bien amorcée, il demande aux candidats, tous partis politiques confondus, de faire en sorte que le ''bien vieillir chez soi'' soit aussi bon à Saint-André-de-Kamouraska qu'à Sainte-Foy ou à Montréal.
Au Bas-Saint-Laurent, plus d’une personne sur quatre est âgée de 65 ans et plus. Dans plusieurs MRC de la région, plus de la moitié des aînés sont prestataires du Supplément de revenu garanti, selon les données de 2021 de Statistique Canada.
La situation préoccupe aussi le président de l’Association québécoise de défense des droits des retraités pour la région du Bas-Saint-Laurent, Pierre-Paul Malenfant. Il y a beaucoup de personnes qui vivent dans des villages où il n’y a pas d’épicerie, où il n’y a pas de transport en commun.

Les services de proximité ont peu à peu fermé dans les municipalités rurales comme Sainte-Françoise.
Photo : Radio-Canada / Andréanne Lebel
Ces facteurs, jumelés à la perte d’autonomie, créent un casse-tête pour bien des aînés, qui vivent aussi souvent dans l’isolement. Pierre-Paul Malenfant ne peut pas concevoir que les personnes qui ont contribué pendant toute leur vie à construire leur région se retrouvent dans des positions aussi vulnérables.
On va prendre notre retraite et on se rend compte qu'on s'appauvrit, alors qu’on devrait normalement avoir accumulé un certain montant d'argent pour avoir une retraite agréable, puis avoir des revenus intéressants, plaide-t-il.
Face au coût des logements, M. Malenfant croit que vivre avec un revenu annuel de 25 000 $ est insensé. C’est très triste de constater cette situation-là vécue par les aînés de la région.
Sur la ligne de front de la précarité alimentaire
La directrice du Carrefour d’initiatives populaires de Rivière-du-Loup, Karine Jean, ne mâche pas ses mots lorsqu'il est question de précarité chez les aînés.
C’est un très grand mot, la dignité, et ça a toute sa place dans ce qu’on fait.

Le comptoir de récupération alimentaire du Carrefour d'initiatives populaires de Rivière-du-Loup permet de réduire le gaspillage tout en permettant à de nombreuses personnes de s'alimenter à faible coût.
Photo : Radio-Canada / Andréanne Lebel
Tous les jours, Karine Jean est sur la ligne de front pour trouver des solutions, notamment sur le plan alimentaire. Elle accueille toutes les personnes qui se présentent à l’organisme pour demander de l’aide, sans jugement.
Elle œuvre au sein de ce que plusieurs appellent le filet social, qui rattrape ceux et celles qui tombent à travers les mailles du système.
Qu’une aînée m’appelle et me dise "j’ai délayé de la farine dans de l’eau parce que j’ai nourri mon chat", ce n’est pas ça, la dignité, raconte Karine Jean. Les aînés ont toujours été présents dans nos services. Ils en ont besoin parce que les prestations ne viennent pas répondre à l’augmentation de tout.
Parmi les personnes de 65 ans et plus qui utilisent le comptoir de récupération alimentaire du Carrefour d’initiatives populaires de Rivière-du-Loup, les personnes seules sont deux fois plus nombreuses. L’organisme a d'ailleurs enregistré une hausse de 34,5 % de la fréquentation à son comptoir de récupération alimentaire entre 2024 et 2025.
Même les prisonniers qui ont tué, violé, volé, et qui sont en prison ont trois repas par jour [...] Pourquoi est-ce que les gens qui sont en liberté ne pourraient pas avoir accès à ça aussi?

La directrice générale du Carrefour d'initiatives populaires de Rivière-du-Loup, Karine Jean
Photo : Radio-Canada / Andréanne Lebel
Aux partis politiques, Karine Jean n’adresse qu’une demande. Je ne veux pas les entendre parler, je veux les voir agir! Je suis écœurée de les entendre parler! Il n'y en a pas un qui agit là-dedans. Je ne veux pas de pelletage de nuages, je veux de vrais engagements. Je veux qu'on reconnaisse le travail du communautaire.
Les travaux de l’Observatoire québécois des inégalités mettent également en lumière la hausse de l’insécurité alimentaire au Québec.
Il y a un côté un peu absurde à tout ça. Bien s'alimenter à la retraite, on le sait que c'est important, déjà que plusieurs mangent moins ou ont moins d'appétit. Si en plus, il faut qu'ils coupent parce qu'ils ne sont pas capables d'arriver, on met du monde à risque. Ça, il n’y a pas de doute, conclut le chercheur Christian Girard.

Johanne Martel souhaite sensibiliser la population aux problèmes vécus par les aînés.
Photo : Radio-Canada / Andréanne Lebel
Quant à Johanne Martel, à Sainte-Françoise, elle est loin de baisser les bras. La Bas-Laurentienne souhaiterait créer une mobilisation sociale, puisqu’elle est convaincue de ne pas être la seule à vivre ces difficultés. Plutôt que de sombrer dans la tristesse, elle préfère se battre pour faire changer les choses le plus rapidement possible.
Qu’est-ce qu’on fait de nos aînés, nos bâtisseurs? On les réduit [à la misère], à la pauvreté.
Malgré tout, Johanne Martel veut demeurer dans sa maison à la campagne près de la nature le plus longtemps possible, pour conserver sa liberté… et sa dignité.


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