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Le travail clandestin d’un « docteur » pour prévenir les morts par surdose

4 hours ago 3

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Chaque année au Canada, des milliers d'hommes meurent seuls chez eux d'une surdose accidentelle. En marge du système de santé, un réseau de soutien informel a vu le jour parmi les consommateurs. De simples citoyens sans formation médicale, que leurs clients surnomment des « docteurs », proposent de leur injecter des drogues de façon sécuritaire moyennant une somme modique. Rencontre avec l'un d'entre eux, Alan (un nom fictif), le temps d’une soirée à Vancouver.

Devant moi, la scène prend des allures médicales. La manche gauche relevée, Sean, la cinquantaine, attend son injection quotidienne, détournant le regard pour ne pas voir l’aiguille. L’homme à ses côtés, avec ses lunettes et son matériel, procède à la piqûre qu’il est venu lui administrer.

C’était sans douleur, lance Sean, visiblement agité. Sauf pour ce petit sursaut que tu as fait, lui répond Alan. Dis-moi si ça brûle, lève-toi et marche un peu.

Certaines personnes ressentent une telle montée d'énergie qu'elles ont besoin de la dépenser immédiatement, m’explique-t-il.

Nous ne sommes ni dans une clinique ni dans le bureau d’un médecin. La scène se déroule dans le calme du salon de Sean. L'homme qui vient de lui administrer sa dose de méthamphétamine cristallisée (crystal meth, en anglais) n'est ni un médecin ni même un professionnel de santé.

Le terme docteur est utilisé par ses clients pour l'identifier discrètement sur leur téléphone et un code utilisé dans le milieu pour présenter ceux qui les aident avec leur injection de drogue.

Alan, 42 ans, est lui-même un consommateur de drogues qui a appris son métier en s'injectant, en aidant des amis, en consultant Google et en lisant des études médicales.

Un homme, dont l'identité est protégée, est assis de dos dans la rue à Vancouver, en Colombie-Britannique, le jeudi 7 mai 2026.

Bien qu'il s'expose à de graves accusations criminelles pouvant aller jusqu'à l'homicide involontaire, Alan (prénom fictif) affirme qu’il est conscient des risques et prêt à assumer l'entière responsabilité de ses gestes devant les tribunaux.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

En raison des risques juridiques – l’injection assistée est illégale au Canada – et de la stigmatisation associée à la consommation de drogues, Alan a accepté que je le suive, à condition que son identité et celle de ses clients demeurent confidentielles. C’est pourquoi Alan n’est pas son vrai nom, et que les noms de ses clients ont été changés.

Radio-Canada a toutefois vérifié son identité et celle de ses clients.

Après avoir nettoyé la table du salon, Alan range son matériel dans son sac et reste un moment pour s'assurer que Sean est en sécurité.

Mon principal souci, c'est le risque de surdose accidentelle, dit-il. Je reste toujours à côté d'eux pendant au moins 15 à 20 minutes après l'injection. Parce que je sais que, techniquement, je suis toujours responsable de ce qui pourrait arriver.

Un travail né de la crise des surdoses

Dans un contexte de crise persistante liée aux drogues toxiques qui a fait plus de 55 000 victimes au Canada au cours de la dernière décennie, Alan fait partie d’un réseau informel de docteurs.

Des personnes se rassemblent à l'occasion du 9e anniversaire de l'état d'urgence sanitaire lié aux drogues toxiques en Colombie-Britannique lors d'un événement VANDU pour exiger des mesures de la part des gouvernements à Victory Square, à Vancouver, en Colombie-Britannique, le lundi 14 avril 2025.

Chaque année, à Vancouver, ils sont nombreux à rendre hommage aux personnes mortes à cause de la crise des surdoses. Ici, des personnes se rassemblent à l'occasion du 9e anniversaire de l'état d'urgence sanitaire lié aux drogues toxiques en Colombie-Britannique, en 2025.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

Depuis quatre ans, il parcourt le Grand Vancouver pour préparer des drogues, les injecter à ses clients et surveiller ces derniers afin de prévenir les surdoses accidentelles. Dans son sac à dos : des aiguilles propres, des lingettes désinfectantes, des gants et de la naloxone.

C'est quasiment constant. Je suis disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Dès qu'ils appellent, j'y vais, explique Alan, qui estime effectuer entre 3 et 12 visites par jour en moyenne.

Bien que son travail soit inhabituel, sa pratique n'est pas unique : il dit connaître une douzaine d'autres personnes offrant des services d'injection assistée dans la métropole, une tendance qui semble s’être développée au cours de la dernière décennie.

Déjà, en 2017, le phénomène de ces docteurs faisait l’objet d’un article dans le Journal de l’Association médicale canadienne.

Un échange de messages sur un téléphone cellulaire.

Disponible 24 heures sur 24, Alan (prénom fictif) se déplace souvent en taxi d'un quartier à l'autre de Vancouver pour répondre aux appels de ses clients. Plusieurs le contactent par message texte et l’identifient comme « docteur » dans leurs contacts.

Photo : Radio-Canada / Francis Plourde

Pas ce genre de personne

Après notre rencontre à l'intersection des rues Main et Hastings, dans le Downtown Eastside de Vancouver – un quartier marqué par l’extrême pauvreté et l’itinérance, où la crise est telle que les gens n’hésitent pas à se piquer dans les ruelles –, nous prenons un taxi pour nous rendre chez le prochain client de la soirée.

Steve habite dans le quartier du West End, près du parc Stanley, dans un immeuble où se côtoient de jeunes familles et des résidents de longue date.

Plan serré des mains de Steve (prénom fictif).

Les mains et les bras de Steve (prénom fictif) portent les cicatrices de ses nombreuses années à consommer chaque jour. Avec le temps, ses veines se sont durcies, et l’effet est même visible sur ses mains. Lors de ses visites, Alan (prénom fictif) a parfois de la difficulté à trouver des veines accessibles.

Photo : Radio-Canada / Francis Plourde

L’homme dans la cinquantaine, qui a fait toute sa carrière dans le secteur bancaire, consomme depuis plus de 20 ans. Parmi ses amis et ses collègues, peu soupçonnent sa dépendance.

J’ai commencé en sniffant du crystal meth. C'était incroyable parce que j'avais tellement plus d'énergie. Je restais debout toute la nuit, je pouvais tout faire, comme Superman. C'était génial, raconte-t-il, assis sur son balcon.

J'ai pensé : C'est cool, je veux absolument garder ça dans ma vie".

Alan est son quatrième docteur, et il le paie depuis plus de quatre ans pour ses services, à raison de 20 $ par appel. L’homme estime dépenser environ 1000 $ par mois pour entretenir sa dépendance.

Je ne sais pas comment m'injecter et je ne veux pas me blesser. Je ne veux pas apprendre, car je veux garder le contrôle. Si j'apprends à le faire, j'ai peur des conséquences.

Alan refuse d'ailleurs d'enseigner à ses clients comment s'injecter eux-mêmes, car il ne veut pas qu’ils consomment seuls et fassent une surdose mortelle.

L’effet de ces injections quotidiennes est visible sur le corps de Steve après des décennies d’utilisation. À notre arrivée, il faisait du vélo stationnaire pour activer sa circulation sanguine.

Vu l’état de ses veines dans les bras et dans les mains, profondément cicatrisées et durcies, ce soir, Alan a dû lui faire une injection dans la jambe.

En raison de la peur d’être identifié et de son inconfort, Steve ne se voit pas faire appel aux services d’un centre de consommation supervisée comme Insite, le premier du genre à exercer ses activités légalement en Amérique du Nord, même s’il en reconnaît l'importance.

Je n'ai jamais mis les pieds à Insite; je n'arrive pas à imaginer quelqu'un comme moi là-bas, lâche-t-il, ajoutant : J'en ai entendu beaucoup de bien, mais je ne veux pas être vu comme l'une de ces personnes. Le jugement, ça fait mal.

Des gens se promènent dans une ruelle du quartier DTES à Vancouver le 24 janvier 2025.

Le quartier du Downtown Eastside, à Vancouver, est souvent associé à la crise de surdoses.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

La clientèle d'Alan défie d’ailleurs les stéréotypes liés à la crise des surdoses.

Selon Statistique Canada, 74 % des personnes qui meurent d'une surdose aux opioïdes au pays sont des hommes, et l'empoisonnement accidentel est la principale cause de décès chez les hommes âgés de 20 à 49 ans.

La grande majorité d’entre eux meurent seuls, chez eux, sans personne pour leur venir en aide.

Tout le monde ne va pas se rendre dans un centre de consommation supervisée, explique DJ Larkin, directrice de la Coalition canadienne des politiques sur les drogues.

C'est une crise qui affecte tout le monde. Il y a des personnes qui utilisent des drogues qui sont des politiciens et qui sont des médecins, qui sont des professeurs, et ce n'est pas tout le monde qui va aller à un centre de consommation comme Insite. C'est vraiment important que ces personnes aussi aient des services pour diminuer les méfaits et les risques pour eux.

C’est principalement le cas de la clientèle d’Alan.

La plupart de mes clients sont des hommes d'un certain âge qui ont eu une famille, une carrière et une vie, et qui sont encore bien connus dans la communauté, illustre-t-il. Parfois, je dois être discret parce que les proches ne sont pas au courant.

Au fil des ans, Alan dit avoir assisté des professeurs d’université, ainsi qu’un neurochirurgien. Il ne m’appelait pas souvent, mais la discrétion était essentielle, raconte-t-il. Il conduisait deux heures et demie pour venir me voir.

Certains de ses clients vivent dans des demeures de plusieurs millions de dollars situées dans les quartiers huppés de Point Grey et de Kitsilano. Ce soir-là, tous les hommes visités sont des hommes gais accros à la méthamphétamine.

Vue aérienne du quartier Point Grey à Vancouver.

Contrairement aux images véhiculées, la crise des surdoses affecte toutes les couches de la société. Certains clients d'Alan vivent dans des quartiers aisés, comme celui de Point Grey à Vancouver.

Photo : CBC / Gian Paolo Mendoza

Les limites d'un système

Plus tard dans la soirée, Alan visite Michael, un ami artiste dans la soixantaine qui vit avec le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) depuis 40 ans. Pour lui, consommer de la méthamphétamine en cristaux est une façon de se soulager d’une douleur chronique.

J'ai un trouble neurologique cervical pour lequel on me donne des médicaments, mais ça n'apporte aucun soulagement, explique-t-il en nous accueillant dans son petit studio. Ça crée beaucoup d'anxiété au fil de la journée, dans tous les aspects, mais aussi de la douleur.

À bout de patience, il a avoué à son médecin de famille qu'il allait se tourner vers les drogues de la rue. Il a simplement haussé les épaules, se souvient-il.

Plan serré d'une main qui administre une injection de méthamphétamine dans un bras.

Michael (prénom fictif) se tourne vers les drogues de rue comme dernier recours quand les médicaments n'apportent aucun soulagement pour sa douleur chronique.

Photo : Radio-Canada / Francis Plourde

Pour les spécialistes de la toxicomanie, l'existence d'un réseau clandestin de docteurs est le symptôme d'un système de santé incapable de prendre en compte l'ampleur de la crise.

C’est un exemple de personnes qui font ce qu’il faut pour assurer la sécurité de leurs amis et voisins en l’absence d’autres services disponibles, souligne le Dr Paxton Bach, professeur adjoint de clinique à l'Université de la Colombie-Britannique (UBC). Ce spécialiste de la médecine des dépendances rappelle que la province recommande elle-même aux consommateurs de ne pas s'injecter seuls.

L'isolement de ses clients est d'ailleurs l'une des principales raisons des visites nocturnes d'Alan. Certains de mes clients sont tout simplement très seuls, avoue-t-il. Ils apprécient donc autant la conversation que le service.

Sean, le premier client visité, fait appel à Alan jusqu'à trois fois par soir.

[La drogue] me permet de masquer la douleur. Ça la cache, mais je sais que ce n'est qu'un masque.

Avec lui, j’ai confiance de ne rien attraper. Quand les gens ne savent pas ce qu'ils font, ils s'infligent des infections terribles, indique Sean. C’est important parce que, quand ça arrive et qu'on finit à l'hôpital, ça coûte 10 fois plus cher au système de santé, poursuit-il.

Une pratique risquée

Aux yeux d’Alan, son rôle ne consiste pas tant à administrer une substance qu'à préserver la dignité des gens et à les aider à contrer la solitude. C'est aussi un moyen de maîtriser sa propre dépendance.

Que les gens m'appellent ''docteur'' c'est drôle, et en même temps, ça vient me chercher, je suppose, parce qu'ils me font confiance et c'est énorme.

Un homme, dont l'identité est protégée, est photographié à Vancouver, en Colombie-Britannique, le jeudi 7 mai 2026.

Puisque l’injection assistée demeure interdite au Canada, les « docteurs de rue » comme Alan (prénom fictif) doivent pratiquer leurs interventions dans la clandestinité.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

Parmi les experts et les observateurs, l'existence de ces docteurs était connue ou soupçonnée, mais le fait que des individus gagnent de l'argent en pratiquant l'injection assistée – une activité illégale – surprend.

Un obstacle majeur à l'injection assistée réside dans le cadre juridique qui régit les centres de consommation supervisée officiels. Conformément aux exemptions prévues à l'article 56.1 de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, le personnel médical n'est pas autorisé à participer physiquement à l'injection.

Le fait que des civils doivent prendre des risques juridiques exceptionnels témoigne, à mon avis, de la nécessité pour la communauté de pallier l'inaction du gouvernement afin d'éviter des morts inutiles, analyse Caitlin Shane, avocate au sein de la Pivot Legal Society, spécialisée dans les politiques en matière de drogues.

Un sac à dos avec un kit de naloxone attaché à l'extérieur.

Dans son sac à dos, Alan (prénom fictif) transporte tout l'équipement de sa pratique clandestine : des seringues propres, des lingettes désinfectantes, des gants et de la naloxone.

Photo : Radio-Canada / Francis Plourde

Dans ce contexte, pour Alan et ses pairs, les conséquences juridiques peuvent être lourdes, allant d’accusations de trafic de drogues à homicide involontaire, un crime passible d’une peine maximale d’emprisonnement à perpétuité.

J'ai entendu parler de gens à qui c'est arrivé et qui ont perdu des proches, dit-il. Mais si quelqu'un décédait et qu'un membre de sa famille me poursuivait en justice, j'irais au tribunal, sans hésiter. J'en suis responsable.

Alan est conscient de ces risques, même s’il juge que les peines potentielles sont sévères. Je sais que c'est mal [aux yeux de la loi]. Mais au fond de moi, je ne sens pas que ça devrait l'être.

Même s’il aimerait voir un service comme le sien être réglementé et autorisé, il demeure toutefois lucide.

Il n'y a pas beaucoup de gens qui veulent avoir ce genre de sang sur les mains. Chaque fois que je me rends chez quelqu'un, il y a le risque que la personne meure. C'est stressant, et peu de gens feraient ça jour après jour.

Une version audio de ce reportage est diffusée à l’émission Tout terrain.

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