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La deuxième vie de la céramique de Beauce

1 month ago 98

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La céramique de Beauce fascine toujours, 35 ans après la fermeture de l'entreprise du même nom, véritable institution régionale pendant un demi-siècle. Les pièces qui lui ont survécu continuent d’écrire leur histoire dans les mains de ceux qui leur donnent une deuxième vie.

Ça a de l’âme, ça a de l’histoire, ça a fait vraiment vivre une région!, lance Ariel Cardinal-Petit, chef propriétaire du restaurant 1668, à Saint-Georges, au sujet des pièces de l’entreprise beauceronne qui employait près de 150 personnes dans les années 70, ce qui en faisait la plus grande usine de céramique au pays.

Dans sa cuisine, la céramique se marie parfaitement au menu local, incluant entre autres des légumes de saison, du miel de Lac-Etchemin, du bœuf d’East Broughton et du riz de Saint-Côme–Linière.

Pour nous, c’est poursuivre l’idée de faire du 100 % québécois jusque dans l’assiette.

Le chef veut mettre en valeur la nourriture et la céramique en harmonisant les couleurs dans l’assiette, mais aussi les aliments avec la forme audacieuse des pièces associées à des designers de renom, tels Jean Cartier, Jacques Garnier, le duo Goyer-Bonneau et le modeleur qui donnait vie à ses dessins, le Beauceron Philippe Lambert.

Un homme travaille sur un vase dans un atelier.

Philippe Lambert fait partie des premiers céramistes-fondateurs de l’entreprise. Il a réalisé plus de 90 % des pièces de Céramique de Beauce pendant sa carrière, des milliers de modèles.

Photo : BAnQ/Paul Carpentier-Fonds Ministère de la Culture et des Communications - Archives nationales à Québec

Une institution régionale

L’entreprise, qui a été créée en 1940, comporte aussi une école de céramique, établie grâce à une aide financière du gouvernement québécois. De jeunes agriculteurs de la région s’y installent après les moissons.

Ayant pignon sur rue à Beauceville, l'entreprise déménage en 1943 à Saint-Joseph-de-Beauce dans une ancienne usine de chaussures et prend son envol au fil des décennies qui vont suivre.

Bienvenue dans la réserve 303 du Musée! C'est ici qu'on entrepose une partie de la céramique de Beauce, lance Jean-Sébastien Laliberté, directeur général du Musée Marius-Barbeau, au beau milieu de tous ces vases, assiettes, bases de lampes, qui ont fait le succès de l’entreprise.

Le Musée, dans le voisinage de l’ancienne usine, a la plus grande collection de pièces de céramique de Beauce, soit 10 000 pièces.

Un homme entre deux étagères remplies de pièces de céramique.

Jean-Sébastien Laliberté, directeur général du Musée Marius-Barbeau, au milieu d’une partie de la collection de Céramique de Beauce.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

On cherche toujours à impressionner et à créer de nouvelles expositions, explique-t-il. Jusqu’au 12 mai, il présente l’exposition Trésors de Céramique de Beauce, des pièces rares du collectionneur Paul Giguère.

La céramique de Beauce, c’est sûr que c’est dans notre ADN.

Une base de lampe dans un musée devant une photo géante d'ouvrier dans un atelier en noir et blanc.

Une base de lampe de Jean Cartier avec une glaçure réfléchissante se retrouve dans l'exposition « Trésors de Céramique de Beauce ».

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

La passion des collectionneurs

La passion des collectionneurs remonte à loin pour Paul Giguère, natif de Saint-Joseph-de-Beauce. L’un des nombreux collectionneurs de la céramique de Beauce au Québec.

Quand la Céramique jetait ses ordures derrière l'usine. Bien, en sortant de l'école, j'allais récupérer les pièces qui étaient encore bonnes. […| Par la suite, je passais par les portes les vendre 10 cents, puis 15 cents, lance, nostalgique, le sympathique Beauceron, fier de voir des jeunes qui prennent le relais avec la céramique de Beauce.

Un homme tient un pichet dans ses mains dans une salle d'exposition de musée.

Le collectionneur Paul Giguère tient dans ses mains un pichet de terre rouge de la rivière Calway de 1945. De nombreuses pièces se retrouvaient dans sa maison étant jeune comme bien d’autres Beaucerons.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Parmi les pièces les plus appréciées des collectionneurs figurent celles avec la terre rouge de la rivière Calway, dont le gisement d’argile se trouvait à la sortie de la municipalité.

Ils disaient que cette terre-là allait faire des miracles. […] Quand elle a cuit, il y avait un reflet exceptionnel avec les glaçures réfléchissantes.

Un ouvrier tient une théière dans sa main.

Walter Grenier fait le démoulage d’une théière en céramique à Saint-Joseph-de-Beauce en 1947.

Photo : BAnQ/Omer Beaudoin - Fonds Ministère de la Culture et des Communications - Archives nationales à Québec

La terre rouge est abandonnée en 1948 au profit d’une argile blanche des États-Unis, plus résistante. L’usine s’agrandit, la production augmente et la créativité est toujours au rendez-vous.

Le dernier artisan

Dans son atelier, chez lui, Richard Lambert s’amuse encore avec la céramique. Il est le dernier artisan de Céramique de Beauce. J’ai commencé à travailler là le 21 décembre 1970. J'ai lâché l’école et mon père m’a dit : "Je vais te montrer un métier, tu commences à travailler aujourd’hui, go! Tu ne vas pas devenir un corps mort.", se rappelle-t-il. Il avait 16 ans et s’apprêtait à travailler pour toute la période des Fêtes.

Un homme tient un moule de plâtre dans ses mains dans un atelier avec plusieurs outils accrochés derrière lui.

Richard Lambert est le dernier artisan de Céramique de Beauce. Spécialisé dans le modelage et le moulage, il s'amuse encore dans son atelier.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Son père Philippe, modeleur et cofondateur de Céramique de Beauce en 1940, lui a légué ses outils, dont plusieurs qu'il avait lui-même fabriqués, mais aussi quelque chose d’encore plus précieux; son savoir-faire unique pour le modelage et le moulage, des étapes cruciales du métier, les spécialités de Richard aujourd’hui.

Mon père me disait souvent : "Tu es chanceux! Tu as tout cru dans le bec! Moi, il a fallu que je développe ces méthodes-là. Ç'a été compliqué pour moi." Il avait trouvé des trucs pour améliorer sa production et il me les a transmis.

Un savoir-faire qui lui permettra de devenir, en 1994, chargé de cours en tournage et en production de moules à la Maison des métiers d’art de Québec pendant 25 ans.

Je n'avais pas de diplôme, mais Jean Cartier m’avait fait une lettre de référence où il disait que mon père était le meilleur modeleur-mouleur au Canada et qu’il m’a transmis ses connaissances. J’ai été engagé!, lance celui qui formera des centaines de potiers.

Je disais souvent à mes étudiants : "Je vais vous montrer comment on travaille dans une shop." Souvent, des artistes peuvent prendre une journée pour faire un moule. Nous, c’était en une demi-heure, une heure. Il fallait être productif, explique l’homme de Saint-Joseph-de-Beauce.

Transmettre le savoir

Encore aujourd’hui, Richard Lambert continue de transmettre le savoir de son père et de Céramique de Beauce en aidant des artisans céramistes qui souhaitent modeler et mouler leur prototype.

Le retraité fait aussi quelques pièces à l’occasion avec son tour et une ancienne collègue de travail à Céramique de Beauce, l’artiste Lily Poulin, qui décore certaines de ses pièces pour le plaisir. Ensemble, ils ont créé des œufs de style Fabergé pour des élèves de quelques écoles primaires et services de garde de la région.

Une femme peint des pièces de céramique.

Ancienne employée de Céramique de Beauce, l'artiste Lily Poulin peint toujours des pièces de céramique comme des œufs destinés aux élèves des écoles et des urnes, entre autres.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

J’ai voulu leur montrer mes petits modèles, mais les jeunes se sont lancés d’eux-mêmes, l'imagination débordait, c’était tellement plaisant, raconte l’artiste beauceronne, venue assister les jeunes.

Les collègues de travail de Céramique de Beauce ont aussi vécu de près l’incendie qui a ravagé l’usine le 21 janvier 1974. L’édifice a été rebâti un an plus tard et les artisans se sont relevés avec une panoplie de nouveaux produits.

Un article de journal en noir et blanc

Le journal local annonçait la reconstruction prochaine de Céramique de Beauce.

Photo : Source: BAnQ/L'éclaireur-progrès du 30 janvier 1974

On était capables de faire n’importe quoi, les Beaucerons ont toujours été capables de relever des défis, que ce soit dans des prototypes à faire, que ce soit dans les couleurs, la production, on a eu une équipe extraordinaire. Chapeau!

Après que l'entreprise est passée aux mains d'une société montréalaise en 1985, la concurrence de marchés asiatiques et la hausse des taux d'intérêt entraînent finalement sa fermeture en 1989. La fin d’une époque, mais l’histoire continue de s’écrire.

Une soupe aux betteraves et une terrine servie dans des assiettes de céramique.

Deux mets du menu midi du restaurant Le Clan.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Au-delà de la Beauce

Une renommée qui dépasse les frontières de la Beauce. Dans le Vieux-Québec, les étagères du restaurant Le Clan regorgent de pièces de Céramique de Beauce.

Ce sont des pièces qui sont juste hallucinantes, s’exclame Stéphane Modat, le chef propriétaire qui mesure l'épaisseur des assiettes avec ses doigts.

Un homme tient deux assiettes de céramique dans ses mains.

Stéphane Modat, chef propriétaire du restaurant Le Clan, compte de nombreuses pièces de Céramique de Beauce qu’il met en valeur dans sa cuisine.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Celle-là n'est pas de la même taille que l'autre. Pourtant, c'est le même truc. Elles réduisent de façon différente au four. C'est d'être parfait dans l'imperfection. C'est ça qui est beau, philosophe le chef, qui met aussi en valeur une collection de soupières dans une salle du deuxième étage.

Stéphane Modat et son épouse Jasmine Sévigny-Perron de la boutique Attache ta tuque essaie de redonner une deuxième vie à des cassolettes à l’état brut achetées en Beauce.

Une cassolette tenue dans les mains d'un chef.

Jasmine Sévigny-Perron et Stéphane Modat redonnent une deuxième vie à ces cassolettes achetées à l’état brut en les glaçant différemment.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Il y en avait une centaine. J’ai tout acheté. [...] Juste en les glaçant, il n’y a aucune appropriation, aucun ego là-dedans, c’est vraiment juste de se dire qu’on va les terminer à notre façon pour le restaurant, explique-t-il.

Chaque fois que tu en casses une, tu te dis qu’un jour, il n’y en aura plus.

Des plats de céramique empilés dans une cuisine.

Les plats de Céramique de Beauce sont nombreux dans la cuisine du restaurant Le Clan.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Où trouver?

Mais le grand défi de ces chefs demeure de trouver plusieurs pièces d’un même modèle de Céramique de Beauce.

Je ne peux pas partir avec quatre assiettes dans un restaurant, les plongeurs vont être débordés à [les] laver, image Ariel Cardinal-Petit qui recherche des lots de plusieurs assiettes. Certaines pièces de sa collection, fraîchement achetées, ont encore leur prix affiché.

Un homme assis avec devant lui de la vaisselle sur une table.

Ariel Cardinal-Petit avec une partie de sa collection de Céramique de Beauce.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Médias sociaux, marchés aux puces, comptoirs d’escompte, bouche-à-oreille, ventes de succession : il existe plusieurs façons de trouver de pièces de Céramique de Beauce.

Il y a une réelle démarche, on n’est pas obligé de faire ça. Allez! Vois ma tante à Beauceville, mon oncle je-ne-sais-pas-où. Comme là, j’attends un jeune qui a un set à Granby, lance Stéphane Modat avec au bout de ses doigts son cellulaire sur un site de vente d’articles usagers bien connu.

De la vaiselle en céramique sur un écran d'ordinateur.

Des items de Céramique de Beauce à vendre sur le web.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

On a vu une augmentation du prix de façon vraiment significative. Avant, on pouvait acheter un lot à 40 dollars sur Marketplace, maintenant c'est 200, 300, 400 dollars.

Une troisième vie

Je pense sincèrement qu’on ne peut pas laisser aller cette intelligence-là et ce savoir-faire-là, affirme Stéphane Modat, vantant le côté entrepreneurial des Beaucerons.

Il souhaite voir un nouveau chapitre de Céramique de Beauce s’écrire dans les prochaines années.

Deux hommes habillés en noir travaillent dans une cuisine de restaurant.

Stéphane Modat souhaite voir un jour des boutiques de Céramique de Beauce s'implanter un peu partout au Québec.

Photo : Radio-Canada / Philippe Grenier

Il peut y avoir une boutique dans le Petit-Champlain, à Saint-Georges. [...] Ça reste une signature importante, c’est une fierté. On est rendu à une époque où ce n’est pas la mondialisation qui va tout gérer. Il faut se ramener sur la tradition.

Je serai le premier client, conclut le chef qui ne veut pas voir la céramique de Beauce mourir.

L'usine de l'extérieur.

La nouvelle usine de Céramique de Beauce, construite après le feu de 1974, à Saint-Joseph-de-Beauce.

Photo : Gracieuseté

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