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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayC’est une nuit d’hiver, dans le petit village de 2500 âmes de Pohénégamook. Chrystine Nadeau entre dans la chambre de sa fillette de 2 ans qui balbutie faiblement : « aide, aide ».
Je l'ai prise dans mes bras. Elle était toute molle, ses bras, ses jambes, tout pendait. Elle était blanche.
Terrifiée, Chrystine allume la lumière et l'angoisse se confirme : Érika est inerte.
La mère de famille sait que l'ambulance la plus proche est stationnée à Rivière-Bleue, à 20 minutes de route. L'urgence du CLSC de Pohénégamook, elle, n'est qu'à cinq minutes. Le calcul est instantané.
Ce n'est pas un réflexe d'appeler l'ambulance parce que, dans notre coin de pays, on se demande toujours : “Est-ce que ça va être moins long de se rendre en auto?” C’est une réalité des gens de Pohénégamook, explique-t-elle.
Pendant que le père d’Érika, Kevin Landry, s’empresse de déneiger la voiture, Chrystine emmitoufle la petite. Elle file vers l'hôpital et, en route, alerte le personnel.
J'ai dit : “Je m'en viens avec une petite fille qui est malade, elle a une malformation cardiaque, a été opérée à cœur ouvert quand elle était bébé. Elle a attrapé un rhume. Elle ne va vraiment pas bien.”

Née avec une malformation cardiaque, Érika a survécu à une opération à cœur ouvert alors qu'elle était encore bébé.
Photo : Gracieuseté de Chrystine Nadeau
À peine franchit-elle le seuil de l’urgence que l'équipe médicale s'empare de l'enfant. Une fois stabilisée, la fillette est transférée trois heures plus tard vers l'hôpital de Rivière-du-Loup, à 45 minutes de là.
S’il n’y avait pas eu d’urgence, c’est sûr qu’il y aurait eu atteinte à sa santé, affirme la mère. La proximité des soins a tout changé pour sa fillette lors de cette nuit-là, en 2022, insiste-t-elle.

Chrystine Nadeau, son conjoint Kevin Landry et leurs trois enfants, Lyam, Benjamin et Érika, la cadette.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Une question de vie ou de mort
À Pohénégamook, presque tout le monde connaît au moins une personne qui doit la vie au personnel de l'urgence du CLSC.
Des vies sauvées de nuit à l'urgence de Pohénégamook, il y en a plusieurs.
Lorsque le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) du Bas-Saint-Laurent a envisagé de fermer l'urgence la nuit dans son plan de retour à l’équilibre budgétaire, l'an dernier, l’idée était inconcevable pour le Dr Dufresne.

Selon le Dr Pierre-Olivier Dufresne, fermer l’urgence est un calcul à courte vue : l'État croit économiser, mais le retard de soins coûtera bien plus cher à la société à long terme.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Les décideurs font des calculs strictement comptables et simplistes, considère-t-il. Il explique que le travail accompli dans les urgences de proximité en est aussi un de prévention.
En plus d'examiner le problème de santé pour lequel les patients viennent consulter, l'équipe de l'urgence peut ajuster les médicaments, vérifier l'état général des usagers et venir en aide aux personnes aux prises avec des troubles de santé mentale.

Le Dr Pierre-Olivier Dufresne ausculte une patiente à l'urgence de Pohénégamook.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
On risque d'augmenter le taux de suicide chez les jeunes [si on ferme l’urgence]. Je le pense sincèrement, insiste le Dr Dufresne.
Conduire jusqu'à l'urgence en pleine crise cardiaque
L'importance de l'urgence, Francis Fournier peut lui aussi en témoigner.
Sans le service d’urgence, je ne serais pas là à vous parler aujourd'hui, dit-il.
En 2025, alors qu'il ne se sent pas bien et craint une crise cardiaque, il prend le volant pour se rendre à l'urgence. Moins de sept minutes plus tard, il s'effondre dans l’escalier du CLSC.
Je n'ai pas vu la lumière au bout du tunnel. Je suis resté dans le garde-robe à la noirceur, pis quand je me suis réveillé, je voyais la personne me pomper. J'ai essayé de parler, les mots ne sortaient pas, je me suis dit : “Fuck off, c'est pas vrai que je vais crever à soir”, relate-t-il.

Francis Fournier, est né à Pohénégamook et est revenu s'y installer récemment pour être proche de sa fille maintenant adulte, qui a choisi ce coin de pays pour y faire sa vie.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Il a fallu environ 45 minutes de manœuvres pour ramener Francis à la vie.
L’infirmière m’a dit : “Francis, reste avec nous, tu pars de loin…”
Une fois son état stabilisé, l’homme a été transféré à Québec pour une opération à cœur ouvert. Il en est ressorti avec deux pontages.

Un an après avoir frôlé la mort, Francis Fournier savoure désormais chaque moment dans sa région.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Pour lui, pas de doute : sans l’équipe de l’urgence de Pohénégamook, il ne serait plus de ce monde.
Des services de santé qui s’effritent
La lutte de Pohénégamook pour ses soins de santé n’est pas isolée.
C'est partout dans la province. On voit que les urgences satellites comme ça, de proximité, sont sujettes à être coupées puis à avoir de la difficulté à poursuivre leurs activités, dénonce le Dr Dufresne.

Près de 400 personnes se sont réunies dans une église de Pohénégamook, un mercredi soir, en février dernier, pour exiger le maintien des services en santé dans la communauté. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Patrick Bergeron
Il craint que l'urgence de Pohénégamook connaisse le même sort que celle du CLSC de Fortierville, dans le Centre-du-Québec, où l'urgence n'est plus ouverte en tout temps. C’est le cas également à Mont-Joli, au Bas-Saint-Laurent, où les heures d’urgence ont été réduites, faute de personnel.
Récemment, dans une rencontre privée, la ministre de la Santé, Sonia Bélanger, aurait promis le maintien des urgences de Pohénégamook et de Trois-Pistoles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, mais le maire de Pohénégamook, Benoit Morin, demeure extrêmement vigilant.

Le maire Benoit Morin affirme que le lien de confiance avec le CISSS du Bas-Saint-Laurent est brisé.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Il souligne que sa communauté se bat depuis 40 ans pour les soins de santé.
C'était un hôpital, ça a viré en CLSC. On avait six médecins, il en reste un. On se fait dire tout le temps “non non, ça ne fermera pas”, mais on n'a pas besoin de se faire dire que ça ne fermera pas, on est en train de nous fermer!
Danielle Bouchard peut en témoigner. Après 35 ans en poste au CISSS du Bas-Saint-Laurent, d’abord comme technicienne de laboratoire, puis comme gestionnaire, la retraitée est maintenant présidente du Comité des usagers du Témiscouata.
J’ai été embauchée en 1971. C’était un petit hôpital très fonctionnel, très achalandé, très pratique aussi.

Danielle Bouchard, présidente du Comité des usagers du Témiscouata, a été aux premières loges de l'effritement des services de santé dès le début des années 1980. Avant sa retraite, elle a été en poste au CISSS comme technicienne de laboratoire, puis comme gestionnaire.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
À l'époque, on avait jusqu'à sept médecins qui travaillaient. On avait un médecin à l'urgence, on bénéficiait des stagiaires en médecine. On avait tous les services diagnostiques, laboratoire, radiologie, électrocardiogramme… Je vous dis, ça roulait très, très bien.
Puis, au tournant des années 80, la centralisation des services est venue grignoter sournoisement les services de physiothérapie, d’ergothérapie, de nutrition, raconte Mme Bouchard.

L'ancien hôpital Saint-Joseph-du-Lac a été ouvert en 1947. Il est situé dans le secteur Saint-Éleuthère de Pohénégamook. Il abrite aujourd'hui le CLSC et le service d'urgence 24/7.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Ça se passe doucement et, au fur et à mesure, on s'aperçoit que peut-être la roue ne tourne plus aussi bien, témoigne-t-elle.
L'urgence, dernier rempart des services de santé de proximité
Danielle Bouchard estime que l’écosystème de soins est à son point de rupture.
À partir du moment où on perd les services d'urgence 24/7, c’est comme la goutte qui fait déborder le vase. Le barrage ne tient plus. C'est le dernier rempart des services de santé de proximité.
La fermeture de l’urgence serait le début de la fin pour la communauté de Pohénégamook, prédit le maire.
Si on n'a plus d'urgence à Pohénégamook, on ne peut même plus parler de développement, on ne peut plus parler de rien. Si l'urgence cesse de vivre, on est mieux de s'en aller ailleurs.
Selon lui, non seulement les personnes vieillissantes et fragilisées devront s’exiler par crainte de ne pas recevoir de soins en cas d’urgence, mais cela pourrait aussi décourager les travailleurs et les jeunes familles de s’enraciner dans son coin de pays.

Pohénégamook est un village du Bas-Saint-Laurent niché dans le secteur est du Témiscouata, à la frontière du Maine.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Si l’urgence ferme la nuit, si ça ferme les fins de semaine, le pouvoir d'attraction pour recruter des médecins de famille va être radicalement diminué. Ça va devenir un village fantôme, craint pour sa part le Dr Dufresne.
Y a-t-il des solutions?
Après 15 ans de recherches et plus de 50 publications scientifiques en médecine rurale, le constat de l'urgentologue et expert en médecine rurale Richard Fleet est catégorique : Les choses ne se sont pas améliorées depuis 15 ans. En fait, elles se détériorent à l'heure actuelle, affirme-t-il.
Lors d’une présentation devant 800 médecins ruraux au congrès de l’Association des médecins ruraux du Canada à Québec en avril, certains sont venus le voir en pleurant.
Les gens sont venus me voir après pour me dire : "Tu sais, dans le fond, ce que vous avez décrit, c'est chez nous, c'est chez le voisin, c'est partout au Canada. On nous a négligés, on nous a oubliés, puis ça va faire. On n'est pas des citoyens de deuxième classe. On a droit à des soins de base."

Le Dr Richard Fleet a participé à la création du docu-cirque Urgences rurales 360 afin de diffuser les connaissances partout au Québec, de dénoncer l'immobilisme et de susciter l'innovation. (Photo d'archives)
Photo : Gracieuseté de Richard Fleet
La solution passe, selon lui, par l’innovation. Par exemple, offrir aux urgences rurales des soutiens en télémédecine, comme en Australie ou en Colombie-Britannique, créer des facultés de médecine dans les régions et se mettre à l’écoute de la réalité sur le terrain.
Ça ne coûte pas si cher que ça d'être innovant, affirme-t-il avec conviction.
L'heure est grave. Ces gens-là au ministère de la Santé, à Santé Québec, s'ils ne discutent pas avec nous, ils vont avoir l'air d'avoir manqué le bateau.

12 000 personnes viennent chaque année à l’urgence du CLSC de Pohénégamook.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Il affirme qu'en impliquant les professionnels qui sont sur le terrain, on peut proposer des solutions concrètes. Par exemple, dans Charlevoix, les infirmières ont été appelées à gérer leur horaire pour éviter les ruptures de services.
C'est arrêter de couper, c'est s'asseoir, puis écouter les gens en toute humilité, puis arrêter de penser pour ces gens-là qui souffrent beaucoup actuellement.
Pour ce qui est de l'urgence de Pohénégamook, le CISSS du Bas-Saint-Laurent a aussi évoqué l’idée de bonifier l’offre ambulancière dans le secteur, étant donné que plusieurs cas doivent déjà être transférés dans des hôpitaux.
Une équation qui ne tient pas la route, selon le Dr Dufresne.
C'est une heure et demie ou deux heures au minimum avant que l’ambulance revienne après avoir transporté un patient à l’hôpital de Rivière-du-Loup. Alors, quand une ambulance part, il n’y en a plus sur le territoire. La prochaine urgence n’aura pas d’ambulance. Ça crée un effet domino et ça augmente la pression ambulancière, argumente-t-il.

Début mai, plus de 500 personnes ont participé à une marche symbolique à Témiscouata-sur-le-Lac, dont le département d'obstétrique est fermé temporairement depuis près d'un an, pour la survie des soins de santé de proximité. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Francois Gagnon
Pour Chrystine Nadeau et Francis Fournier, la fermeture de l’urgence de Pohénégamook, même partielle, n’est pas une option, et le débat dépasse la politique.
C'est jouer à la roulette russe, c'est jouer avec la vie des gens, estime M. Fournier.
Ça nous rassure, ça nous donne un sentiment de sécurité [le fait qu'il y ait une urgence], témoigne celle qui a entamé des études pour devenir infirmière, inspirée par les soins offerts à sa fille.
L’urgence du CLSC de Pohénégamook traite 12 000 personnes par année. On n'est pas des gens de deuxième zone. On veut donner les mêmes droits et les mêmes moyens à toutes les personnes.
Selon le maire Morin, la mobilisation de la population a le pouvoir de faire changer les choses. Il compte bien remplir l’église de Pohénégamook autant de fois qu’il le faudra pour faire entendre la voix de ses citoyens.
Ce n'est pas rien qu'une question de soins et de santé et d'argent. Il y a une question de vie et de mort, conclut-il.
Avec la collaboration de Michel-Félix Tremblay


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