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Ils luttent contre le marché noir du homard

1 week ago 24

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Le marché noir du homard reste un problème en mer et sur les quais. Sur le terrain, les agents de Pêches et Océans tentent d’enrayer cette pratique , mais ils ont des ressources limitées et un champ d’action restreint. Un travail souvent difficile pour ces agents qui sont issus des communautés, et qui ont de la famille et des amis pêcheurs.

On travaille avec le gagne-pain des gens : il va y avoir souvent de la frustration face à ça, indique l’agent fédéral Gabriel Albert.

C’est le gestionnaire d’une petite équipe d’une vingtaine d’agents de pêche fédéraux répartis dans six détachements, de Baie-Sainte-Anne à Charlo.

Leur rôle est d’appliquer la loi pour lutter contre le braconnage et les débarquements illégaux. Si leurs échanges sont souvent courtois avec les pêcheurs, certaines interventions peuvent être à l’occasion tendues.

Un gros plan sur les mains d'un agent des pêches qui mesure un homard.

Leur rôle est de s'assurer que les prises sont conformes aux conditions de permis des pêcheurs. La taille du homard, s’il y a des femelles reproductrices et des œufs, l’identification des casiers, la quantité de homard déclarée : tout est passé au peigne fin.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Il y a deux ans, la ministre fédérale des pêches annonçait vouloir sévir contre les débarquements de homards non déclarés, dont les transactions se font souvent en argent comptant sur les quais.

Depuis, des agents de pêche fédéraux estiment que les choses s’améliorent. Nous avons eu un accès privilégié à la première journée de débarquement à Caraquet, pour voir comment ils tentent de prévenir et démanteler ce genre d'activité.

Je pense qu’on est tous heureux. Donc, enfin, on peut commencer à travailler dans le homard, c'est notre plus grosse pêche, indique Gabriel Albert, gestionnaire pour les agents du secteur nord-est du Nouveau-Brunswick à Pêches et Océans Canada.

Deux agents des pêches qui discutent sur la terre ferme.

Gabriel Albert rencontre l’agente Caroline Savoie au quai de Caraquet. « Les bateaux vont rentrer dans une vingtaine de minutes, on va faire des vérifications », indique-t-il.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

La zone de pêche (23) est énorme, elle couvre toute la Péninsule acadienne et une partie de la baie des Chaleurs. Au cours des prochains jours, 650 pêcheurs de homard vont débarquer leurs prises dans une douzaine de quais.

Les saisons de homard sont courtes : les pêcheurs ont deux mois de travail.

On va s'assurer que le homard qui est dans les bateaux des pêcheurs reflète ce qui est dans leur journal de bord électronique, c’est une priorité au début de la pêche pour nous, insiste Gabriel Albert.

Premier bateau, premier contact avec les pêcheurs

Le capitaine du Corbo, Fernand Frigault, arrive au quai. Les agents montent à bord pour vérifier son chargement.

Je lui ai demandé de vérifier ses papiers, son journal de bord électronique. J’ai demandé combien il avait pris de homard. C’est 125 livres aujourd’hui. Tout était super bon, souligne l’agente Caroline Savoie.

Un pêcheur montre un iPad à une agente des pêches.

Fernand Frigault indique à l’agente Caroline Savoie qu’il n’a pas tout à fait terminé de remplir son journal de bord électronique.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Le journal de bord électronique est un nouvel outil obligatoire sur tous les bateaux de pêche commerciale du golfe du Saint-Laurent depuis janvier 2025. Il remplace les notes manuscrites et assure une meilleure traçabilité de la ressource. Les pêcheurs doivent y inscrire une estimation de leur cargaison avant de décharger à quai.

Il y a encore un apprentissage à faire et c'est pour ça qu'on aide les pêcheurs quand on peut pour que tout se passe bien. Mais la majorité, ça se passe comme il faut et ils veulent participer, ajoute Caroline.

Les données sont ensuite envoyées à Pêches et Océans et sont utilisées pour évaluer les stocks et voir les tendances réelles.

Le but ultime, c'est de s'assurer que ce homard est là pour les prochaines générations et qu’on puisse soutenir la pêche qui est un moteur économique très important, comme ici au quai de Caraquet.

Des failles dans le système de surveillance

Mais il y a des lacunes. L’industrie et l’Union des pêcheurs des Maritimes (UPM) critiquent un manque de surveillance, du débarquement sur les quais jusqu’à la transformation du homard en usine.

La pêche au homard est encore un système largement basé sur la bonne foi des pêcheurs et des acheteurs.

Une cabane sur un quai.

Une fois arrivée à quai, la cargaison de homard est pesée sur cette balance.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

À quai, le homard est pesé sur une balance. Si les chiffres ne coïncident pas avec les données du journal de bord électronique, le pêcheur s'expose à des amendes.

Mais cette pesée n'est pas toujours possible. Comme aujourd'hui à Caraquet, elle est défectueuse.

Questionné à savoir comment on fait pour s’assurer que le pêcheur dit vrai si on ne peut peser les débarquements, Caroline Savoie répond qu'habituellement, avec notre expérience, on est quand même capable à peu près de savoir.

Un drone dans son caisson de rangement.

Les moyens de surveillance évoluent. Pêches et Océans a fait l'acquisition de drones et a l'intention de former quatre opérateurs prochainement, ce qui devrait permettre une surveillance accrue en mer de nuit, entre autres.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Lorsque la pesée fonctionne, elle est souvent faite par l'acheteur qui agit comme intermédiaire entre le pêcheur et l’usine. Contrairement à d'autres pêches, il n'y a pas ou peu de vérification indépendante à quai pour le homard.

On est loin de ce qui se passe dans le crabe des neiges où chaque débarquement a un observateur à quai, dit Gabriel Albert. Quant à savoir s'il faudrait aller dans cette direction pour la pêche au homard, Gabriel répond en souriant : ce n’est pas à moi de prendre cette décision-là.

Certes, tous les débarquements de homard ne peuvent pas être surveillés systématiquement par des agents de pêche fédéraux, reconnaît le gestionnaire.

C'est sûr qu'on a 650 pêcheurs dans la 23 et seulement une vingtaine d'agents sur le territoire. C'est difficile pour nous d'avoir les yeux partout.

Lorsqu’on lui demande s’il y a assez d’effectifs sur le territoire, Gabriel hésite. C'est sûr que moi, en tant que gestionnaire, je vais toujours me battre pour mon équipe. Puis c'est sûr que je pourrais dire que je pourrais en avoir plus. Mais on comprend aussi la réalité qu'on vit dedans.

Le marché noir toujours présent sur les quais

Selon une note interne envoyée en août 2024 au sous-ministre fédéral des Pêches et des Océans, et obtenue grâce à une demande d’accès à l’information de CBC, jusqu’à 30 % de toutes les prises de homards ne seraient pas déclarées en Atlantique.

Radio-Canada rapportait récemment des stratagèmes permettant la vente au noir de centaines de tonnes de homards.

Gabriel Albert affirme que ce n’est pas la situation qu’il a observée dans la zone 23. Je ne sais pas d’où ça vient, mais nous, on a fait du travail pour observer dans les dernières années et c'est beaucoup moins que ça. Il évalue les débarquements et les ventes non déclarées entre 5 et 10 %, en s’appuyant sur les observations de ses agents à quai au cours des dernières années.

Il se veut rassurant. C'est quand même beaucoup mieux que ce qu'on entend et on travaille pour encore améliorer ça.

Un agent des pêches en premier plan regarde des débarquements de homard en arrière-plan.

Un débarquement de homard au quai de Caraquet le 5 mai 2026.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Mais le champ d'action des agents pour s’attaquer au marché noir est limité, fait valoir l’agent fédéral.

La ressource est sous leur responsabilité jusqu'à la transaction. Ensuite, de l'acheteur jusqu'à la transformation, c’est de compétence provinciale.

Gabriel Albert affirme que la Gendarmerie royale et l’Agence du revenu du Canada (ARC) sont informées lorsque des activités illégales sont suspectées.

Chaque agence fédérale a un mécanisme en place pour recevoir de l’information et on l'utilise pour en passer lorsque nécessaire aux autres agences.

Mais c’est tout, ce n’est pas le rôle de l’agent de pêche de suivre l’argent.

On est vraiment limité quand ça vient à la vente cash. Nous, on fait de l’éducation, on va vérifier et on s’assure que ce qui est pêché en mer est vraiment déclaré. Si le pêcheur prend 500 livres de homard, on veut ça dans le journal de bord électronique, notre travail s’arrête là, explique Gabriel Albert.

C’est au pêcheur de déclarer ses revenus

Le gestionnaire rappelle qu’il est de la responsabilité du pêcheur de déclarer ses revenus à l’ARC.

L’Agence n’était pas sur les quais lors de notre passage. Cependant, Gabriel Albert indique qu’ils sont déjà venus dans la région avec les agents de pêche pour parler aux pêcheurs.

Des bateaux en rang au quai.

Des bateaux de homard amarrés au quai de Caraquet. Dans quelques heures, les capitaines et hommes de pont reprendront la mer pour lever leurs premiers casiers de la saison.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

De son côté, l’UPM, qui représente les homardiers, dit avoir certaines inquiétudes quant à la capacité des agents de pêche fédéraux d'effectuer leur travail.

Selon l’UPM plusieurs questions subsistent, telles que la capacité légale des agents de faire respecter les lois et le nombre d’agents sur le terrain et en mer.

Une affiche qui indique « Les saisons de pêche ont leur raison » sur un quai.

Selon Pascale Paulin, de l’UPM, le problème ne réside pas seulement dans les débarquements non déclarés, mais « sur des enjeux plus larges touchant la pêche illégale, la pêche hors saison et la vente de produits de la pêche illégale ».

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

L’industrie de la transformation est de son côté plus cinglante.

Des pêcheurs traditionnels piétinent leur obligation de déclarer à la fois leurs prises – pourtant une condition de permis – ainsi que les revenus générés par l’exploitation d’une ressource publique, se désole Nathanaël Richard, directeur général de l'Association des transformateurs de homard des Maritimes.

Il déplore la lenteur de la mise en place des efforts du fédéral pour s’attaquer au marché noir.

Malgré les risques évidents que ces pratiques font peser sur l’industrie, force est de constater que le MPO continue de rester les bras ballants, dénonce-t-il.

Des amendes plus salées

Malgré tout, les prises non déclarées de homards subsistent.

Le journal de bord électronique est une première étape pour assurer un meilleur suivi des prises, mais il y en a d'autres pour dissuader les pêcheurs et les acheteurs de s'approvisionner sur le marché noir.

Serge Cormier sur un quai.

Serge Cormier, député fédéral d’Acadie-Bathurst, demande aussi un renforcement de la surveillance au quai pour faire échec au marché noir.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Pour le député fédéral d’Acadie-Bathurst, Serge Cormier, les peines doivent être plus sévères.

Les amendes sont dérisoires, c'est une petite tape sur les doigts. On doit mettre des amendes assez élevées; que ce soit 25 000, 50 ou 100 000 dollars, je pense que ça dissuaderait plusieurs personnes d'aller pêcher en mer illégalement, d'avoir des prises qui ne sont pas déclarées. On pourrait même aller jusqu'à une révocation de permis pour la 2e ou 3e offense, dit le député libéral.

Si on n'a personne au quai quand les pêcheurs arrivent, comment on peut avoir un contrôle de tous ces débarquements-là et de toutes ces données-là?

Il y aura des répercussions si les acheteurs se font prendre avec de faux documents, et on veut que le mot se passe. On ne l'aura peut-être pas à 100 % cette année, mais il faut que le mot se passe sur les quais que ce n’est plus acceptable, considère Pat Finnigan, ministre de l'Agriculture, de l'Aquaculture et des Pêches du Nouveau-Brunswick.

Fredericton a récemment déployé cinq agents pour lutter contre la vente non déclarée de homards. De son côté, la Nouvelle-Écosse a décidé d’augmenter les amendes.

Un quai vu d'un drone.

Les débarquements de la pêche côtière au homard dépassent les 2 milliards de dollars selon les chiffres de 2021 de Pêches et Océans.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Des agents en renfort

Par ailleurs, cinq nouveaux agents de pêche fédéraux ont été engagés au cours des deux dernières années dans le Nord-Est pour prêter main-forte à la petite équipe. Mais ce n'est pas un métier facile, reconnaît Gabriel Albert.

Au niveau de la santé mentale, on fait un métier d'application de la loi, c'est pas facile les médias sociaux, il y a toutes sortes de manières maintenant de contacter les agents.

La majorité des agents viennent du coin. Ils ont grandi dans la pêche et beaucoup d'entre eux ont de la famille ou des amis dans l'industrie. Mais ça a un prix; ici, tout le monde se connaît.

Mon agent des pêches qui va à la garderie porter son enfant, puis le pêcheur arrive en même temps, il va poser des questions sur la pêche, on dirait que le travail est toujours là, confie-t-il.

Quatre agents des pêches sur un quai.

« On a tous une bonne compréhension de ce métier et un grand respect pour ceux qui le pratiquent », dit Gabriel Albert avant d'ajouter que son grand-père avait une glacière et une entreprise de poissons à l'usine de transformation du quai de Caraquet.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Moi, j'ai un oncle qui est dans la pêche au homard à Shippagan, lance l’agente Savoie. Moi, j’ai pas de famille dans la pêche, mais beaucoup d’amis, dit l’agent Landry.

Et moi, c'est plus du bord de la famille à ma blonde, ajoute l’agent Fournier.

Le travail des agents des pêches a un impact sur le gagne-pain des pêcheurs. En appliquant la loi, ils s'exposent à de la colère, à des confrontations, mais ils assurent aussi, à leur façon, la pérennité de cette ressource cruciale à l’économie de leurs communautés.

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