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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayPour Patrick Masbourian, cet héritage s’incarne d’abord dans l’histoire de son grand-père maternel, Hagop Yatrisian, le seul qu’il ait véritablement connu.
Comme des centaines de milliers d’Arméniens, il a été forcé de s’exiler. Une grande partie de sa famille est morte en chemin. Il s’est retrouvé orphelin, puis a été recueilli. Son parcours l’a mené à Alep, ensuite en Grèce, puis en France.
Ce qui persiste, ce sont surtout des images concrètes, presque impossibles à oublier, transmises au fil des récits.
Il racontait qu’ils n’avaient rien à manger, qu’ils récupéraient des écorces de melon ou de pastèque, qu’ils écrasaient pour en faire une sorte de purée afin de nourrir les bébés et les enfants. Ce sont ces images-là qui me restent, se souvient Patrick Masbourian.
Des récits qui traversent le temps
Vera Kazarian n’a jamais connu son arrière-grand-mère. Pourtant, elle a grandi avec son histoire.
Au début du XXᵉ siècle, Hripsimé Déjakouchian n’avait que quatre ans lorsqu’elle a été contrainte de fuir son village avec sa famille, en plein génocide arménien. Comme tant d’autres, ils ont été forcés de marcher vers l’inconnu, sur des routes marquées par la faim et l’épuisement.
Sur le trajet, la brutalité est constante, raconte Vera. Hripsimé avance aux côtés de sa mère et de ses deux frères lorsque des soldats ottomans commencent à exécuter les garçons.
Elle s’est retournée et sa mère et ses frères n’étaient plus là, dit-elle.
Perdue et seule, la fillette est finalement recueillie par un soldat, qui l’emmène chez lui. Pendant un temps, elle est élevée comme la fille du couple – une parenthèse fragile dans un contexte de survie. Mais lorsque des orphelinats sont mis en place pour accueillir les enfants arméniens rescapés, l’homme craint d’être découvert et décide de confier l’enfant à l’un d’eux.
Des années plus tard, poursuit Vera, Hripsimé retrouve des cousins qui l’emmènent à Beyrouth, au Liban. C’est là qu’elle reconstruit sa vie et rencontre celui qui deviendra son mari, lui aussi survivant.
Ces histoires du génocide arménien, ça fait partie de mon identité, explique Vera.

Des enfants ayant survécu au camp de concentration d'Auschwitz, vêtus de vestes de prisonniers pour adultes, se tiennent derrière une clôture barbelée en Pologne.
Photo : U.S. Holocaust Memorial Museum / Archives nationales biélorusses du film documentaire et de la photographie.
Le parcours familial d’Adam Atlas est, lui, marqué par l’Holocauste, le massacre des Juifs sous le régime nazi.
Sa mère, Lena Atlas, est la seule survivante de sa famille, raconte Adam. Enfant à Lublin, en Pologne, elle est cachée pendant la guerre, séparée de ses frères, qui ne survivront pas. Avant les rafles, son père prend une décision déterminante : il remet de l’argent à un intermédiaire non juif afin que ses enfants soient confiés à des familles, à l’extérieur de la ville, dans l’espoir de les sauver.
Pour rester en vie, Lena Atlas adopte une identité catholique.
Ma mère a été sauvée parce que c’était plus facile de cacher une fille qu’un garçon, explique Adam Atlas.
Après la guerre, elle est retrouvée et placée en orphelinat, dans un état critique. Elle émigre ensuite à Londres, puis au Canada en 1969, avant de s’installer à Montréal.
Aujourd’hui, son histoire demeure un témoignage de survie, mais aussi de ce que l’histoire continue de produire dans les générations suivantes.
On comprend à quel point les libertés peuvent disparaître. Ma famille les a perdues, avant même les violences. C’est aussi ce qui m’a amené à devenir avocat, par attachement aux droits fondamentaux, explique Adam Atlas.
Dette envers les ancêtres : une identité reconfigurée
Pour Garine Papazian-Zohrabian, professeure titulaire au Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal, les traumatismes liés aux génocides ne se limitent pas à la violence vécue : ils transforment durablement le rapport à l’identité.
Le but d’un génocide, c’est d’exterminer un peuple pour un aspect identitaire. Et donc, au fond, le rapport à l’identité va changer : cette identité a été menacée, et si les personnes ne la préservent pas, elles peuvent avoir l’impression d’être complices du génocide, explique la chercheuse.
Dans ce contexte, l’identité devient centrale, presque vitale. Ne pas la transmettre peut alors être perçu comme une rupture, voire comme une forme de renoncement à ce pour quoi les victimes ont été persécutées.
Ce lien étroit entre identité et survie alimente un sentiment de responsabilité chez les générations suivantes, poursuit Garine Papazian-Zohrabian.
Il y a une forme de dette envers les ancêtres : s’ils sont morts pour cette identité, on leur doit de la maintenir et de la préserver.

Des personnes brandissent des photos des victimes du génocide arménien de 1915 lors d'une cérémonie commémorative organisée pour leur rendre hommage le 24 avril 2018 à Istanbul, en Turquie.
Photo : Getty Images / Chris McGrath
Une mémoire qui se vit au présent
Je ne parle pas arménien, je ne cuisine pas arménien, je n’ai pas grandi dans la communauté. On pourrait dire qu’il ne reste presque rien, confie Patrick Masbourian.
Mais cet héritage se manifeste autrement, il constate, notamment dans son engagement.
Je pense qu’une partie de mon engagement social, dans mon travail comme dans ma vie personnelle, notamment à travers notre implication communautaire, est liée à ça, ajoute-t-il.
Au cœur de cette transmission, une idée persiste : le collectif.
On essaie de cultiver un réel sens de la collectivité. […] Cette idée qu’on est plus forts ensemble, qu’on peut survivre – et même vivre pleinement – ensemble, explique Patrick Masbourian.
Même constat chez Vera Kazarian.
C’est mon devoir de ne pas oublier ce que mes arrière-grands-parents ont subi, affirme Vera Kazarian.
La reconnaissance du génocide arménien demeure, pour elle, un enjeu central.
J’aimerais voir le jour où la Turquie reconnaîtra officiellement ce qui s’est passé, ajoute-t-elle.
Cet engagement nourrit son implication au sein de la communauté arménienne, au sein d’organismes communautaires, notamment pour venir en aide aux personnes dans le besoin.
Du côté d’Adam Atlas, la transmission passe d’abord par la famille.
C’est très important que mes enfants sachent cette histoire, insiste-t-il.
Au-delà du souvenir, cette mémoire devient une leçon concrète sur la valeur des libertés fondamentales.
Pour moi, c’est très important que mes enfants connaissent cette histoire. On en tire plusieurs leçons, notamment celle d’apprécier les libertés que nous avons ici, au Canada et au Québec, dit-il.

Des roses ornent les portraits de victimes des massacres arméniens lors d'une cérémonie commémorative, le 24 avril 2018 à Istanbul, en Turquie.
Photo : Getty Images / Chris McGrath
Reconnaître pour transformer
Pour Garine Papazian-Zohrabian, la reconnaissance joue un rôle central dans la manière dont les traumatismes se transmettent et se transforment.
Dans certains cas, comme celui de l’Holocauste, la reconnaissance internationale, les réparations et le travail de mémoire ont permis de structurer cette transmission. Cela n’efface pas le traumatisme, convient-elle, mais offre des repères collectifs.
À l’inverse, dans d’autres contextes, l’absence de reconnaissance – comme dans le cas du génocide arménien – ou la perception d’une injustice persistante peuvent maintenir les blessures à vif.
Quand il n’y a pas de reconnaissance d'une violence ou de réparation, le sentiment d’injustice demeure, les plaies ne sont pas cicatrisées et elles peuvent s'ouvrir de nouveau, rendant le travail de mémoire plus difficile mais très important pour l'évolution de la collectivité.
Les événements récents au Haut-Karabakh ont ravivé cette mémoire, explique la chercheuse.
En septembre 2023, l’Azerbaïdjan a lancé une offensive militaire éclair contre cette enclave, peuplée majoritairement d’Arméniens. En quelques jours, les autorités locales ont capitulé, mettant fin à plusieurs décennies d’autonomie de facto.
Conséquence : plus de 100 000 Arméniens ont fui la région vers l’Arménie, redoutant des violences et un nettoyage ethnique. Cet exode massif a profondément marqué les diasporas arméniennes à travers le monde.
Pour de nombreux descendants de survivants du génocide arménien, cette crise a été vécue comme une réactivation du passé – une impression que l’histoire, sous d’autres formes, se répétait.
Pour Vera Kazarian, cette mémoire s’est imposée de manière brutale.
J’allais travailler en pleurant, à cause de la colère et du manque d’aide des grandes puissances. C’était comme si l’histoire se répétait.

Un ecclésiastique de l'Église orthodoxe se dirige vers la flamme éternelle lors d'une cérémonie au Mémorial du génocide à Erevan, le 24 avril 2015.
Photo : afp via getty images / ALAIN JOCARD
Une mémoire comme boussole
Patrick Masbourian reconnaît que cet héritage s’accompagne d’exigences : devoir de mémoire, de transmission.
Malgré les enjeux qui viennent avec […], je considère cet héritage comme une richesse, affirme Patrick Masbourian.
Je m’affiche comme Arménien, et c’est une fierté. Cette responsabilité, loin d’être un fardeau, est une richesse : celle d’avoir hérité d’une histoire et de pouvoir la faire vivre, poursuit-il.
Cette mémoire agit, dit-il, comme une véritable boussole morale.
On comprend le coût humain des conflits. Ça donne une sensibilité au monde, aux autres, explique Patrick Masbourian.
Dans ce contexte, les crises contemporaines prennent une résonance particulière.
Quand je pense aux guerres d’aujourd’hui, je pense à leurs conséquences humaines : l’exil forcé, les familles déracinées, conclut-il.
Pour Adam Atlas, cet héritage joue un rôle comparable. Celui d’une mémoire qui oblige à ne pas rester neutre devant l’injustice.
Je crois qu’on est chanceux d’avoir cette histoire dans notre famille, dit Adam Atlas.
Transmettre sans enfermer
Pour Garine Papazian-Zohrabian, la manière de transmettre cette mémoire est déterminante. Il ne s’agit pas seulement de relater ou de ressasser les violences ou de rappeler que nous avons été victimes.
Si on transmet uniquement la violence, sans mise en contexte ni réflexion, on transmet surtout le traumatisme, explique-t-elle en substance.
L’enjeu est ailleurs : transmettre une identité, mais aussi des clés de compréhension. Cela passe par une mise en perspective historique, sociale et géopolitique – et surtout par l’ouverture d’un espace de parole.
Il faut permettre aux jeunes de parler, d’exprimer ce qu’ils ressentent, de penser le génocide, souligne la chercheuse.
Or, trop souvent, les enfants reçoivent cette mémoire de manière passive : à l’école comme à la maison, on leur raconte ce qui s’est passé, sans toujours leur donner la possibilité de questionner, d’analyser ou de se positionner.
Sans cet espace, l’identité peut devenir figée, indiscutable, presque lourde à porter, observe-t-elle.
À l’inverse, une transmission accompagnée de dialogue et de réflexion permet de transformer cet héritage. Elle devient un levier plutôt qu’un poids.
Quand on ouvre un espace de discussion, on rend possible le processus d’appropriation, le développement de l’agentivité, explique Garine Papazian-Zohrabian.
Dans ce cadre, l’identité transmise – même marquée par le trauma – ne paralyse pas. Elle peut au contraire renforcer la capacité à comprendre le monde, à se situer et à agir.

Patrick Masbourian, animateur de l'émission « Tout un matin » d'ICI PREMIÈRE.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Le temps qui passe crée une urgence nouvelle : celle de transmettre, alors que les derniers survivants disparaissent.
À l’approche des 19 ans de son fils, né à la veille de la commémoration du génocide arménien, Patrick Masbourian dit ressentir ce devoir avec une intensité particulière.
Il y a des gens qui se sont battus pour survivre. Mon rôle, c’est d’essayer de faire vivre cette histoire, explique Patrick Masbourian.
Pour Adam Atlas, l’héritage de l’Holocauste ne se limite pas au passé.
C’est très important que mes enfants sachent cette histoire, rappelle Adam Atlas.
Au-delà du souvenir, cette mémoire s’inscrit dans le présent – et oriente les choix, les engagements et les trajectoires.
Un siècle plus tard, les voix des survivants s’éteignent progressivement. Mais celles de leurs descendants prennent le relais.
Non pas pour répéter l’histoire, mais pour éviter qu’elle ne se répète.


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