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Guerre au Moyen-Orient : les pays du Golfe dans un dilemme vis-à-vis de l’Iran

2 months ago 10

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Depuis le début des attaques israélo-américaines sur l’Iran, les monarchies du Golfe se trouvent en première ligne de la guerre, prises sous le feu de la riposte iranienne. Un scénario qu'elles avaient pourtant cherché à éviter, tant il met en péril leurs ambitions économiques, qui reposent sur la sécurité régionale.

Les Émirats arabes unis, le pays le plus touché, rapportaient dimanche avoir intercepté plus de 1500 attaques de drones et de missiles iraniens depuis le début de l’opération militaire. Un nombre considérable, comparable aux attaques qu’un pays comme l’Ukraine peut subir, relève Jean-Loup Samaan, chercheur à l’Institut du Moyen-Orient de l’Université de Singapour.

L'Iran justifie ces attaques par des messages ambigus, présentant ses excuses à ses voisins, décrits comme des pays frères par le président iranien, Massoud Pezeshkian, tout en les accusant de permettre à l'ennemi d'utiliser leur territoire pour lancer des attaques, ce dont se défendent les pays du Golfe.

Les pays qui accueillent des bases militaires américaines sont souverains pour décider ou non d’autoriser leur utilisation, rappelle Fatiha Dazi-Héni, spécialiste de la péninsule arabique et du golfe Persique à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (INSERM), à Paris. Elle donne l'exemple de l’Espagne, qui a refusé d’accorder ce droit au président américain, Donald Trump, alors que la France a accepté.

Selon elle, les États du Golfe refusent de se laisser embarquer dans une guerre qu'ils n'ont pas choisie.

Ils font le constat que Donald Trump navigue à vue, qu’il s’est laissé entraîner dans la stratégie de chaos et de fragmentation du Proche et du Moyen-Orient chère au premier ministre israélien.

Une stratégie qui, selon la chercheuse, ne pourra que laisser derrière elle un chaos que les monarques du Golfe devront gérer en tant que voisins immédiats de l’Iran.

La fin d’une illusion de sécurité

Car si les dégâts matériels sont pour l’instant relativement limités du côté de ces États, une vingtaine de civils ont perdu la vie en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Koweït, à Bahreïn et à Oman.

Les conséquences sur les plans symbolique et économique sont, elles aussi, déjà palpables, des villes comme Abou Dhabi, Dubaï et Doha s’étant positionnées, ces dernières années, comme d’importants carrefours mondiaux pour l'aviation, la logistique, le tourisme, la technologie, l'immobilier et la finance.

Tous ces secteurs sont vulnérables aux perturbations et aux atteintes à la réputation, rappelle Mohammed Sergie dans un article publié par Semaphor, un média spécialisé dans l’économie des pays du Golfe.

En 2025, les secteurs du tourisme et du transport représentaient 13 % du produit intérieur brut des Émirats arabes unis.

Vue d'un port.

Le port de Jebel Ali est la plus importante plateforme logistique du Moyen-Orient, desservant 150 ports à travers le monde.

Photo : Reuters / Hamad I Mohammed

Cette stratégie de diversification économique, qui vise à réduire la dépendance aux revenus du pétrole, est adoptée par toutes les pétromonarchies, à des taux de succès variés, et la sécurité est une pierre angulaire de cette transformation économique.

Une ville comme Dubaï, en particulier, a construit sa réputation en se présentant comme un havre de paix, un refuge dans un monde arabe frappé d’instabilité structurelle, souligne Roman Stadnicki, directeur du Département de géographie de l’Université de Tours.

Des gens originaires de zones instables y habitent, d’importantes minorités libanaises et palestiniennes, pour ne penser qu’à elles, ou du côté de l’Asie, des personnes qui y ont trouvé refuge depuis le Sri Lanka ou l’Afghanistan, observe ce spécialiste des villes du Golfe, auteur d’un livre récent intitulé Au-delà de Dubaï.

La sécurité est une des composantes essentielles du récit officiel de Dubaï.

La guerre nous oblige désormais à regarder l’envers du décor, la vulnérabilité géopolitique et les limites d’une diplomatie très souple, constate-t-il.

Un homme assis à une terrasse de café vide.

Le centre commercial Dubaï Mall, un des lieux les plus visités au monde, s'est vidé à la suite des attaques répétées de l'Iran contre le centre financier et touristique des Émirats arabes unis.

Photo : AP / Fatima Shbair

Rapprochement avec l’Iran

Les Émirats arabes unis se trouvent en effet au cœur d’un équilibre diplomatique complexe.

En plus d’entretenir d’étroites relations avec les États-Unis, qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, occupent militairement la péninsule arabique dans le contexte de la doctrine « pétrole contre sécurité », ce pays a noué des relations officielles avec Israël depuis la signature des accords d’Abraham, en 2020.

Depuis 2019, époque du premier mandat de Donald Trump, les Émirats arabes unis, ainsi que l’Arabie saoudite, ont aussi opéré un rapprochement diplomatique avec l’Iran.

Un navire militaire dans le détroit d'Ormuz.

Le détroit d'Ormuz est paralysé en raison de la guerre israélo-américaine contre l'Iran. (Photo d'archives)

Photo : Getty Images / AFP / SAHAR AL ATTAR

Deux événements en particulier ont motivé Riyad et Abou Dhabi à adopter une position plus souple vis-à-vis de leur voisin, explique Jean-Loup Samaan.

En mai 2019, quatre navires commerciaux, dont deux pétroliers saoudiens, ont été sabotés dans les eaux territoriales des Émirats arabes unis, à l’entrée du détroit d’Ormuz aujourd'hui paralysé en raison de la guerre. Téhéran avait été soupçonné d'avoir orchestré l’opération.

En septembre 2019, une spectaculaire attaque de drones et de missiles visait cette fois des installations pétrolières saoudiennes, réduisant temporairement de moitié la production de pétrole du pays. Bien qu'elle ait été revendiquée par les Houthis, groupe rebelle basé au Yémen, Téhéran avait été à nouveau soupçonné d'être responsable de l'opération, en raison de l'important soutien militaire et technologique que l'Iran apporte à ce groupe religieux et politique.

Ces deux pays ont pris conscience qu’ils ne pouvaient pas se fier à l’administration Trump, explique Jean-Loup Samaan. L’idée était alors de s’entendre sur un pacte de non-agression. L’Iran, en échange de relations diplomatiques, s’engageait notamment à améliorer la situation avec les Houthis du Yémen, précise le chercheur.

Pour rappel, le président américain avait ordonné des frappes sur l’Iran en juin 2019, avant de se raviser à la dernière minute.

C’est dans ce contexte qu’en 2021, Abou Dhabi envoyait son conseiller national à la sécurité à Téhéran pour une rencontre de haut niveau avec le président iranien de l’époque, Ebrahim Raïssi. Et qu’en 2023, l’Iran rouvrait son ambassade en Arabie saoudite, après un froid de plusieurs années entre ces deux poids lourds de la région, représentants des deux grands courants de l’islam, le chiisme et le sunnisme.

Une défense efficace, mais coûteuse

Sans surprise, les attaques répétées de l’Iran remettent en question cette posture d’apaisement, comme le souligne Jean-Loup Samaan. D’autant que, si le scénario d’une riposte touchant les pays du Golfe était sur la table, il semble que du côté américain, on en ait sous-estimé l'ampleur. Trump lui-même s’est dit surpris, rappelle le chercheur.

Les États parviennent à intercepter la majorité des tirs iraniens, en raison de leurs capacités militaires qui se sont considérablement renforcées ces dernières années. Le Koweït, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis consacrent en moyenne 5 % de leur PIB à la défense, rapporte le média Semaphor.

James Mattis, ancien secrétaire américain à la Défense lors du premier mandat de Donald Trump, n’avait pas hésité à qualifier les Émirats de Petite Sparte, tant leur puissance militaire a pris de l’ampleur.

Leur défense aérienne est forte et bien dotée, mais même avec leurs importantes réserves, elle commence à être en difficulté, observe toutefois Jean-Loup Samaan.

Cela pourrait-il motiver ces États à quitter leur posture défensive pour riposter à leur tour?

Ce scénario pourrait prendre de l’ampleur si les attaques se poursuivent, estime le chercheur en précisant que seules les armées saoudienne et émiratie, qui possèdent une importante flotte d'avions de combat, ont la capacité de mener des frappes aériennes.

Le problème, c’est l’aspect diplomatique. Il y a le risque d’être associé à l’opération américano-israélienne, surtout pour les Saoudiens, qui n’ont pas de relations officielles avec Israël.

Pour l’instant, l’heure est donc encore à la retenue et aux négociations diplomatiques avec l’Iran pour tenter de réduire l’intensité des frappes, constate-t-il.

Dubaï, pendant ce temps, essaie de reprendre le contrôle de son image en envoyant des messages rassurants. Comme lors des inondations catastrophiques qui ont frappé la ville en 2024, Roman Stadnicki observe la rapidité avec laquelle la métropole met en place une contre-communication pour redorer son image.

Pour lui, cependant, cette guerre créera un précédent. Dubaï ne pourra plus apparaître comme une bulle hors du temps, hors de sa géographie, malgré tous les efforts réalisés pour cultiver cette image, prédit-il.

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