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Gallagher, Matthews et le difficile art de combattre le temps

2 months ago 15

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Quand il était directeur général du Canadien, Serge Savard avait l’habitude de dire qu’un jour ou l’autre, « tous les joueurs finissent par passer dans le tordeur ».

C’était l’image que le Sénateur utilisait pour faire valoir que le passage du temps et le déclin des hockeyeurs sont inévitables. Et qu’en conséquence, ils sont tous condamnés, un jour ou l’autre, à voir leur rendement diminuer et à devoir laisser leur place.

Par contre, tous les joueurs n’atteignent pas le tordeur de la même manière ou à la même vitesse.

Samedi soir, au Centre Bell, une petite page de l’histoire moderne du Canadien s’est tournée quand Brendan Gallagher, un infatigable guerrier, a été rayé de la formation alors qu’il était en mesure de jouer pour la première fois depuis 2013.

Dans une équipe de plus en plus jeune et de plus en plus compétitive, une forte probabilité que le couperet finisse par tomber sur l’attaquant de 33 ans flottait dans l’air depuis plusieurs semaines, voire quelques mois. Il ne faut donc pas se surprendre de la tournure des événements.


Gallagher a fait mentir ses détracteurs la saison dernière en disputant un calendrier complet et en inscrivant 21 buts. Mais cette saison, la tendance lourde a repris le dessus.

Parce qu’il n’a jamais eu peur de s’aventurer à proximité des filets adverses, le combatif Albertain a longtemps été le plus grand générateur d’occasions de marquer de qualité chez le Canadien. Grâce à sa détermination, ce joueur de petite taille doté d’un tir ordinaire et d’un coup de patin moyen s’est forgé une carrière exceptionnelle. Il s’est taillé une place dans le club des marqueurs de 30 buts en deux occasions, et il est sur le point de franchir le cap des 900 matchs disputés en saison.

Cette saison, toutefois, malgré le fait que Martin St-Louis aide son trio en lui confiant un plus grand nombre de mises au jeu en territoire offensif, les occasions de marquer surviennent au compte-gouttes. Et par conséquent, les buts et les points aussi (6-14-20 en 64 matchs).

Le sport est une métaphore de la vie.

Il y a quelque chose de beau et de noble dans les efforts que déploient les athlètes vieillissants pour se réinventer. Ils combattent le temps en embrassant de nouveaux rôles, en modifiant leurs méthodes d’entraînement et en puisant un peu plus chaque année dans leur bagage d’expérience. Jusqu’au jour où ces énergies et ces stratégies de résistance ne suffisent plus à les maintenir au-dessus de la ligne de flottaison.

La carrière de Brendan Gallagher n’est pas terminée, mais samedi, il a eu droit au coup de semonce que tous les athlètes redoutent. Sa place n’est plus assurée parce qu’il ne suit plus tout à fait la cadence.


Pendant ce temps, les Maple Leafs de Toronto comptent aussi dans leurs rangs un athlète qui décline, mais à la vitesse grand V. Son cas est donc nettement plus inquiétant – et moins romantique – que celui de Brendan Gallagher. Son nom est Auston Matthews.

Le capitaine des Leafs a été victime, jeudi dernier, d’un coup de genou salaud de Radko Gudas. Le dangereux défenseur des Ducks d’Anaheim a d’ailleurs écopé d’une suspension de cinq matchs pour son geste. Pour sa part, Matthews en est ressorti avec une grave déchirure (niveau 3) du ligament collatéral médial du genou gauche. Sa saison est terminée et il serait étonnant qu’il évite le bistouri.

Pour les Leafs, il s’agit d’une véritable catastrophe. Auston Matthews constitue le cœur de leur attaque et son rendement déclinait déjà anormalement depuis deux ans. Or, le voilà aux prises avec une très sérieuse blessure qui l’hypothéquera probablement encore davantage.

Deux joueurs de hockey

Le capitaine des Ducks d'Anaheim Radko Gudas (7) regarde vers Auston Matthews, des Maple Leafs de Toronto, après une collision entre les deux hommes.

Photo : Reuters / John E. Sokolowski


Les études récentes portant sur la productivité des joueurs de la LNH situent l’apogée des attaquants offensifs entre les âges de 24 et 27 ans. Et elles soulignent qu’entre 23 et 32 ans, ces joueurs parviennent, grosso modo, à se maintenir dans une zone représentant 90 % de leur pic de performance.

Or, le cas de Matthews suggère que l’attaquant vedette des Leafs vieillit plus rapidement que les autres et qu’il constitue l’un de ces cas, répertoriés par la science dans toutes les disciplines, de pic de performance hâtif suivi d’un déclin accéléré.

Rappelons que Matthews avait été à ce point dominant à 17 ans dans le programme de développement américain (une production record de 55 buts et 117 points) que son entourage avait jugé opportun de l’envoyer jouer dans la ligue professionnelle suisse à son année de repêchage.

Matthews avait ensuite impressionné en marquant 24 buts en 36 matchs en Suisse. La saison suivante, en 2016-2017, il a inscrit 40 buts à titre de recrue dans la LNH. Au cours des 30 dernières années, seul Alex Ovechkin a produit davantage à sa première saison.

Pour Matthews, 2016-2017 s’est toutefois avérée l’une de ses deux seules saisons complètes en 10 ans. Au cours des 9 dernières campagnes, souvent blessé, il a raté 10,3 matchs par saison en moyenne.

Mais quand même, si on la projette en tranches de 82 matchs, sa production de buts a graduellement atteint le rythme de saisons de 45, 55, 65 et 67 buts avant de culminer à un rythme de 70 buts (0,85 but par match) aussi récemment qu’en 2023-2024. Auston Matthews avait seulement 26 ans lorsqu’il a atteint ce pic de performance.

La saison dernière, à 27 ans, constamment ennuyé par une blessure, Matthews a vu sa production chuter d’un rythme de 70 à 40 buts. Et cette saison-ci, avant que Gudas ne lui explose le genou gauche, il maintenait le rythme d’une saison de 37 buts (toujours sur 82 matchs).

On parle ici d’une chute de production de 43 % entre 2024 et 2025 et d’une chute de 49 % entre 2024 et 2026. Et tout cela, entre les âges de 26 et 28 ans.

Manifestement, il y a quelque chose qui ne va pas.


Une partie du déclin draconien de Matthews s’explique probablement par les blessures (la saison dernière) ainsi que par le départ de Mitch Marner et la désorganisation des Leafs (cette saison).

Outre ces facteurs, on constate toutefois clairement des signes de déclin physique chez Matthews. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil aux statistiques enregistrées par les capteurs insérés dans les rondelles et les uniformes des joueurs depuis la saison 2021-2022.

Ces derniers mois, des confrères torontois avaient piqué ma curiosité en faisant brièvement référence à ces statistiques quand il était question du rendement de Matthews. Quand on prend le temps de plonger à fond dans ces données, le portrait est effectivement assez alarmant.


Quand il est arrivé dans la LNH, Matthews était l’un des rares joueurs du circuit capables de recevoir la rondelle dans la partie supérieure d’un cercle de mises au jeu, de laisser le temps à Carey Price de se placer et de le battre d’un tir des poignets du côté de la mitaine. Son tir était aussi dévastateur que ça.

En 2021-2022 (il avait alors 24 ans), son tir le plus puissant (153,79 km/h) positionnait Matthews au 92e rang percentile dans la LNH. La moyenne de ses tirs (92,58 km/h) le situait au 84e rang percentile.

Un hockeyeur célèbre un but.

Auston Matthews. (Photo d'archives)

Photo : Associated Press / Charles Krupa

Cette saison-ci, après un constant déclin, la vitesse moyenne de ses tirs était rendue à 85,85 km/h et lui valait le 60e rang percentile, bien loin de la catégorie des tireurs exceptionnels.

Ceci expliquant cela, son pourcentage de conversion tirs-buts a aussi chuté en flèche. Quant à son taux de succès sur ses tirs cadrés, il a culminé à 26 ans à 18,7 %, ce qui le situait au 96e rang percentile à travers la ligue. Entre 2016 et 2024, Matthews a par ailleurs affiché le cinquième pourcentage de conversion (16,2 %) parmi les joueurs ayant disputé 500 matchs et plus.

Or, son taux de succès a dégringolé à 12,6 % la saison dernière. Et cette saison-ci, il était rendu à 11,9 % au moment de sa blessure, ce qui plaçait Matthews sous le 50e rang percentile.

La mobilité étant un atout essentiel au hockey, il faut aussi souligner qu’Auston Matthews n’a jamais été un patineur exceptionnel. Au cours des 5 dernières années, ses plus puissantes pointes de vitesse le situaient au 65e rang percentile. Néanmoins, cette saison-ci, il avait aussi chuté sous la barre du 50e rang percentile dans cet aspect de son jeu.

Il est extrêmement difficile, sachant tout cela, d’imaginer qu’Auston Matthews renaîtra d’une manière éclatante la saison prochaine.

En vieillissant, Brendan Gallagher s’est engagé sur une pente douce qu’il a combattue avec un certain succès pendant plusieurs années.

Matthews s’est pour sa part retrouvé au bas d’une côte abrupte du jour au lendemain, alors qu’il était encore dans la force de l’âge. Et il semble loin d’être certain qu’il parviendra à la remonter.

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